Procès de Joseph Bérubé et de Césarée Thériault, sa femme,
pour le meurtre par empoisonnement de Sophie Talbot, première femme du dit Bérubé.
1851 - Isle Verte, Qc - Juridiction de Kamouraska,
présidence de l’honorable Juge Panet
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Meurtre par empoisonnement
Les prisonniers, Joseph Bérubé et Césarée Thériault, sa femme, sont accusés d’avoir empoisonné avec du phosphore et de l’arsenic Sophie Talbot, la première femme de Bérubé.
Le crime est allégué avoir été commis dans le courant d’octobre 1851; la défunte est morte le mercredi 29 octobre, après cinq jours de maladie.
Les prévenus se sont mariés deux mois après la mort de Sophie Talbot. L’enquête du coronaire, l’exhumation et l’autopsie du corps et l’arrestation des prévenus, ont eu lieu le 2 avril suivant, en 1852. Bérubé peut avoir 45 ans; sa femme, environ seize ans.
M. Angers conduit la poursuite au nom de la Couronne; MM., Taché et Hudson sont pour la défense.
Après avoir exposé les faits du procès au jury, le conseil de la poursuite fait entendre un grand nombre de témoins, comme suit:
Marceline Beaulieu, épouse de Fabien Boulé, du township Viger, derrière l’Isle-Verte :
Je connais les prisonniers, et j’étais leur voisine lors de la mort de Sophie Talbot. Césarée Thériault demeurait chez son père Augustin Thériault, avant son mariage avec Joseph Bérubé. J’ai connu la défunte Sophie Talbot, qui demeurait avec son mari le dit Joseph Bérubé lors de son décès. La défunte est morte deux jours avant la Toussaint, en 1851, dans la maison de son mari, et elle a été enterrée le jour même de la Toussaint dans le cimetière de l’Isle-Verte. Elle est tombée malade le samedi matin 25 octobre, et est morte le mercredi suivant, dans la nuit. Je l’ai vue le samedi matin dans notre étable. Elle me dit qu’elle était malade et qu’elle avait mal au cœur. Je l’ai vue vomir, et elle faisait beaucoup d’efforts. Je n’ai pas observé ce qu’elle avait ainsi vomi. Elle m’a dit aussi qu’elle avait bien mal au cœur, et que ce n’était pas un mal de cœur ordinaire et qu’elle eût coutume d’avoir. Elle me dit que son mari était malade aussi, et qu’elle pensait que c’était la cause de quelque poison, de quelque saloperie qu’il y avait dans les patates. Elle me dit qu’elle avait déjeuné ce matin-là, et qu’elle avait mangé de la viande et des patates. Je ne suis pas restée longtemps avec elle; je l’ai revue dans la même journée vers midi. Elle ne s’est pas plainte alors qu’elle fût malade. Ensuite je l’ai revue le lendemain, dimanche, vers une heure après-midi. Elle se plaignait alors du mal de cœur, et se levait et se couchait souvent sur son lit. Le plus grand mal, dont elle se plaignait, était les battements de cœur, et aussi le mal de ventre. Elle était alors un peu changée, et avait un peu blémi. Je suis restée chez elle à peu près deux heures. Césarée Thériault, Génoffe Thériault, Philomène Boulé, sa fille, étaient alors là, ainsi que son mari et les enfants. Ces derniers sont au nombre de trois; l’aîné a à peu près treize ans, et ils se suivent tous les trois à un an de distance. Elle m’a dit en présence de son mari que celui-ci avait envoyé chercher du rhum afin de la réchauffer, et que son frère, Germain Talbot, était parti pour aller le chercher. Ce Germain Talbot restait chez le prisonnier. Il avait été son engagé, et je ne sais s’il était encore alors. J’ai vu ensuite la défunte le mardi suivant, vers huit heures du matin. Son mari était venu, me chercher, me disant que c’était pour faire des remèdes à sa femme qui était malade. J’ai trouvé la défunte couchée, et jaune, jaune. Je pensais qu’elle avait la jaunisse. Elle me dit alors qu’elle avait vomi du sang le lundi précédent. Elle me dit aussi que son mari lui avait fait du punch le dimanche à venir au lundi, et qu’elle en avait pris, et que ce punch. ne lui avait pas fait de bien. Elle me dit que le lundi, elle avait vomi du sang; qu’elle se sentait du mal dans les bras, dans les reins et aussi au ventre, et qu’elle avait eu des coliques. J’ai passé presque toute la journée de mardi chez elle, et je sais qu’elle a répété cela devant le prisonnier. Le mardi, il lui venait sans cesse du sang à la bouche, dans les dents, et on était obligé. de lui donner quelque chose pour s’essuyer. Elle faisait beaucoup d’efforts pour vomir, mais vomissait peu.
Quand elle ne prenait rien, elle vomissait quelque chose comme de la salive, et quand elle prenait quelque chose, elle le vomissait. Elle avait encore le mal de reins, des battements de cœur, des coliques et des douleurs dans les côtés et dans presque tous les membres. Elle se portait souvent la main au cœur, et nous faisait voir combien fort il battait. Le sang qui lui venait par la bouche était épais et par caillots. Elle me dit que son mari avait eu à peu près la moitié d’une bouteille de rhum qu’elle avait bue en punch. Je ne puis dire, si elle a tout bu, mais le mardi, il n’y en avait plus. Elle pouvait encore se lever et elle était joliment forte pour le mal qu’elle avait, car elle se levait encore seule. Quand les battements de coeur la prenaient, elle devenait faible. Le première chose que je lui ai fait prendre a été de la soupe au pain que je lui ai préparée moi-même. Je lui ai aussi fait boire du lait bouilli, et aussi de la tisane de sarriette, vers le soir . C’est son mari qui a été chercher la sarriette, et c’est moi qui ai préparé la tisane. Son mari a été chercher la sariette chez un nommé Jérémie Frisé, et c’est moi qui l’ai envoyé, parce que je pensais que c’était bon pour la jaunisse. Elle n’a pas été à la selle ce jour-là, à ma connaissance. Je suis allée prendre mon souper chez moi, et suis revenue pour quelque temps après mon souper. Elle était à peu près alors dans le même état.
Le lendemain mercredi, je l’ai revue le matin après son déjeûner; elle était pire et se plaignait qu’elle était pire. C’était les mêmes douleurs que le jour précédent, mais empirées. Elle vomissait, en faisant beaucoup d’efforts dans la matinée; mais elle ne vomissait que de la salive. Elle a vomi la soupe que je lui ai fait manger. Vers deux heures après-midi, elle m’a envoyé chercher pour lui faire à dîner, et elle m’a dit qu’elle n’avait pas mangé. Je l’ai trouvée encore pire que le matin, et sa douleur augmentait toujours. Je lui ai fait une tasse de thé, qu’elle a bue sans prendre autre chose. Elle ne l’a pas revomi en ma présence. Elle n’a pu manger du pain, parce que le pain lui faisait mal à la gorge, et qu’elle ne pouvait pas avaler. Elle mâcha le pain et le rejeta. Elle était alors au lit et ne se levait pas. Elle me dit qu’elle s’était levée le matin. Je suis retournée chez moi après être restée environ deux heures. Je suis revenue à la brunante auprès de la malade. Je n’y ai pas été bien longtemps. Elle se lamentait beaucoup et son état continuait d’empirer. Elle avait des douleurs dans les côtés, et avait toujours des battements de cœur. Elle se plaignait aussi de douleurs dans le ventre et dans l’estomac.
Dans la nuit, vers onze heures, son mari est venu me chercher. II me dit qu’elle était bien mal et qu’elle extravaguait, et il me demanda de lui porter un lit de plumes, parce qu’elle était mal couchée. Je m’y suis rendue et je trouvai la malade bien mal. Elle extravaguait souvent, quelquefois elle pouvait répondre à nos questions. Elle n’a pas vécu longtemps après, et est morte vers minuit. Elle a été trois fois à la selle pendant que j’était là, et j’ai vu ses selles. Ça nous paraissait comme si c’était du sang ; c’était couleur de sang. Dans aucune de ces circonstances, il n’a pas été donné de confiture devant moi.
La défunte avait un peu plus de quarante ans, et jouissait d’une très bonne santé auparavant, excepté deux ou trois semaines avant sa mort, qu’elle a eu alors une maladie, de très courte durée. Cette maladie l’a prise à peu près comme celle qui l’a fait mourir. Elle est restée sans force depuis cette maladie.
Le prisonnier et la défunte étaient mariés depuis environ quatorze ans. Devant moi ils s’accordaient bien. La défunte ne me paraissait pas contente de son sort. Elle me disait que son mari paraissait aimer davantage Césarée Thériault qu’elle même. Elle me dit cela plusieurs fois. Elle n’a pas fait de reproche de cela à son mari devant moi. J’ai eu connaissance que le prisonnier allait très souvent chez le père de Césarée ThériauIt. Il y allait presque tous les soirs et tous les jours, et à toute heure du jour. Sa visite fréquente durait à ma connaissance, depuis environ un an que je demeurais sur les lieux. La défunte a commencé à me faire des plaintes de sa fréquentation environ six ou sept mois avant sa mort.
La famille d’ Augustin ThériauIt, père de la prisonnière, se composait de cette dernière, de Narcisse et de Genoffe Thériault, de l’enfant appelé Narcisse, d’un petit garçon nommé Alexis, de la femme Julie OueIlet, qui y restait de temps à autre, et de plus, de deux enfants d’Augutin Thériault, âgés de dix-huit et dix-neuf ans.
