Centenaires
Luc Chartrand, journaliste.
L'Actualité a retracé deux femmes et deux hommes qui sont nés au 19e siècle et marchent vers le 21e. Parmi leurs souvenirs: deux guerres, le Krach, l'amour au coin du feu et le fameux bas de laine...
Dans une petite maison de bois presque centenaire de Cap-Saint-Ignace, dans le Bas-Saint-Laurent, se berce une dame plus vieille que sa propre chaumière. Marie-Rose Thériault-Ouellet passe ses journées assise près de la fenêtre, un châle sur le dossier, égrenant son chapelet ou tricotant quelques mailles. Aussi âgée que la tour Eiffel, elle est probablement la doyenne du Québec. Deux de ses petits-fils sont grands-pères. Elle a 110 ans.
"J'ai fendu mon bois jusqu'à 104 ans!" lance-t-elle avec l'intonation chantante de la Sagouine.
est née à Paquetville, au Nouveau-Brunswick, le 8 septembre 1889, et elle se dit toujours fière d'être acadienne, même si elle vit à l'extérieur de sa province natale depuis l'âge de 15 ans. Elle est dans une forme surprenante, entend bien, voit bien et demeure relativement autonome. "J'm'habille, pis j'me "débille"!" dit-elle en riant.L'actualité a retracé deux femmes et deux hommes qui sont nés au 19e siècle et connaîtront probablement le 21e. Tous sont fiers de leur exploit. "Ça faisait une secousse que je m'attendais à ça!" dit Émile Bérubé, centenaire, qui a passé sa vie sur les chantiers de construction de la métropole. "À 99 ans, j'ai commencé à faire attention à ma santé pour me rendre à 100 ans. Maintenant, j'espère me rendre aux Fêtes et avoir ainsi vécu dans trois siècles."
À leur dernier anniversaire, chacun a reçu une lettre du gouverneur général, de même que des souhaits des premiers ministres Chrétien et Bouchard et de leurs députés, du maire de leur municipalité et de la reine Élisabeth II. Béatrice Laurence, 100 ans, de Boucherville, en a même reçu une du pape Jean-Paul II qu'on a accrochée, bien en évidence, au mur de sa chambre. Et être centenaire, ça peut même être payant! Cette dernière s'est vu offrir l'hébergement (à vie...) gratuit à la résidence où elle habitait déjà depuis de nombreuses années.
Au moment de notre rencontre, Arthur Dunsmore, 100 ans, arborait un blazer décoré d'un écusson d'ancien combattant et épinglé de médailles témoignant de sa bravoure lors de la Première Guerre mondiale. Une de celles-ci, la Légion d'honneur, lui a été remise l'an dernier par le consul de France. Arthur Dunsmore a fumé la pipe toute sa vie. Émile Bérubé a éteint sa dernière cigarette à 80 ans, après en avoir grillé pendant 59 ans, et s'est envoyé des oeufs et du bacon derrière la cravate jusqu'à l'âge de 75 ans!
Le secret de leur longévité? La réponse se trouve en partie dans leurs gènes. Une des soeurs d'Émile Bérubé est morte à 103 ans, sa mère, à 94, et plusieurs de ses frères et soeurs sont décédés entre 90 et 100 ans. La mère de Béatrice Laurence est morte à 99 ans.
Tous semblent avoir en commun une certaine insouciance, une propension à prendre la vie du bon côté. "Arthur Dunsmore ne s'en fait avec rien", dit Angèle Ledoux, employée du Centre gériatrique Courville, à Waterloo, où il habite depuis 1984.
