Mon père avait un rêve : celui d’être autosuffisant. Pendant la Deuxième guerre mondiale, il avait entendu parler de la production de tourbe. Ayant grandi près d’une plaine de tourbe, à Baie-Sainte-Anne au Nouveau-Brunswick, il savait que le potentiel d’une telle entreprise était énorme.
En 1961-1962, il se mit à faire de la recherche, à prendre des échantillons de tourbe de sphaigne, à creuser, pour ainsi dire, dans le terrain de tourbe, espérant bâtir pour lui et sa famille, une vie qui serait prospère.
Son frère Louis et son épouse Rita furent avec lui dès le début. Ce ne fut pas chose facile, voire impossible, de convaincre le gouvernement et les compagnies qui auraient pu leur donner un coup de départ. Ce furent plutôt des amis et des connaissances qui leur donnèrent ce support. Un cousin, Normand Schofield, aida mon père à formuler des plans, des lettres et des formulaires pour remplir les critères nécessaires à former une compagnie. En 1963, n’ayant aucun recours formel, Isaac et Louis empruntèrent 350,00 $ et acquirent l’octroi pour aller de l’avant. Mais ce fut Charles Haché, l’oncle de Rita, qui fournit les fonds nécessaires pour bâtir l’usine et acheter l’équipement de production. La tourbe de sphaigne est de haute qualité (98% organique) et sert principalement à retenir l’humidité dans les terrains à jardins, les gazons et les plantes. La tourbière en question est la plus grande en Amérique du Nord.
Au début, le travail était dur. On coupait cette tourbe à la main avec une pelle spéciale. On empilait les blocs pour les faire sécher car cette tourbe doit, pour la production, être très sèche car elle peut absorber jusqu’à 20 fois sa pesanteur en liquide. On transportait ensuite ces blocs à l’usine où le tout était broyé et mis en ballots et en sacs de plastique. On la vendait au Canada et aux États-Unis. On acheta par la suite, en Allemagne, une machine à couper la tourbe en blocs, mais avec le temps on vit que cette machine gaspillait beaucoup de tourbe et il fallait encore attendre des jours et des jours de beau temps pour que la tourbe sèche.
Alors, à la fin des années 70, on passa à la production par aspirateurs géants. Premièrement, on doit préparer le terrain en enlevant les broussailles. On passe une bêcheuse et ensuite une herse sur le terrain puis on laisse sécher et on aspire la tourbe pour la livrer à l’usine.
À la maison, ma mère Rita, en plus d’élever sa famille, garder un grand jardin, confectionner des gâteaux de noces, etc. entreprit de gérer tout l’aspect financier et le marché de la Tourbière Thériault & Haché. Pendant 19 ans, elle oeuvra dans cette entreprise et fit son travail sans relâche.
Mon oncle Louis Thériault, qui forma avec Isaac la compagnie, fut un grand travailleur à qui le succès de la compagnie fut, comme pour mon père et ma mère, un but dont ils ne se détournèrent jamais même aux menaces de faillite et aux inclémences du temps.
Petit à petit, le progrès se fit sentir. Leurs efforts furent enfin couronnés en 1979 alors que la production atteignit les 200 000 ballots. En 1963, elle n’était qu’à 6 000 ballots. Il y eut par la suite maintes expansions, dont deux usines neuves, des bureaux, des garages et d’autres bâtiments dont l’un en construction présentement.
En 1981, ma mère Rita prit sa retraite et donna à mon beau-frère le soin de continuer le travail. Celui-ci, Gary Williston, est encore aujourd’hui le directeur de Thériault & Haché.
En 2001, Thériault & Haché emploie au delà de 50 personnes en saison et la production atteint environ 800 000 ballots, un chiffre dont Isaac et Louis ne pouvaient que rêver. Le principal marché est celui du Japon mais on envoie aussi la tourbe aux États-Unis, en Australie ainsi qu’en Ontario.
Sans l’endurance, l’intérêt et le travail assidu de mon père Isaac, de ma mère Rita et de mon oncle Louis, pionniers acadiens en ce genre d’entreprise, la prospérité de notre famille serait peut-être moindre ainsi que celle de plusieurs familles des environs. Mon père, à l’époque, engageait même un nombre élevé d’hommes afin de leur permettre de gagner leur vie dans ce village où la pauvreté était de taille.
Mon père avait un rêve. On a dit qu’il était fou, qu’il ne réussirait jamais. Il a réussi. On le reconnaît. Je le reconnais personnellement étant sa fille et très fière de ces trois personnes mon père, ma mère et mon oncle, pour leur esprit indomptable et leur immense contribution au sein de la communauté.
Tourbière Thériault-Hachey, Entreprise internationale, NB