Césarée Thériault allait quelquefois chez le prisonnier, mais pas très souvent. Le prisonnier a continué de faire des visites encore plus fréquentes après le décès de sa femme, et y est même allé le lendemain de son enterrement. Les deux accusés se sont mariés deux mois et quelques jours après le décès de Sophie Talbot. Presque tout de suite après le décès de cette dernière, on disait qu’ils allaient se marier, et les gens de la famille de Césarée Thériault le disaient. J’était présente et témoin à l’enquête du coronaire tenue dans le mois d’avril dernier. J’ai vu seulement alors la tête de la défunte que j’ai cru reconnaître. Elle avait à la figure une marque, une cicatrice. Je n’ai pas examiné assez la tête pour voir si elle avait encore cette marque.
La défunte ne savait pas à quoi attribuer sa maladie, et elle pensait que c’était du froid qu’elle avait pris.
Transquestionné:
Moi et la défunte nous sommes allées demeurer au township Viger dans le même temps, vers les Rois de l’année 1851. Elle a été absente du township Viger pendant l’été 1851, à partir du mois de juin à venir à peu près au mois de septembre. Joseph Bérubé, le prisonnier, y a resté pendant tout ce temps. Avant de rester au dit township, elle demeurait au quatrième rang de l’Isle-Verte avec son mari, à une distance d’à peu près trois lieues du township. C’est au 4e rang qu’elle a éprouvé la petite maladie qu’elle a eue deux ou trois semaines avant sa mort. Lorsqu’elle restait ainsi au quatrième rang, elle venait de temps à autre au township Viger. Elle faisait ce trajet à pied. Quand elle est revenue au township pour la dernière fois, vers le commencement d’octobre, après avoir éprouvé sa première maladie, les chemins étaient bien mauvais, et elle avait seulement des souliers à hausses. Elle est revenue du 4e rang un mercredi, et c’est le samedi matin suivant qu’elle est tombée malade.
Fabien Boulé, du township Viger, époux de Marceline Beaulieu, premier témoin:
Je connais les deux prisonniers; j’étais voisin du prisonnier, ainsi que du père de la prisonnière, Augustin Thériault, lors du décès de Sophie Talbot, épouse du prisonnier. Elle est morte le mercredi précédent la fête de la Toussaint de l’année dernière. J’ai assisté dans ses derniers moments. Ma femme était présente, ainsi que Justine Talbot, femme d’Elie Gagnon. Cette dernière s’est retirée un instant avant la mort de la défunte. Le prisonnier n’était pas chez lui pendant le temps que j’y restai ainsi. Je sais que la défunte a été malade quelques jours avant de mourir, mais je ne l’ai point vue pendant le cours de sa maladie, excepté à ses derniers moments. Lorsque je m’y suis rendu le mercredi, une demi-heure avant sa mort, la défunte se plaignait de douleurs dans tous les membres. Je n’ai pas connaissance qu’elle ait vomi pendant le temps que j’étais là. Elle était couchée; elle paraissait avoir sa connaissance.
J’ai eu connaissance que le prisonnier allait chez le père de Césarée Thériault, et cela souvent. Il y allait ainsi le jour et le soir. Après la mort de sa femme, Sophie Talbot, il a continué de fréquenter la maison.
Il n’y a pas de rats dans le township Viger, qui est un établissement tout nouveau.
La défunte Sophie Talbot paraissait avoir bonne santé, et je ne me souviens pas de l’avoir vue malade. La défunte avait une cicatrice ou marque sur la joue.
Examiné par le conseil de la défense.
Le prisonnier venait souvent chez moi. Avant de se fixer au township Viger, le prisonnier demeurait avec sa famille au quatrième rang de l’Isle-Verte, sur une terre qu’il y avait. Je n’ai point vu de rats au quatrième rang.
Quand la défunte est morte, il n’y avait pas longtemps qu’elle était remontée du quatrième rang, où elle avait passé une partie de l’été. Lorsqu’elle est ainsi montée, les chemins étaient mauvais et il y avait beaucoup d’eau. Le prisonnier est monté avec la défunte et leurs animaux.
Le cercueil de la défunte était noir, et il avait été peinturé avec du noir de fumée délayé avec du lait.
William Jarvis, marchand de l’Îsle-Verte :
Je connais les prisonniers. Dans le cours du mois de septembre 1851, le prisonnier est venu à mon magasin, à l’Isle-Verte, et m’a demandé de l’arsenic, disant que c’était pour empoisonner des rats. Je lui dis que je ne pouvais en trouver et que je pensais qu’il était à la Rivière-du-Loup à un autre magasin que j’y avais alors. Je lui offris du poison à rats en boîte, connu sous le nom de l’Exterminateur de Smith. Il refusa d’en prendre, disant que cela coûtait trop cher. Trois ans avant ce jour, j’ai vendu au prisonnier de l’arsenic, environ deux ou trois dragmes. C’est avant la mort de Sophie Talbot.
Examiné par la défense :
J’ai chargé quatre ou cinq deniers pour l’arsenic que j’ai alors vendu au prisonnier, mais je ne suis pas cependant bien certain du prix. J’ai demandé vingt deniers pour une boîte de l’Exterminateur de Smith.
Mlle Mary Jane Jarvis, aussi de l’Isle-Verte, fille du témoin précédent :
Je connais les deux prisonniers. Vers la fin de l’été 1851, le prisonnier vint à notre magasin à l’Isle-Verte où j’étais alors, et il me demanda du poison blanc, c’est-à-dire de l’arsenic. Je lui dis que l’on n’en avait pas. Il me parla à moi-même. Au meilleur de ma connaissance, mon père n’était pas présent alors. Le prisonnier me dit que le poison qu’il demandait était pour empoisonner les rats. Je lui demandai s’il voulait prendre de l’Exterminateur de Smith, mais il n’en prit pas. Je me rappelle bien le temps de la mort de Sophie Talbot, et c’était avant ce temps que le prisonnier m’a ainsi demandé du poison.
Examiné par la défense :
Le prisonnier avait l’habitude d’acheter dans notre magasin.
Génoffe Thériault, du township Viger, fille d’Augustin Thériault et sœur de la prisonnière, âgée de seize ans :
Je me rappelle avoir porté des confitures à la défunte femme du prisonnier, Sophie Talbot, le vendredi après-midi précédant sa mort. La défunte est morte le mercredi suivant. Ces confitures étaient dans un bol jaune, et il y en avait à peu près trois doigts dans le bol qui nous appartenait: les confitures étaient de pommes.
C’est ma sœur Césarée (la prisonnière) qui me les a données à la maison chez nous, où j’étais alors seule avec elle. Il me parut qu’elles étaient faites tout dernièrement, et elles n’étaient ni chaudes ni froides. Je ne me rappelle pas avoir vu de confitures chez nous dans ce temps, et il n’y avait pas de pommes. J’ai été au ruisseau et j’ai vu la prisonnière avec des pommes dans ses mains. Elle lavait à ce ruisseau. C’est avant que les confitures m’aient été données que j’ai vu ces pommes dans ses mains. Il y avait du feu au ruisseau pour chauffer l’eau avec (mots illisibles) un arpent et demi de notre maison. C’est vers le midi que j’ai vu ces pommes entre les mains de ma sœur, et elle m’a remis les confitures vers le coucher du soleil. Quand elle est entrée dans la maison, elle avait le petit bol contenant les confitures. En me les donnant, elle me dit de les donner à la défunte Sophie Talbot. " Tu lui diras, me dit-elle,qu’elle n’en fasse pas manger à ses enfants, et n’en mange pas toi-même. " J’ai donné les confitures à la défunte elle-même. Je lui dis, en les lui donnant : " Tenez, voici les confitures que ma sœur vous envoie". Elle me répondit: " C’est bien; elle m’avait dit qu’elle m’en ferait". La défunte a mangé de ces confitures devant moi. Elle en a pris environ deux cuillerées à thé sur la lame d’un couteau. Je n’en ai pas mangé moi-même. Elle n’a pris ainsi que le tiers à peu près des confitures dans le bol. C’est peu de temps après le coucher du soleil qu’elle a pris ainsi ces confitures. Comme elle savait que ma sœur devait lui faire des confitures, elle vint au-devant de moi à une distance d’environ une dizaine de perches de la maison, et je lui donnai alors les confitures. Elle les a mangées dans le chemin, et elle avait un couteau à la main. Personnes n’était présent. La défunte disait alors qu’elle n’était pas vigoureuse. J’en n’ai rien remarqué dans sa figure de particulier, et elle m’a paru comme à l’ordinaire. Elle était ordinairement blême.
&Lorsque je suis retournée chez moi, j’ai revu ma sœur tout de suite. Elle m’a demandé si la défunte avait mangé des confitures. Je lui dis qu’elle en avait mangé à peu près deux cuillerées. J’ai connaissance que, pendant que ma sœur travaillait au ruisseau, elle est venue chercher à la maison un petit bol jaune.
(L’audition du témoin est interrompue ici par un ajournement d’une demi heure)
Lors de ma première déclaration, j’avais oublié de dire que j’avais goûté aux confitures. Elles étaient sucrées, et j’en ai goûté un petit morceau. Ma sœur en a goûté aussi devant moi. C’est depuis que je suis sortie de la cour que je me suis rappelé cela. J’avais oublié ce fait. Ce matin, quand j’ai quitté la cour, j’étais pour le dire.
