MORT TRAGIQUE DE FRANÇOIS THÉRIAULT ET THOMAS BÉLANGER

par

Pierre-Louis Lapointe, Ph.D., historien.

Extraits de l’ouvrage de Pierre Louis Lapointe intitulé " La vallée assiégée. Buckingham et la Basse-Lièvre sous les MacLaren, 1895-1945 ", (Éditions Vents d’Ouest, environ 300 pages, plus d’une centaine de photographies, cartes et illustrations), qui a été lancé à Buckingham. Il est maintenant disponible dans toutes bonnes librairies.

 

     Le 7 septembre 2006, à 10h30, un monument à la mémoire de Thomas Bélanger et François Thériault a été dévoilé dans l’arrondissement de Buckingham, à Gatineau, par le maire de Gatineau, monsieur Marc Bureau, et par le président de la FTQ, monsieur Henri Massé.

     Ce monument commémore le caractère exceptionnel de la confrontation du 8 octobre 1906, le premier conflit ouvrier québécois et canadien où il y a mort d’hommes. Thomas et François, membres de l’exécutif syndical de l’Union internationale des ouvriers de Buckingham, tombent sous les balles des detectives privés de la Thiel Detective Service, firme embauchée par la compagnie James MacLaren.

Le capitalisme sauvage à son meilleur : le guet-apens du 8 octobre 1906

     L'événement fatidique du 8 octobre 1906, véritable électrochoc de la conscience collective de Buckingham, est le point culminant d'un conflit de travail qui débute de manière presque banale et qui aurait dû se terminer rapidement, sans violence et sans lendemain. Les demandes des ouvriers étaient si modérées... et ils s'excusaient presque, de s'être constitués en "union" pour revendiquer un traitement équitable.

     Des réductions de main-d'oeuvre et des surcharges de travail imposées par le gérant de la compagnie, John Edward Vallillee, maire de la ville, sont les déclencheurs de cette syndicalisation et de cet éveil de la solidarité ouvrière.

     Les moyens mis en oeuvre par les Maclaren pour écraser les ouvriers dépassent l'entendement. Il est décidé de ne reculer devant rien pour atteindre l'objectif souhaité : l’humiliation et la sujétion totales des ouvriers aux diktats de la compagnie. Le refus de négocier avec l'union, le décret d'un lock-out par la compagnie, l'embauche de détectives privés par la Maclaren et le rejet des offres de médiation des instances gouvernementales mènent, comme il se doit, à la confrontation du 8 octobre 1906, véritable guet-apens dans lequel tombent Thomas Bélanger et François Thériault.

     La nature et le nombre de blessures par balles reçues par le jeune président de l'union, Thomas Bélanger, et les rapports selon lesquels sa photographie avait circulé parmi les détectives, accrédite, il va sans dire, la thèse du complot et l'assassinat planifié.

     Dans les heures qui suivent l'affrontement sanglant, le maire John Edward Vallillee demande et obtient l'intervention de la milice et l'occupation militaire de Buckingham. La compagnie avait gagné sur toute la ligne.

     Les poursuites judiciaires qui suivent exonèrent les Maclaren et blâment les chefs syndicaux. Les dés sont pipés en faveur des Maclaren et en haut lieu, dans les officines du pouvoir, on surveille et on protège les intérêts du grand capital.

     Les ouvriers, lésés dans leurs droits, n'ont qu'un recours, celui de quitter et de se faire oublier, d'autant plus que les Maclaren font dresser une "Liste noire" de tous ceux qui sont membres de l'union. Et l’impact de cette liste sera tel que les enfants et petits-enfants de ces derniers seront souvent privés d'embauche dans la région de Buckingham.

Le contexte : la lutte au monopole de la MacLaren

     Le conflit qui mène à l’affrontement du 8 octobre 1906 fait partie d’une problématique qui dépasse la seule dimension ouvrière et syndicale : la lutte au monopole économique des MacLaren à Buckingham et sur la Basse-Lièvre. Ces derniers bloquent la construction d’une grande papeterie à Buckingham par un rival en 1897 et, en 1901, se portent acquéreurs des installations et des concessions forestières de la compagnie Ross dans le bassin de la Lièvre, imposant dès lors leur loi aux travailleurs et leurs prix et leurs conditions aux colons et aux bûcherons de la vallée en aval de Mont-Laurier.