Née avant le métro de Londres (construit en 1890), le moteur diesel (conçu en 1892), le cinéma et la radiographie (inventés tous deux en 1895),
Marie-Rose Thériault se souvient avec amusement du passage de la première automobile à Paquetville, au début du 20e siècle, et de la réaction effrayée d'une voisine particulièrement pieuse. "Elle s'était écriée: "C'est le diable qui passe dans le chemin!" Et elle s'était mise à genoux!"Orpheline de père dès son tout jeune âge,
Marie-Rose Thériault a dû gagner sa vie très tôt en travaillant dans la ferme d'un de ses oncles. Quand elle a eu 17 ans, une amie l'a convaincue de la rejoindre dans le Maine. La révolution industrielle battait alors son plein en Nouvelle-Angleterre, et des milliers de Canadiens prenaient le chemin des manufactures. "Savez-vous combien on gagnait au Nouveau-Brunswick? Une piastre par mois! Aux États-Unis, on en gagnait sept par semaine, mais il fallait payer notre pension et notre chambre. On ne se mettait pas riches, mais on vivait." s'établit donc à Rumford, où elle travaille dans une fabrique de sacs en papier. "On avait de bonnes places et puis ça ne travaillait pas fort. On était bien!" C'est là qu'elle fait la connaissance de Léandrus Ouellet, originaire de Cap-Saint-Ignace, qu'elle épouse en 1908. L'année suivante, elle donne naissance à leur unique fils. Elle restera aux États-Unis jusqu'en 1923, puis suivra son mari dans le village natal de celui-ci, où ils exploiteront une ferme jusque dans les années 60.Quand la Première Guerre mondiale éclate, en 1914, Arthur Dunsmore, né de parents écossais dans le village de Bury, près de Lennoxville, n'a que 15 ans. L'année suivante, il n'en rejoint pas moins le régiment des Black Watch. "J'ai menti sur mon âge", dit-il. Quelque 649 000 Canadiens ont participé à cette guerre, censée être la dernière de l'Histoire; 61 625 n'en sont jamais revenus.
"Aujourd'hui, il ne reste qu'une poignée de survivants, et leur nombre diminue de jour en jour", dit Jadrino Huot, porte-parole du ministère des Anciens combattants. Si Arthur Dunsmore compte parmi eux, c'est en partie parce qu'il a été un des plus jeunes à s'enrôler.
"Je n'ai jamais regretté", dit-il, même si l'expérience a parfois été infernale pour lui. Il me fait toucher la bosse sur sa cheville, souvenir d'une des blessures qu'il a subies en France. Après sa convalescence en Angleterre, il était de nouveau envoyé au front, où il allait se signaler. "Une nuit, j'ai pris deux hommes avec moi et nous avons réussi à arracher aux Allemands un poste de mitrailleuse qui infligeait de lourdes pertes à notre bataillon."
Arthur Dunsmore affirme avoir tué beaucoup de soldats ennemis. Il a participé à la bataille héroïque de la crête de Vimy, en France (voir Le siècle au Canada, p. 60), où les Canadiens se sont illustrés et qui a été déterminante dans le dénouement de la guerre. Mais la plus dure, à ses yeux, reste celle de Passendale, en Belgique. "J'ai vu bien d'autres endroits. J'ai passé quatre ans en Europe..."
La guerre a-t-elle été la chose la plus importante de son existence? "Non. Le plus difficile a été de travailler tout le reste de ma vie!"
Une fois démobilisé, il tente sa chance à Singapour, comme gérant dans une plantation de caoutchouc appartenant à des Britanniques. Mais cette expérience ne lui plaît pas vraiment et, deux ans plus tard, il revient en Amérique. Comme
Marie-Rose Thériault, il se rend en Nouvelle-Angleterre, et s'établit au Vermont, où il se marie avec une Québécoise originaire de Bolton. Dans les années 30, au moment de la crise économique, il rentre au Québec. Il travaille dans une manufacture de vêtements, la Dominion Textile de Magog, puis devient inspecteur de locomotives pour le Canadien Pacifique. Chez les plus vieux habitants de la région, on se souvient surtout de lui comme du facteur qui, entre les deux guerres, parcourait la campagne à cheval pour livrer le courrier.Émile Bérubé, pour sa part, a passé la Première Guerre mondiale dans la ferme familiale, à Sainte-Angèle-de-Mérici, près de Matane. Septième de 12 enfants, il a appris les rudiments de la menuiserie en construisant une grange, ce qui lui permettra un jour de gagner sa vie.
"À 21 ans, on avait le droit de fumer et de partir de la maison." Il file vers Montréal, où il compte être embauché sur les chantiers. Dans les années 20, la métropole n'en compte qu'un seul grand, celui de l'immeuble de la Sun Life, entrepris en 1914 et qui sera terminé en 1926. À l'époque, il s'agissait du plus imposant bâtiment de Montréal et du plus haut de tout l'Empire britannique. C'est là qu'Émile Bérubé commence sa carrière, qui durera un demi-siècle...
"J'ai été dans la construction jusqu'à 72 ans, dit-il. À la fin, je devais cacher mon âge." Cette vie au grand air n'est pas étrangère à sa longévité, pense-t-il. "Travailler dehors, beau temps, mauvais temps, c'est bon pour la santé."
Peu après l'édification de l'immeuble de la Sun Life, survient la "grosse dépression". "On est restés presque 10 ans à ne rien faire. Vous vous souvenez de ça, vous?"