J’ai vu Joseph Bérubé le jour que ma sœur m’a donné les confitures. Il passa près de notre maison pour aller chez mon frère Michel Thériault. Ma sœur était alors dans la maison. Je sais qu’il est venu au ruisseau lorsque j’étais là avec ma sœur. Il a passé près de nous, mais ne nous a pas parlé. Je ne sais pas où il allait. C’était dans la matinée. Il ne nous a pas saluées ni regardées. Je ne sais pas où ma sœur a pris les pommes pour faire les confitures. Nous n’avons pas de pommiers.
Je connais Philomène Boulé, fille de Fabien Boulé et de Marceline Beaulieu. Le mercredi précédent le jour où j’ai porté les confitures, j’ai accompagné Philomène Boulé chez nous où nous avons rencontré ma sœur Césarée. Je lui demandai, s’il était vrai que le prisonnier lui avait donné une petite boîte, ainsi que me l’avait dit mon petit frère Narcisse. Elle me dit que ce n’était pas vrai et que c’était son cavalier Amable Ouellet, surnommé Ouellon, qui lui avait envoyé une petite boîte de peppermint. Je lui demandai à voir cette petite boîte; elle me répondit : " Je te la montrerai une autre fois". Je ne lui ai pas demandé de nouveau pour la voir et ne l’ai pas vue; elle ne me l’a pas montrée.
Le prisonnier venait veiller chez nous assez souvent, et il venait quelquefois avec la défunte, sa femme, et quelquefois seul.
Dans l’après-midi du dimanche qui a précédé la mort de la défunte, je suis allée la voir, et je me suis rencontrée là avec ma sœur Césarée, la femme de Fabien Boulé et sa fille Philomène Boulé. Nous y avons passé une partie de l’après-midi.
La défunte disait qu’elle avait mal au cœur, au ventre et à la tête. Elle était sur le pied de son lit, parlait, riait avec nous. Elle ne paraissait pas beaucoup souffrir et ne se plaignait pas trop. Elle ne faisait pas d’efforts pour vomir pendant le temps que j’étais là. Je n’y suis retournée qu’après la mort de la défunte, et ma sœur Césarée n’y a pas été, à ma connaissance.
Ma sœur Césarée m’avait dit de ne pas manger des confitures en question. Ma sœur a mis ses bancs pour son mariage avec le prisonnier le jour de la fête des Rois, et ils se sont mariés 15 jours après environ. Ma sœur a été arrêtée comme prisonnière au commencement d’avril. Elle a été prise dans la grange de Fabien Boulé, où elle s’était sauvée, à la vue des huissiers.
La défunte m’a dit le dimanche avant sa mort que les confitures que je lui avais portées lui avaient fait mal au cœur. " Je crois, me dit-elle, que c’est un tour qu’ils m’ont fait; ils ont mis quelque chose dans ces confitures". Après que la défunte fut morte, on emporta le bol chez nous vide et net. Je me rappelle que le lendemain après avoir porté les confitures, savoir le samedi, j’ai rencontré la défunte chez Fabien Boulé. Elle me dit qu’elle n’était pas vigoureuse, et qu’elle avait mal au cœur. Lorsque j’ai remis les confitures à la défunte, je lui dis que ma sœur m’avait dit de lui dire de n’en pas donner aux enfants. La défunte ne fit aucune remarque là-dessus. Lorsqu’elle me dit que les confitures l’avaient rendue malade, elle me dit que cela lui avait donné un grand mal de cœur, que ça lui tournait autour du cœur et qu’elle n’avait jamais eu un mal de cœur comme cela.
Le samedi, après que la défunte m’eut dit chez Fabien Boulé qu’elle se sentait malade, je dis à ma sœur Césarée, devant mon père :" La femme de Joseph Bérubé est malade". Ma sœur me demanda si elle était bien malade. Je lui répondis que non, et qu’elle avait seulement mal au cœur.
Quand la défunte me dit, le dimanche, que les confitures l’avaient rendue malade, j’étais seule avec Philomène Boulé; les autres personnes étaient parties. Dans la nuit de la mort de la défunte, le prisonnier vient à la maison chez nous pour savoir l’heure qu’il était; il revint après cela, peu de temps après, et il nous dit qu’il s’en allait chercher le curé pour sa femme; lorsque le prisonnier vint pour la première fois, il était vers 11 heures.
Examinée par la défense :
Après avoir goûté les confitures, la défunte dit qu’elles étaient bonnes. Quand ma sœur m’a donné les confitures pour les porter à la défunte, j’en ai mangé un petit morceau, ainsi que ma sœur Césarée : j’en ai pris ainsi avec une cuillère. Je ne les ai pas trouvées méchantes. Je n’ai pas été malade d’avoir mangé de ces confitures. Je me suis rappelée avoir ainsi mangé de ces confitures dès cet été.
J’ai toujours eu connaissance que le prisonnier et sa défunte femme faisait bon ménage, comme ils sont bien rares.
Réexaminée :
La défunte a bu deux ou trois fois pendant que j’étais chez elle le dimanche.
Philomène Bérubé, du township Viger, fille de la défunte et du prisonnier, âgée de treize ans :
Lorsque ma mère est morte, je demeurais avec elle dans le township Viger. Elle est morte vers le milieu de la semaine, et a été enterrée soit le jour de la Toussaint, soit le jour des Morts de l’année dernière. Elle avait été malade environ 4 ou 5 jours. Elle avait mal au cœur et elle vomissait. Elle disait qu’elle avait des battements de cœur, et elle se plaignait du mal de ventre.
Je me rappelle avoir vu les confitures apportées à ma mère par Génoffe Thériault, et j’en ai goûté. Les confitures étaient dans un bol jaune. Je crois que c’est ma mère qui nous a fait goûter elle-même de ces confitures, à moi et à mon petit frère et à ma petite sœur. Comme il était tombé des saloperies dans les confitures, et que mon père avait mis ses mains qui étaient sales, dedans pour ôter ces saloperies, ma mère dit qu’elles étaient sales et qu’on ne pourrait plus en manger : sur quoi mon père les jeta; je ne sais pas si ces saloperies étaient tombées de la pipe de mon père ou du grenier. Je n’ai point vu ces saloperies. Le bol était alors dans les mains de mon père, qui l’avait pris des mains de ma mère.
Lorsque ma mère était malade, mon oncle Germain Talbot, frère de ma mère, a été chercher du rhum chez mon grand-père Bérubé pour la réchauffer. C’est mon père qui lui a dit d’aller en chercher. Ils en firent boire à ma mère. Ma défunte mère a bu de ce rhum, mais je ne me rappelle pas qui lui en a donné à boire.
Il n’y avait ni montre ni horloge chez nous, et il y avait une horloge chez Augustin Thériault.
Examinée par la défense :
Mon frère a 12 ans, et ma sœur 11 ans. La femme d’Élie Gagnon n’a pas soigné ma mère, mais elle est venue chez nous pendant sa maladie, ainsi que Salomée Morin, femme de Michel Thériault.
La femme de Fabien Boulé a fait prendre du punch de rhum à ma mère.
Mon père est descendu en même temps que ma mère au 4erang, la dernière fois qu’elle y est descendue, et il est remonté seul au township, laissant ma mère seule. Ayant appris que ma mère était malade, il est descendue la voir. Après que ma mère fut devenue mieux, elle est remontée au township. Les chemins étaient alors mauvais, et il y avait beaucoup d’eau. Ma mère était chaussée avec des souliers à hausses qui étaient percés.
Philomène Boulé, fille de Fabien Boulé et de Marceline Beaulieu :
Je connais les prisonniers et ai connu la défunte Sophie Talbot. Elle est morte le mercredi avant la Toussaint. Je l’ai vue le samedi avant sa mort chez nous. Je l’ai vue aussi le dimanche.
Le mercredi précédant la mort de la défunte, Narcisse Thériault, enfant âgé d’à peu près six ans maintenant, me dit à moi et à Génoffe Thériault que le prisonnier avait donné une petite boîte rouge à Césarée Thériault, et qu’il croyait que c’était pour empoissoner la femme Julie Ouellet, sa mère. Césarée Thériault vint chez nous, et je lui demandai ce qu’était la boîte dont son petit frère Narcisse parlait. Elle me dit qu’elle reviendrait et me dirait ce que c’était. Elle revint en effet, et me dit que c’était une boîte de peppermint qu’Amable Ouellet, surnommé Ouellon, son cavalier, lui avait envoyée. Après, dans la même journée, je vis le prisonnier et je lui demandai qu’elle était la boîte qu’il avait ainsi donnée à Césarée Thériault. Il ne me répondit point. Quelque temps après, je le rencontrai, et il m’amena à l’écart. Il me dit de ne pas parler de cette boîte à personne. Le même jour, Césarée Thériault me dit qu’elle me montrerait cette boîte. Elle ne me l’a pas montrée, et m’a dit, lorsque je lui demandai de me la montrer qu’elle l’avait cachée dans une souche.
Pierre Chabot, huissier de l’Isle-Verte:
Je connais les prisonniers. J’ai vu la prisonnière chez moi le trois avril dernier. La prisonnière était alors sous ma garde, et c’est moi qui étais alors chargé de l’exécution du warrant d’arrestation. Je ne lui ai fait aucune menace, et la prisonnière m’a fait des aveux. M. Narcisse Gauvreau, magistrat, était venu chez moi et avait dit à la prisonnière que, d’après la preuve qui avait été faite devant le coroner, elle ferait mieux de se rendre témoin de la reine. Je dis alors à M. Gauvreau que, suivant moi, ce n’était pas le temps pour cela, et qu’il y avait des formalités à suivre. M. Gauvreau s’en alla, et elle ne fit pas d’aveux alors. Environ une heure après cela, j’appris que la prisonnière avait fait des aveux à ma femme. Je ne lui fis aucune promesse, ni menace, et elle me fit des aveux alors.
(Le conseil des prisonniers objecte à la preuve de ces aveux pour la raison qu’ils ont pu être influencés par les paroles de M. Gauvreau, une personne en autorité. La Cour décide que la preuve des aveux est inadmissible.)
Après avoir été chargé du mandat d’arrestation, je me suis rendu au township Viger, au domicile des prisonniers. Avant mon arrivée, la prisonnière s’est sauvée de sa maison dans une grange où nous l’avons arrêtée. Je l’ai trouvée cachée dans une tasserie de foin, et on a été obligé de la chercher pendant une heure. Après l’avoir arrêtée, je l’ai descendue à l’Isle-Verte, chez moi. En descendant, je lui ai parlé; je ne lui ai fait ni menace, ni promesse. Je lui demandai si elle était enceinte, et elle me dit que oui. Je n’ai pas interrogé la prisonnière, ni ne l’ai mise sur ses gardes. Elle ne m’a pas averti qu’elle me ferait des aveux.
(Le Conseil des prisonniers objecte à la preuve de ces aveux sur le principe que les aveux faits à un constable sont inadmissibles. L’objection est renvoyée.)
Je n’ai pas cherché à engager la prisonnière à me faire des aveux. Après avoir voyagé ensemble environ une demi-heure, elle me dit qu’elle avait su que sa sœur Génoffe avait fait une forte déposition contre elle, devant le coroner. Elle ajouta : " Il faut avoir bien du malheur pour être prise prisonnière; je ne savais pas ce que je faisais, il me faisait entendre qu’il n’y avait pas de péché". Je lui dis : " Tu devais bien savoir que si tu faisais de quoi de mal, que c’était péché". Elle me répondit : " Il me faisait entendre qu’il obtiendrait mon pardon".
C’est après être arrivée chez nous, qu’elle a fait des aveux dont la preuve n’a pas été admise. Ces aveux ont été faits le samedi. Je suis parti, ce jour pour l’amener à Kamouraska, et nous avons couché à Saint-André. Pendant notre trajet entre Saint-André et Kamouraska, le dimanche, lorsque moi et mon aide étions dans la même voiture avec la prisonnière, celle-ci se mit à pleurer; et lui en ayant demandé la cause, elle me dit : " C’est ce que j’ai dit, à propos de la petite boîte, qui me fait de la peine". Je lui dis : " Il t’avait donc dit que c’était du poison qu’il y avait dedans! Est-ce vrai que tu en a mis dans les confitures"?
(Le Conseil des prisonniers objecte à la preuve de ces aveux, parce qu’ils ont une continuation des aveux faits à la suite des paroles de M. Gauvreau, le magistrat.
La Cour déclare la preuve inadmissible, sur le principe que l’influence des paroles de M. Gauvreau n’avait pas cessé, et que le témoin, considéré comme personne en autorité, était présent lors de ces paroles.)
Germain Talbot, frère de la défunte Sophie Talbot :
Je demeure maintenant comme serviteur chez M. le curé de l’Isle-Verte. Je demeurais chez le prisonnier, lors de la mort de ma sœur, arrivée dans le cours du mois d’octobre 1851, et j’y demeurais ainsi depuis un an. Ma sœur a été enterrée le jour de la Toussaint et elle est morte deux jours environ auparavant. Quelques jours avant sa mort, elle se plaignait de maux de tête. Je ne l’ai pas vue vomir. Je restais là, mais je travaillais au dehors de la maison.
Le dimanche précédant la mort de la défunte, le prisonnier m’envoya chercher du rhum pour lui faire du punch afin de la réchauffer. J’en apportai et je le donnai au prisonnier, en lui disant : " Voici du rhum pour ma sœur malade". Il me dit: " C’est bien, je vais faire de quoi avec".Il avait quelque chose dans les mains, mais je vis pas ce que c’était. Il fit quelque chose avec, et le donna à ma défunte sœur.
Lorsque ma sœur Sophie Talbot eut reçu des confitures qui lui avait été apportées par Génoffe Thériault, elle dit au prisonnier en ma présence : " C’est drôle qu’ils m’aient envoyé des confitures comme cela; je n’ai rien demandé". Le prisonnier dit là-dessus :" Mais penses-tu qu’ils soient assez méchants pour avoir mis de quoi dedans pour te faire du mal "?
Il m’a été fait des menaces par Augustin Thériault, le père de la prisonnière. Il vint à la grange du prisonnier où j’étais, et j’allai à la maison du prisonnier, où ce dernier était. Il me dit : " Est-il vrai que c’est toi qui a éventé que nous avions donné quelque chose à ta sœur pour l’empoisonner? " Je lui dis que non; que c’était le soupçon du monde à cause des confitures qui avaient été envoyées de chez lui, et que le monde disait que c’était moi qui avais dit cela. Il me dit : " Je te défends d’en parler, car je te ferai prendre à la cour criminelle".Là-dessus, le prisonnier dit en parlant de moi : " Il faudra le ramasser". Je demandai quelque temps après au prisonnier ce que signifiait ce qu’il m’avait dit alors. Il me dit : " C’est de ne pas ébruiter cela, le moins que tu pourras, car ça n’ira pas bien".
Après que le corps de la défunte fut parti de la maison, Césarée Thériault vint chez le prisonnier et celui-ci lui dit:" Voici mes petits enfants qui restent seuls : veux-tu en avoir soin pendant que je vais aller en bas pour l’enterrement? " Ils ont ensuite conversé ensemble pendant quelques temps, mais je n’ai pas entendu ce qu’ils disaient. Césarée Thériault est alors restée à la maison.
Je n’ai pas eu connaissance que Césarée Thériault soit venue chez le prisonnier pendant la maladie de la défunte, mais elle y est souvent venue lorsque son corps était encore dans la maison.
Examiné par la défense :
J’ai demeuré au 4e rang, et je n’y ai jamais vu de rats.
Narcisse, enfant illégitime d’Augustin Thériault et de la femme Julie Ouellet, interrogé préliminairement par le juge :
Q. Quel âge as-tu?
R. Je vais avoir 6 ans au mois de janvier.
Q. Sais-tu ce que c’est qu’un serment?
R. Je ne comprends pas cela.
Q. Est-tu allé au cathéchisme?
R. Non, mais je vais y aller, par exemple.
Q. Y a-t-il un bon Dieu?
R. Oui.
Q. Sais-tu ce que c’est de dire la vérité?
R. Oui.
Q. Où est-on puni quand on ne dit pas le vérité?
R. Dans l’enfer.
Q. Est-on aussi puni dans ce monde-ci?
R. Oui.
Q. Quelles prières sais-tu?
R. Je ne comprends pas cela.
Q. Fais-tu des prières quelquefois?
R. Oui, le soir, avant de me coucher, et le matin aussi. J’en dis un bout seul, et maman me fait dire le reste.
Q. Est-ce pêché de mentir sous serment?
R. Oui.
Q. Où serais-tu puni si tu disais pas la vérité sous serment?
R. Dans l’enfer, et je pourrais aussi être puni dans ce monde.
(Le conseil de la défense objecte à l’audition de ce témoin, à cause de son âge tendre, et aussi à cause qu’il ne peut comprendre l’obligation morale du serment. La cour, considérant que l’enfant est assez intelligent pour comprendre l’obligation du serment, ordonne qu’il soit assermenté, et il est entendu.)
Je connais le prisonnier et aussi Césarée Thériault, qui est ma sœur. Le prisonnier et ma sœur Césarée se sont rencontrés; je me rappelle pas où c’était. Il y a bien longtemps de cela. Je me rappelle d’avoir vu une petite boîte. C’est le prisonnier qui l’a emportée, et il l’a donnée à ma sœur Césarée. J’en ai vu un petit morceau, comme cela (l’enfant montre le bout de sa main). J’ai voulu voir la petite boîte. Césarée l’a mise dans sa poche de robe. J’ai dit à ma sœur Génoffe Thériault que j’avais vu le prisonnier donner la petite boîte, et j’ai dit cela devant Philomène Boulé et un enfant de Fabien Boulé. Cette boîte a été donnée dans notre maison. Il n’y avait que Césarée et moi dans la maison lorsque le prisonnier a donné la petite boîte. Ils ont parlé de Julie Ouellet, et Julie Ouellet est ma mère : ils voulaient la faire mourir. J’ai dit cela à ma mère avec Montréaliste (un autre enfant demeurant dans le même maison). Ils ont dit qu’ils voulaient la faire mourir avec du poison.
Examiné par la défense :
On lui demande depuis combien de jours il connaît le bon Dieu. Il répond qu’il le connaît depuis cinq jours.