Au moment de la Deuxième Guerre, il se trouve un emploi à la compagnie Noorduyn Aircraft, de Cartierville, où il est affecté, en tant que menuisier d'atelier, à la production des avions de combat. Au retour de la paix, il est de nouveau sur les chantiers. "C'est à cette époque qu'on a construit la Place Ville-Marie. Ça a duré quatre ans." Les normes de sécurité, dit-il, n'avaient rien à voir avec celles d'aujourd'hui. "En hauteur, il y avait un gros câble qui faisait tout le tour de la charpente et auquel on s'attachait avec un anneau, de manière à pouvoir circuler."
"Je n'étais pas peureux, ajoute-t-il non sans fierté. J'ai souvent couru des risques..."
Quand il prend sa retraite, au début des années 70, le centre-ville de Montréal compte encore bien peu de tours importantes: la Place Ville-Marie, l'immeuble de la Banque Canadienne Impériale de Commerce, la tour C-I-L (aujourd'hui Trust Royal), la Place Victoria et le Château Champlain.
"Il n'y a pas longtemps, je suis allé au centre-ville. Ça faisait une secousse que je n'y avais pas mis les pieds. On ne se comprend plus; je me suis quasiment écarté!" Émile Bérubé reste très autonome. Dans sa maison du quartier Rosemont, qu'il a lui-même contribué à construire, sa chambre se trouve à l'étage, et il monte et descend l'escalier sans aide. Il s'habille seul, fait son lit, se déplace à pied, en autobus et même en métro. "Il a une vie sociale plus active que jamais, dit sa fille, Ghislaine de Leonardis. Dans le passé, il était plutôt casanier. Maintenant, il se rend trois fois par semaine à son club de personnes âgées, où il joue aux cartes ou au bingo. Et il aime bien être chic quand il va retrouver les dames de son club!"
Il faudrait peut-être lui présenter Béatrice Laurence, la plus romantique de ces centenaires... Même si elle a travaillé de l'âge de 15 à 66 ans et qu'elle s'est toujours considérée comme une femme autonome, c'est l'amour qui a été le centre de sa vie.
"J'ai vécu deux grandes déceptions..." dit-elle à propos de flammes qui se sont éteintes. La première, à 18 ans, avec un futur médecin qui a préféré sa liberté, et la seconde, en 1927, avec un homme dont elle avait fait la connaissance à New York, mais "qui aimait trop les femmes".
Béatrice Laurence avait quitté Montréal pour les États-Unis au cours des années 20. Grâce à son bilinguisme, elle avait déniché un emploi de secrétaire à la Compagnie transatlantique française, qui exploitait le France. Ce paquebot, qui pouvait prendre à son bord 1926 passagers, assurait la liaison entre New York et Le Havre. Elle travaillera ensuite, toujours comme secrétaire, pour le consulat de France à New York.
Après ses échecs amoureux, Béatrice Laurence avait fait une croix sur les hommes. Mais elle n'en rêvait pas moins... Dans les années 30, elle écrit même une nouvelle sur le thème de l'amour, "Il était si mignon...", publiée, croit-elle se souvenir, dans la Revue populaire.
"J'aurais voulu poser mes lèvres tout doucement sur tes yeux clos, sur ton noble front, sous les boucles blondes, sur ta bouche enfantine qui souriait délicieusement", faisait-elle dire à son héros.
C'est finalement à l'âge de 40 ans, au début de la Deuxième Guerre mondiale, qu'elle fait la connaissance de l'homme de sa vie, plus jeune qu'elle de 12 ans. Ils se marient l'année suivante et elle tombe enceinte en 1944. "J'ai toujours tout fait sur le tard, mais je voulais absolument avoir un enfant."
Son mari, aviateur, doit toutefois partir pour l'Europe deux mois avant la naissance de l'enfant! Elle se rappelle encore son attente, l'accouchement loin de celui qu'elle aime et les nuits de solitude où, "juste pour sentir une présence", elle réveillait son bébé.
"Le plus beau souvenir de ma vie, c'est le retour de la guerre de mon mari. Notre fils avait huit mois."
Aujourd'hui encore, la photo de son bel aviateur en uniforme est accrochée au mur, pas loin de celle de Jean-Paul II. On devine laquelle Béatrice Laurence regarde le plus souvent.
© 2000 L'Actualité. Tous droits réservés.
Doc. : news·20000101·TU·0036