Justine Talbot, femme d’Élie Gagnon, du township Viger :
Je connais les prisonniers et j’ai connu la défunte Sophie Talbot. Je demeurais dans leur voisinage. Je suis allée chez le défunte le mercredi, jour de sa mort. Fabien Boulé et sa femme, ainsi que Germain Talbot, étaient présents. Le prisonnier y était aussi, mais il est parti dans le cours de la veillée. Je n’étais pas là au moment de la mort de la défunte. Je me suis allée, car les approches de la mort et les douleurs que souffrait la défunte m’effrayaient, et j’étais alors enceinte. Je suis restée là pendant environ deux ou trois heures. La défunte était alors dans son lit. Elle me dit qu’elle souffrait beaucoup, et elle me fit mettre ma main sur son estomac pour me faire voir combien son cœur battait. Elle a bu du lait chaud que je lui ai donné. Elle a eu deux ou trois selles pendant que j’étais là. Elle avait le cours de ventre. Je n’ai pas observé la nature des selles.
Salomée Morin, femme de Michel Thériault, du township Viger :
Je suis belle-sœur de la prisonnière, qui est la sœur de mon mari. Lors de la mort de Sophie Talbot, je demeurais troisième voisine du prisonnier, et j’étais voisine d’Augustin Thériault, mon beau-père. Je suis allée chez la défunte le mercredi, jour de sa mort. La femme de Fabien Boulé y était, ainsi que deux des enfants du prisonnier; ce dernier n’y était pas. La défunte était bien chétive. Elle me dit qu’elle avait mal au cœur et dans le ventre. Elle pensait avoir la jaunisse, et pour cela on lui a donné des poux et une tasse de thé pour lui faire avaler. Elle a vomi cette tasse de thé aisément. On lui a donné du pain, mais elle n’a pu en manger. Elle ne pouvait pas l’avaler; elle en a pris deux bouchées, les a mâchées et les a rejetées.
Génoffe Thériault, ma bclle-sœur, a demandé au prisonnier en ma présence, s’il était vrai qu’il avait empoisonné sa femme, ainsi qu’on le disait. Le prisonnier a répondu quelque chose, il me semble, mais je n’ai pas entendu quoi. Il a baissé la tête là-dessus. Dans cette occasion, Génoffe Thériault lui disait que Germain Talbot avait dit chez le père du prisonnier que les confitures que Césarée Thériault avait envoyées à la défunte par elle lui avaient tombé sur le cœur. Césarée Thériault était présente à cette conversation, et n’a rien dit.
Julie Ouellet, mère de l’enfant Narcisse, confirme ce que cet enfant avait dit dans son témoignage, qu’il lui avait dit qu’il avait vu Joseph Bérubé donner une petite boîte à Césarée Thériault.
Lambert Ouellet, de l’Isle-Verte, fils du bedeau:
Je me rappelle que la défunte Sophie Talbot a été enterrée dans le cimetière de l’Isle-Verte, le jour de la Toussaint, et c’est moi qui ai rempli la fosse, après que le cercueil eut été mis en terre. C’est moi qui ai déterré le cercueil, dans le mois d’avril dernier, et je connaissais bien la place où il avait été mis, car il était le dernier qui avait été mis en cet endroit. Je suis certain que le cercueil déterré est le même que celui que j’avais enterré, comme contenant le corps de Sophie Talbot. Le cercueil était noir et avait été peint avec du noir de fumée, lorsqu’il a été mis en terre; lorsqu’on l’a retiré, le noir de fumée était parti.
Amable Ouellet, connu égalcment sous le surnom de Ouellon, de la paroisse de St-Eloi, démembrement des paroisses de l’Isle-Verte et des Trois-Pistoles:
Je connais les prisonniers. Je sais que la défunte Sophie Talbot, femme du prisonnier, est décédée vers la Toussaint de l’année dernière. Je n’ai remis vers ce temps-là aucune boîte au prisonnier, et n’ai pas envoyé une boîte à Césarée Thériault. Je n’ai pas remis de peppermints à Joseph Bérubé pour Césarée Thériault, et n’en ai jamais envoyé à Césarée Thériault. Je connaissais Césarée Thériault, et je lui en avais parlé: je l’avais demandée en mariage, environ deux mois avant la mort de Sophie Talbot. J’étais reconnu pour être le cavalier de Césarée Thériault, et je ne connais personne qui porte mes nom et surnom.
Examiné par la défense :
Il passait pour y avoir des rats au quatrième rang, où j’ai demeuré longtemps.
Le prisonnier faisait bon ménage avec sa défunte femme, à ma connaissance.
Rééxaminé :
À peu près quinze jours avant la mort de Sophie Talbot, j’ai cessé de courtiser Césarée Thériault.
Édouard Peltier, de l’Isle-Verte, cultivateur :
Je sais que le prisonnier avait des fréquentations avec la prisonnière, Césarée Thériault. Il y a environ trois ans et demi, le prisonnier et moi nous nous retirions chez Augustin Thériault. Vers le mois de mars, dans ce temps, j’étais couché sur une paillasse à terre, avec le prisonnier. Celui-ci se leva, et je le regardai aller et le vit se mettre de travers sur le lit de Césarée Thériault. Je le dis à quelques personnes, et j’en parlé au père de Césarée Thériault. Après cela, les prisonniers ont continué à se voir très souvent.
Examiné par la défense :
Lorsque le prisonnier alla ainsi trouver Césarée Thériault à son lit, je crois que la sœur de cette dernière, Génoffe Thériault, était couchée avec elle.
Félicite Peltier, de l’Isle-Verte, veuve de Jean Morin :
Je connais les prisonniers, et ai connu la défunte Sophie Talbot. J’ai demeuré au 4e rang, dans la maison que le prisonnier a eu en cet endroit, depuis le 15 juin à venir au temps des récoltes de l’année dernière. Environ trois semaines avant sa mort, la défunte fut malade au 4e rang, où elle était descendue. Elle me dit qu’elle avait mal au ventre et au cœur. Ça l’a surmontait, et elle vomissait en faisant des efforts. Ses vomissements ont duré pendant environ une couple de jours, et cette maladie a duré trois ou quatre jours. J’étais dans la maison lorsque cette maladie l’a prise. C’était, autant que je me rappelle, le jour de la fête de Saint-Michel, jour qu’elle est descendue du township. La maladie l’a prise le soir, et le lendemain elle était pire, et elle vomit. Le lendemain ou le surlendemain, son mari est venu la voir. Il vint le soir et repartit le lendemain matin. Lorsqu’il est reparti, la défunte était encore malade, mais elle avait du mieux. Je lui ai mis les pieds dans l’eau chaude, et l’ai fait transpirer. Le second jour de sa maladie, elle se leva le matin, mais fut obligée de se coucher. Ça la surmontait et elle vomit. Elle me dit qu’elle avait mal dans le corps; elle vomissait des phlegmes. Une quinzaine de jours après cette maladie, elle est retournée au township. Après cette maladie, elle travaillait et paraîssait bien. Elle ne se plaignait pas. Elle croyait que la cause de sa maladie était du froid qu’elle avait pris.
Examiné par la défense :
J’ai fait prendre du rhum à la défunte pendant cette maladie, avec de l’eau chaude et ça lui a fait du bien.
Il y a beaucoup de rats au 4e rang.
Salomon Marquis, Thomas Ouellet, et un enfant nommé Francine, et quelquefois aussi Montréaliste, sont entendus, mais ne savent rien d’important concernant le procès.
Charles Timothée Dubé, médecin, des Trois-Pistoles :
Dans le mois d’avril de l’année dernière, je fus appelé par le coronaire pour faire l’autopsie d’une femme qu’on me dit être la femme de Joseph Bérubé, Sophie Talbot. Je fus assisté par le Dr Desjardins, de l’Ile-Verte. J’ai ouvert moi-même le cercueil dans un des appartements du vieux presbytère de l’Isle-Verte, en présence du jury, du coroner et du Dr Desjardins. Après avoir ouvert le cercueil, j’ai mis le cadavre sur le couvercle du cercueil. Le coroner a alors demandé à quelqu’un s’il reconnaîssait la défunte dans ce cadavre. Alors la femme de Fabien Boulé a dit qu’elle l’a reconnaîssait par une cicatrice sur la joue, et le Dr. Desjardins en dit autant. J’ai remarqué moi-même une cicatrice sur la joue du cadavre. Le corps étant identifié, nous avons procédé à l’ouverture. En ouvrant le thorax et la partie supérieure de l’abdomen, j’ai remarqué immédiatement une odeur très forte d’ail. Pour m’assurer que cette odeur venait de l’estomac, je l’ai ouvert tout de suite, et cette odeur d’ail s’est prononcée encore plus fortement. J’ai observé dans différentes parties de l’estomac, surtout vers la partie cardiaque, en approchant l’œsophage, des taches rouges qui étaient des indices qu’une inflammation avait eu lieu. Au milieu de quelques-unes de ces taches, étaient de petits points blancs. D’autres de ces taches étaient des érosions ou brûlures de la membrane muqueuse de l’estomac. Les intestins grêles dénotaient aussi dans leurs intérieurs qu’il y avait eu inflammation. Le côlon, premier des gros intestins, était dans l’état naturel à peu près; mais la partie supérieure du rectum, dernier gros intestin, était ulcérée et presqu’entièrement désorganisée. Le foie était dans l’état normal à peu près. La vésicule biliaire était dans l’état naturel. Les poumons étaient gorgés de sang et tachetés de noir.
L’odeur d’ail remarquée est indicative de la présence du phosphore, qui est une substance délétère et un poison très actif. Il entre pour base principale dans l’Exterminateur de Smith. Cette composition est très nuisible et très dangereuse à la vie humaine, et il en faut peu pour empoisonner. Les petits points blancs remarqués au milieu des taches indiquent la présence de l’arsenic.
Sur l’inspection seule du cadavre, indépendamment des symptômes de la maladie décrits par les témoins, je suis d’avis que la défunte Sophie Talbot est morte d’une maladie qui a pris son origine par une cause en dehors de l’organisation animale, c’est-à-dire, qu’il a fallu un corps étranger pour la produire, et ce corps a dû être une substance corrosive ou irritante. Au meilleur de ma connaissance, et d’après mes observations, je crois qu’il y a eu du phosphore et de l’arsenic d’ingérés.
Je n’ai remarqué aucune trace d’aucune maladie organique préexistante chez la défunte, excepté les traces d’inflammations aigues que j’ai mentionnées.
J’ai mis dans une fiole une partie de ce que j’ai trouvé dans l’intérieur de l’estomac : c’était une secrétion visqueuse déposée sur les parois de l’estomac. J’ai emporté cette fiole chez moi, et l’ai scellée de mon cachet. Je l’ai toujours tenue sous clé et l’ai depuis rapportée avec moi à Kamouraska. Jeudi dernier au soir, j’ai ouvert moi-même cette fiole et l’ai remise au Dr. Jackson. Il a versé la moitié de son contenu dans un creuset, et y a ajouté un peu d’eau de pluie et d’acide chlorique. Il a soumis cela au feu de la lampe à esprit de vin, et a chauffé jusqu’à ébullition, ce qui a eu l’effet de faire coaguler les matières organiques. Après cela il a filtré le contenu à travers un papier à filtrer pour séparer les matières organiques. Le résidu de la filtration a été versé dans un autre creuset et soumis au feu. Quelques instants après, le Dr. Jackson y a plongé deux petites lames de cuivre bien claires et bien nettes. Après quelques minutes, et lorsque le tout eut commencé à bouillir, les petites lames sont devenues d’une couleur plombée. Cette apparence plombée indique la présence de l’arsenic. Pour nous convaincre que cette couleur plombée n’était pas causée par l’eau, ou l’acide chlorique, nous avons fait bouillir une autre lame de cuivre dans un mélange d’eau et d’acide chlorique, et cette lame est restée parfaitement claire. Pour cette dernière épreuve, on s’est servi de la même eau et du même acide que pour la première opération. On a fait que cette épreuve le soir. Cette épreuve est connue comme étant le procédé de Rinsche, et il est un des plus délicats pour découvrir la présence de l’arsenic.
Vu la nature du phosphore, et le long laps de temps qui s’était écoulé depuis l’inhumation (5 mois), il était impossible de constater la présence de phosphore par aucun procédé chimique. Le phosphore est une substance qui se volatilise. L’arsenic est une substance métallique qu’on peut retrouver très longtemps après l’inhumation.
J’ai trouvé l’estomac et les intestins vides.
J’ai entendu le témoignage de Marceline Beaulieu, femme de Fabien Boulé, premier témoin entendu en cette affaire. Des vomissements tels que ceux décrits par ce témoin comme étant faits par la défunte, auraient pu expectorer tout l’arsenic qu’elle aurait pu avoir pris. D’après les symptômes décrits par ce témoin, la cause immédiate de la mort est l’inflammation de l’estomac, et cette inflammation a dû originer d’une substance étrangère à l’organisation. Parmi ces symptômes, il y en a qui correspondent à ceux de l’empoisonnement par une subtance irritante, et plusieurs de ces symptômes sont ceux d’un empoisonnement par l’arsenic.
J’ai vu la prisonnière à l’Isle-Verte, le lendemain de l’enquête du coronaire, le 3 avril dernier.
Elle était chez le nommé Chabot, huissier. Je lui ai parlé en présence du Dr Desjardins, et nous n’étions que tous les deux avec elle. Elle me dit quelque chose de relatif à l’affaire qui fait l’objet de ce procès. Je ne lui ai fait aucune promesse ni menace. Le Dr. Desjardins ne lui a par parlé du tout. Cela a eu lieu vers deux heures de l’après-midi. La prisonnière ne savait probablement pas que je fusse médecin. La seule question que je lui fis, fut celle-ci: " Comment cette malheureuse affaire s’est-elle donc passée "? M. le magistrat Gauvreau n’était pas alors dans la maison. Je suis sous l’impression qu’il avait vu la prisonnière auparavant, mais je n’en sais rien par moi-même.
(On objecte de la part de la défense, à la preuve des aveux que la prisonnière a pu faire, parce qu’il est prétendu que les aveux ont été faits après les paroles du magistrat Gauvreau, qui sont rapportées par le témoin Chahot. L’objection est rejetée par le juge.)
Après que je lui eus dis: " Comment cette malhcureuse affaire s’est-elle donc passée ? " la prisonnière me dit: " Il m’a donné une petite boîte de fer blanc, recouverte en papier collé sur le joint. Je l’ai ouverte: c’était à peu près couleur de rose, dur commc du suif: j’en ai mis trois fois, avec la lame d’un couteau, dans les confitures et chaque fois que j’en prenais, ça boucannait. "
Je lui demandai si elle en avait mis beaucoup; elle me dit qu’elle n’en avait mis qu’un peu : c’est tout ce qu’elle me dit, et je ne voulus pas en savoir davantage. Elle pleurait beaucoup.
La substance, dont la prisonnière m’a ainsi parlé, correspond à l’Exterminater de Smith, qui est à peu près couleur de rose ou de chair, à sa surface. L’Exterminateur se vend dans des boîtes de fer blanc, couvertes d’un papier collé. Lorsqu’on en détache, il s’en élève une légère fumée.
Examiné par la défense :
Je n’ai jamais analysé l’Exterminateur de Smith. Le phosphore, quand on l’expose à l’obscurité, devient lumineux, et quand il est enfermé longtemps, il prend une couleur tirant sur le rouge. Je ne sais pas si la terre contient de l’arsenic, et je l’ai pas analysée. Il y a du phosphore dans l’organisation humaine, non à l’état de corps simple, mais à l’état de phosphate de chaux. La quantité d’arsenic constatée par l’expérience n’est pas suffisante pour oter la vie.
Il y a des maladies qui simulent assez un empoissonnement. Une gastro-enthérite simule assez l’empoissonnement. Dans cette dernière maladie, il y a vomissements, battements de cœur, pas toujours des coliques. Dans ces maladies, on rencontre bien rarement, si on les trouve, les indices que j’ai signalés comme dénotant un empoissonnement. Il est possible que l’on rencontre dans l’estomac d’une personne morte sans être empoissonnée des points blancs, dont j’ai parlé. Ces points sont alors d’une matière graisseuse, mais ceux que j’ai trouvés sont trop durs pour cela. Ces taches blanches, lorsqu’elles ne sont pas de l’arsenic, se consomment soumises à l’action du feu, mais lorsque c’est de l’arsenic, elles se vaporisent en donnant une odeur alliacées.
Je n’ai jamais fait d’autopsie d’une personne morte d’une inflammation de l’estomac. Dans le cas actuel, je ne crois pas que la défunte fut d’un tempérament assez fort pour produire les traces d’inflammation que j’ai constatées. Je n’ai pas connu la défunte, mais par l’inspection que j’ai faite du cadavre, j’ai pu juger du tempérament qu’elle avait. Les traces d’inflammation à la suite d’une gastrite ne sont pas aussi marquées que celles que j’ai mentionnées. Dans une gastrite, le système vasculaire est dilaté, la membrane muqueuse est rougeâtre, mais il n’y a pas des taches et érosions telles que celles que j’ai remarquées, et l’œsophage est affecté moins que le reste.
Une gastrite ou gastro-enthérite peut être produite par un changement subi de température ou par l’injection dans l’estomac, d’un liquide froid lorsqu’on est en transpiration.
Je ne crois pas que dans le cas où la défunte aurait mangé de l’ail avant sa mort, l’odeur eut pu s’en faire sentir cinq mois après.
Il y a dans les symptômes décrits, des symptômes qui sont particuliers à l’empoissonnement par l’arsenic, tels que la constriction à la partie supérieure de l’oesephage accompagnée de brûlements, qui empêchaient la défunte de pouvoir avaler des aliments solides.
Réexaminé par la poursuite :
L’arsenic peut entrer facilement dans l’Exterminateur de Smith, uni avec le phosphore.
Hospice Desjardins, médecin de l’Isle-Verte :
J’ai été appelé conjointement avec le Dr Dubé, par le coronaire, pour faire l’autopsie de Sophie Talbot, que je connaissais très bien avant sa mort, et que j’ai reconnue, lors de l’exhumation, par l’ensemble de ses traits et par une cicatrice qu'elle avait au visage. J’ai assisté le Dr Dubé à faire l’autopsie. Les muscles de l’abdomen étaient en bien grande décomposition. Le Dr Dubé procéda à l’ouverture du cadavre, et mit à nu l’estomac et les viscères. Ce qui nous a le plus frappés à l’ouverture du corps, a été une forte odeur d’ail qui s’est fait sentir, même avant l’ouverture du viscère de l’estomac. Quant l’estomac fut ouvert, l’odeur devint encore plus prononcée. L’estomac était complètement vide. On remarquait à plusieurs places dans l’estomac des taches rouges, et dans quelques-unes de ces taches, de petits points blancs. On remarquait aussi, à divers endroits de l’estomac, des érosions. Les intestins grêles étaient assez bien conservés, mais. ils présentaient des traces d’une inflammation qui avait dû être violente. Le colon me parut être dans un état naturel. La partie supérieure du rectum était dans une décomposition entière. Le foi était dans un état à peu près normal, et les poumons étaient tachetés de noir et gorgés de sang. Il y avait aussi une légère lésion organique du poumon; ce que l’on appelle ordinairement vomica; c’était à peu près de la grosseur d’un oeuf de pigeon. Le reste des poumons était sain.
D’après cette inspection de l’intérieur du corps de la défunte, je suis d’opinion qu’elle est. morte d’une inflammation intense de l’estomac, et j’attribue cette inflammation a un corps étranger irritant, qui a dû être ingéré dans l’estomac de la défunte. Ce corps doit être de la classe des poisons corrosifs. L’odeur d’ail remarquée est un signe indicatif qu’il y a eu phosphore. Le phosphore est un poison très violent, même à petites doses. Les petits points blancs que l’on remarquait sur la paroi intérieure de l’estomac, nous ont laissé soupçonner qu’il y avait eu de l’arsenic d’ingéré. Dans mon opinion, j’attribue la mort de la défunte à l’empoisonnemcnt, et ce n’en ai aucun doute, dans mon opinion. J’ai pris un de ces petits points blancs et je l’ai mis sur un charbon ardent, et ce point blanc est resté à l’état solide et friable. J’en ai conclu que c’était une substance minérale. Comme il y avait déjà, dans le chambre où nous étions, une forte odeur d’ail, je n’ai pu discerner si cette substance était de l’arsenic par l’odeur qui pouvait s’en échapper.
(Sur la demande du témoin, le juge lit le témoignage du premier témoin, Marceline Beaulieu.)
Après avoir entendu le lecture de ce témoignage, je pense que la cause de la mort de la défunte Sophie Talbot, a été une inflammation violente de l’estomac, et ce d’après les symptômes décrits par ce témoin. Plusieurs de ces symptômes ne sont pas ceux d’une gastrite simple et ordinaire. Le resserrement de gorge dont se plaignait la défunte, n’est pas un des symptômes ordinaires d’une gastrite. En réunissant tous les symptômes, je suis porté à croire que l’inflammation d’estomac, que j’ai constatée existante, est due à l’ingestion dans l’estomac d’un corps étranger, qui, dans mon opinion, est le phosphore uni à l’arsénic.
L’estomac a été enlevé, et le lendemain, on a gratté avec le dos d’un scalpel les substances muqueuses qui s’y trouvaient, et le Dr Dubé les a mises dans une fiole qu’il a emportée avec lui. Ensuite on a enlevé l’estomac et on a fait diverses expérienees qui n’ont pas donné de résultats satisfaisants, faute de ce qui était nécessaire pour ces sortes d’expériences. L’estomac est resté dans ma possession, renfermé dans une fiole que j’ai remise au Dr Jackson.
(Avant que la fiole contenant l’estomac de la défunte ait été remise au Dr Jackson, le témoin avait été interrogé pour constater que cette fiole était bien celle dans laquelle il avait renfermé l’estomac de la défunte.)
J’étais dans la chambre que le Dr Dubé, lorsque la prisonnière a fait certains aveux dans la maison de l’huissier Chabot. Le Dr Dubé dit à la prisonnière, après l’avoir amenée dans une chambre où nous étions seuls avec elle : " Comme cette malheureuse affaire s’est-elle donc passée? " Elle répondit : " Il m’a donné une petite boîte de ferblanc dans laquelle il y avait une matière dure comme du suif et qui était couleur de rose, mais pas tout à fait couleur de rose. J’en ai pris trois fois sur la lame d’un couteau, et j’en ai mis dans les confitures. Quand j’en prenais ainsi, cela boucannait. "
Ceci répond parfaitement à l’Exterminateur de Smith, qui est très répandu dans le commerce. Je suis certain que c’est une composition dans laquelle entre le phosphore, et pour cette raison, c’est un poison très violent.
Jean-Baptiste Côté, de l’Isle-Verte.
Ce témoin a été produit pour prouver certains aveux que la prisonnière aurait faits en sa présence. Comme ces aveux avaient été faits à la sollicitation de la femme de Chabot, en présence duquel le magistrat Gauvreau avait fait certaines promesses à la prisonnière, la preuve de ces aveux est déclarée inadmissible par le juge.
Ce témoin prouve aussi que le magistrat Gauvreau est allé chez Chabot dans la matinée du même jour que les Drs Dubé et Desjardins, qui sont allés chez Chabot dans l’après-midi, vers deux heures.
Alfred Jackson, médecin, de la cité de Québec :
Je professe la chimie à l’École de médecine de Québec depuis quatre ans. Depuis que je suis ici, le Dr Dubé m’a remis une fiole qu’il me dit contenir des substances prises dans l’estomac de la défunte Sophie Talbot. La quantité de substances était très petite, environ deux cuillèrées à thé. Je la divisai en deux parties. Le premier moyen dont je me servis fut le procédé de Rinsche. J’introduisis la substance organique dans une capsule de porcelaine, un vaisseau fait exprès pour ces sortes d’expériences. J’y ajoutai de l’eau pure et de l’acide hydrochlorique. Je fis bouillir le contenu de la capsule pendant une vingtaine de minutes pour coaguler et détruire les substances organiques. Je filtrai le liquide au moyen d’un papier à filtrer. Je fis encore chauffer le liquide jusqu’à ébullition, et alors j’y introduisis deux lames de cuivre très minces et d’une surface claire et polie. Je continuai à faire bouillir le liquide, et après quelques minutes, je m’aperçus que le cuivre avait changé de couleur. Il prit une couleur de plomb ou de fer à surface polie. Après suivi ce procédé pendant une vingtaine de minutes, je discontinuai. Je lavai les lames dans de l’eau pure et les asséchai avec du papier brouillard; je les examinai alors, et comme c’était le soir et que les procédés subséquents sont très délicats, je remis au lendemain pour continuer ces expériences. La couleur obtenue indiquait la présence d’un métal, et cette couleur est celle que produit la présence de l’arsenic. Mais comme il y a quelques autres métaux qui donnent. une apparence à peu près semblable, je pris les moyens dont on sert pour établir la présence de l’arsenic. J’introduisis les lames dans un tube de verre transparent, et je les soumis à la flamme d’une lampe à esprit de vin. La chaleur dégagea de la surface du cuivre, cette couche qui le colorait et y était adhérente.
Comme cette couche était très mince, le résultat de l’expérience fut un produit très minime d’une couleur blanche, qui s’attacha à la paroi intérieure du tube. J’ai cru reconnaître, par la forme du dépôt, l’apparence que donne l’arsenic, dans des circonstances semblables. La quantité n’était pas suffisante pour pouvoir la soumettre à d’autres épreuves satisfaisantes. Cependant avec le réactif que l’on nomme nitrate d’argent amoniacal, qui est un réactif très délicat, j’ai cru reconnaître le précipité que donne l’arsenic blanc soumis à ce procédé.
J’ai pris de la même eau et du même acide dont je m’étais servi, et j’ai soumis une autre lame de cuivre nette à la même épreuve, et elle est restée parfaitement claire. Ceci prouve que la substance qui, dans la première expérience, avait coloré le cuivre en couleur plomblée, n’était ni dans l’eau ni dans l’acide, mais bien dans la subslance contenue dans la fiole.
Le Dr Desjardins m’a remis une autre fiole qu’il me dit contenir l’estomac de la même femme; j’en soumis une partie au même procédé de Rinsche. Cet estomac paraissait avoir été beaucoup gratté et lavé, et j’observai dès lors, avant de commencer l’expérience, qu’il était difficile d’obtenir un résultat satisfaisant, dans ces circonstances. L’épreuve de Rinsche donna, cependant, un résultat presque semblable à celui de la première expérience; c’est à dire que le cuivre fut coloré d’une couleur de plomb, mais pas d’une manière aussi marquée que dans la première expérience.
J’employai encore plusieurs autres moyens, outre cette épreuve, et parmi eux, le procédé de Marsh, qui ne m’ont donné aucun résultat satisfaisants. J’employai aussi un autre moyen qui consiste à passer un courant d’hydrogène sulfuré à travers le liquide soupçonné contenir l’arsenic, et je n’ai pas obtenu de résultat marqué. Ce sont des épreuves moins délicates que celle de Rinsche dont j’ai parlé.
J’ai assisté à l’examen de tous les témoins entendus en cette affaire. Les symptômes de la maladie de la défùnte décrits par le premier témoin sont ceux que l’on rencontre lorsqu’un corps irritant ou corrosif a été ingéré. Les symptômes principaux d’empoisonnement sont les vomissements, la douleur dans l’estomac, dont la défunte se plaignait, les selles sanguinolentes si la douleur dans l’œsophage qui l’empêchait d’avaler des substances solides, et le sang caillé mêlé parmi les matières rejetées de l’estomac. Ces symptômes se manifestent dans tous les empoisonnements par des substance acides ou corrosives, telles que l’arsenic et le phosphore.
D’après la description de l’intérieur du cadavre donnée par les médecins, lors de l’autopsie, je suis d’opinion que la défunte est morte d’une inflammation de la membrane muqueuse de l’estomac, et je pense que cette inflammation a été causée par une substance corrosive qui a dû être ingérée.
L’odeur d’ail dont les médecins ont parlée, à l’époque dont il est mention, est une odeur que je ne saurais être donnée que par une substance telle que le phosphore. Les petits points blancs dont il a été parlé, suivant moi, n’indiquent rien d’eux-mêmes, parce qu’on les rencontre souvent dans l’estomac. Mais quand ils sont examinés attentivement, je crois que l’on peut découvrir par le toucher s’ils sont métalliques ou non. Les médecins ont déclaré que la partie supérieure du rectum était désorganisée, et je regarde cette inflammation du rectum comme le résultat le plus marquant de l’empoissonnement par un poison corrosif, et particulièrement par l’arsenic. L’inflammation dépeinte dans l’estomac se rencontre souvent, mais l’inflammation d’estomac combinée avec une inflammation sévère du rectum, ne se voit que dans des cas extraordinaires.
D’après l’ensemble des faits, je suis d’avis après un examen attentif des symptômes de la maladie et des apparences cadavériques, que la défunte est morte empoisonnée par un poison corrosif.
Je connais l’Exterminateur de Smith, et c’est un poison très violent. La base ou la substance active en est le phosphore.
Par la description d’une boîte dont il est parlé dans les témoignages des docteurs Dubé et Desjardins, je suis d’opinion que cette boîte contenait de l’Exterminateur de Smith.
Je ne connais aucun réactif qui puisse constater la présence du phosphore, après quatre ou cinq mois d’inhumation; c’est une substance volatile, qui se décompose au contact de l’air.
Examiné par la défense:
Les symptômes de l’empoisonnement par l’arsenic sont très variés. Je crois que les symptômes de l’empoisonnement par le phosphore sont moins variés que ceux de l’empoissnement par l’arsénic. Il est bien rare que l’on rencontre une inflammation des deux extrémités du canal intestinal, lorsque les parties intermédiaires sont saines. Dans les cas d’inflammations ordinaires, l’inflammation se propage continuement. Dans la gastro-enthérite, les symptômes sont vomissements, douleurs dans l’estomac, peau sèche, pouls petit et comprimé, constipation obstinée, prostration des forces. Le battement du cœur est une sensation nerveuse qui peut être produite par une inflammation sévère d’aucun organe, et aussi par une maladie nerveuse.
J’ai souvent fait l’autopsie du corps de personnes qui avaient succombé à une gastro-enthérite. L’apparence de l’estomac varie suivant la durée de la maladie, l’intensité de l’inflammation, et la manière de vivre de la personne.
Il y a cette différence entre la gastrite et un cas d’empoisonnement, que la maladie fait son progrès dans un temps plus court dans le dernier cas.
Il a été constaté que, dans plusieurs vieux cimetières, le sol contenait de l’arsenic. Je crois qu’on en a trouvé dans deux cimetières en France et également en Angleterre. La raison de ce fait est inconnue. Dans la terre ordinaire, on n’a jamais trouvé de traces d’arsenic. Il n’y a pas d’arsenic dans le corps humain. On a professé pendant quelque temps cette erreur, et Orfila, qui avait partagé cette opinion, a depuis reconnu son erreur et même la cause de son erreur.
La quantité d’arsenic que j’ai constatée par mes expérience est trè minime et inappréciable par les poids ordinaires. Aussi la quantité de substances sur laquelle j’ai opéré était-elle très faible. La quantité d’arsenic que j’ai trouvée n’a pu seule causer la mort.
Les petites lames de cuivre dont je me suis servi n’ont pas été chauffées avant d’être plongées dans le liquide, car cela aurait détruit leur poli, mais elles avaient été chauffées déjà chez moi, ce qui a suffi pour les débarasser de l’acide arsénieux dans le cas où elles en auraient contenu. Je les ai introduite froides dans le liquide au moment où il était au point de l’ébullition. Après la volatilisation du dépôt de couleur plombée qui se trouvait sur les lames de cuivre, il s’est déposé sur les parois du tube des petits points blancs, qui, par la forme de leur cristallisation, représentait des cristaux arsénieux. L’arsénic a une cristallisation qui lui est particulière, savoir, la forme octaèdre. Je suis d’opinion que les lames de cuivre étaient couvertes du métal arsenic, qui, en s’unissant à l’oxygène de l’air, a formé l’acide arsénieux qui s’est déposé sur les parois du tube.
Ré-examiné.
La constriction à la gorge et la difficulté d’avaler des matières solides ne sont pas de symptômes qui se rencontrent dans les inflammations ordinaires.
David S. Marquis, médecin de Stc-Anne Lapocatière, et coronaire dn district de Kamouraska.
Lors de l’autopsie du corps de la défunte Sophie Talbot, qui a été faite lors de l’enquête que j’ai tenue, comme coronaire, à l’Isle-Verte, le deux avril dernier, j’ai jeté un coup d’œil sur l’intérieur de l’estomac, et sur les intestins du cadavre. Je n’en ai pas fait un examen bien minutieux. D’après cette inspection, et d’après la description cadavérique donnée par les médecins, et aussi d’après les symptômes de la maladie de la défunte décris par les témoins, je suis d’opinion que la défunte est morte d’une gastro-enthérite, ou inflammation de l’estomac et des intestins, et je suis aussi d’opinion que cette gastro-anthérite a été causée par l’empoisonnement au moyen d’une substance corrosive.
Alexis Thomas Michaud, médecin, de Kamouraska.
D’après les symptômes décrits par les témoins et la description de l’intérieur du cadavre de la défunte Sophie Talbot, je suis d’opinion que la défunte est morte d’une inflammation aigüe de la membrane muqueuse des premières voies et du rectum, causée par l’ingestion d’une substance corrosive.
Je suis le médecin de la prison. J’ai opéré l’accouchement de la prisonnière, le 22 du mois d’août dernier, d’un enfant né à terme. En accordant 280 jours ou 10 mois lunaires, la conception remonterait au 16 de novembre de l’année dernière.
(La défunte Sophie Talbot est morte le 29 octobre et les prisonniers se sont mariés deux mois après.)
On alloue ordinairement dix jours, soit en plus, soit en moins.
M. Angers, de la part de la couronne, déclare l’enquête close.
M. Taché, dans un discours éloquent, commente les témoignages dans ce sens.
La défense fait ensuite entendre quelques témoins, pour prouver le bon ménage qui existait entre le prisonnier et sa défunte femme, et le caractère humain du prisonnier.
Jean-Baptiste Morin, de l’Ile-Verte :
Je demeure au quatrième rang de l’Isle-Verte. Dans la nuit de la mort de la défunte Sophie Talbot, le prisonnier descendit au 4e rang, chez son père, où je demeurais, pour nous demander d’aller chercher le curé pour sa femme qui se mourrait. J’allai chercher le curé avec le père du prisonnier.
Comme nous venions avec le curé, nous rencontrâmes le fils d’Augustin Thériault, qui nous dit que la défunte était morte.
Le prisonnier était très bon et très complaisant pour sa défunte femme, et il ne lui refusait rien; même une fois il me donna de l’argent pour acheter des pommes et de la mélasse pour lui faire des confitures.
Examiné de la part de la poursuite;
C’était vers le commencement d’octobre de l’année dernière que le prisonnier me donna ainsi de l’argent pour acheter des pommes et de la mélasse.
J’en achetai, et les lui donnai, mais je n’ai pas eu connaissance qu’il ait fait des confitures avec. Je demeurais alors chez le prisonnier, dans la maison u’il a au quatrième rang de l’Îsle-Verte, et sa défunte femme restait alors là.
Une fille du prisonnier, enfant âgée de onze ans, est aussi entendue. Elle dit qu’elle a mangé des confitures qui avaient été apportées à la défunte par Génoffe Thériault, et qu’elles ne l’ont pas rendue malade.
Transquestionnée, elle dit qu’elle en a seulement goûtées.
La défense déclare son enquête close.
Monsieur Angers s’adresse au jury et résume les faits de la cause.
Monsieur le juge Panet relie les témoignages, et fait son adresse au jury.
Le jury se retire pour délibérer, et rentre en cour, après environ une demi-heure de délibération; et, au milieu de l’anxiété générale, il prononce un verdict de culpabilité.
Une émotion générale règne dans la salle d’audience, et les sanglots des condamnés se mêlent à ceux des assistants.
LE JOUR DE L’EXÉCUTION EST FIXÉ AU 10 DÉCEMBRE PROCHAIN. (1852)
Ce procès commencé le samedi, 6 novembre courant, fut ainsi terminé le vendredi suivant et a duré six jours.
Césarée THÉRIAULT n’a pas été exécutée, car le Dictionnaire des Familles Thériault note un second mariage pour elle 16 années plus tard…
donc vers l’âge de 32 ans!
Ce texte a été trouvé dans les archives judiciaires par Guy Thériault de la Région de Montréal.
Il a été transcrit par Réjean Devin et corrigé par Murielle Thériault le 15 novembre 2005.