     Les MacLaren sont prêts à tout pour protéger leur monopole : ils veillent au grain ! Ils contrôlent la vie politique municipale et ont leurs entrées auprès des instances politiques provinciales et fédérales. Ces liens leur permettent de maintenir leur emprise économique en neutralisant, par exemple, toute tentative d'intervention des autorités fédérales dans le domaine des glissoirs et estacades, et en bloquant tout projet de construction de chemin de fer qui, comme celui de Mont-Laurier, aurait neutralisé l'impact du monopole. Ils jouent avec succès de leur influence auprès des hommes politiques les plus puissants et bénéficient d’une certaine complicité de la part des hauts fonctionnaires provinciaux et fédéraux. Ils profitent, entre autre, de la protection du grand Sir Wilfrid Laurier, de Sir Lomer Gouin et de plusieurs autres personnalités politiques de moindre envergure : c’est la raison pour laquelle de nombreux projets de construction ferroviaire sont tués dans l'oeuf.

     Les MacLaren interviennent pour bloquer toutes les mesures qui visent à assurer la libre-utilisation des glissoirs et des estacades qui facilitent le passage des billots qui sont flottés sur la rivière. Leur contrôle du site des High Falls, au sud de Val-des-Bois, et des glissoirs et estacades qui permettent de franchir les chutes et rapides qui s’étalent de Buckingham à Masson, donne aux MacLaren le droit de vie et de mort sur tous leurs rivaux.

     C’est ce monopole qui permet à la compagnie MacLaren de payer moins cher pour le bois qu’elle transforme dans sa pulperie et ses scieries de Buckingham et de payer des salaires largement inférieurs à ses employés. De là la lutte des ouvriers de Buckingham, qui tentent d’obtenir des salaires comparables à ceux qui sont payés dans les scieries, pulperies et papeteries de la région de Hull-Ottawa. La réponse des dirigeants de la compagnie sera implacable et sans appel. Ils décrètent un lock-out, rejettent toutes les offres de médiation, font appel à une armée privée pour briser la résistance ouvrière et, dans un scénario de provocation, entraînent dans la mort Thomas Bélanger et François Thériault tout en blessant par balles plusieurs des autres leaders unionistes. L’argent, le jeu de la justice et la désinformation font le reste : les victimes sont transformées en émeutiers, coupables d’avoir tenus tête au pouvoir économique !

Thomas Bélanger

 Thomas Bélanger, tel qu’il nous apparaît dans la photographie de l’exécutif syndical de 1906.

Extrait remanié. Collection Pierre Louis Lapointe.

     Celui qui devient président de l’union de 1906, Joseph Olivier Thomas Bélanger, est né le 5 décembre 1880 à Saint-Simon de Rimouski. Son parrain et sa marraine sont Joseph et Amélia Bélanger, son frère et sa sœur, les aînés de la famille d’Olivier et de Léa Bélanger.

     Thomas, le benjamin des garçons, poursuit vraisemblablement ses études au-delà de la moyenne des jeunes de son âge, peut-être à Trois-Pistoles, à Lewiston où habite son frère aîné Joseph, voire à Montréal, où demeure son frère Désiré. Selon les témoignages oraux recueillis et le rôle qu’il joue au sein de l’union de Buckingham, il sait lire et écrire et connaît bien l'anglais.

     Selon ces mêmes témoignages, il travaille pour la compagnie qui opère les tramways de Québec et se rend aux États-Unis, à Lewiston, dans le Maine, peut-être pour travailler dans les filatures tout en s’initiant aux rudiments du syndicalisme. Ce qui est certain, c’est qu’il est quasi nomade, comme un grand nombre de ses compatriotes. La diaspora canadienne-française, qui s’étend à l’ensemble du Canada et des États-Unis, et qui couvre en particulier le Québec, la Nouvelle-Angleterre et le nord de l’Ontario, est parcourue en tous sens par ceux des nôtres à la recherche de travail. On se cousine : la parenté élargie sert de toile de fond et permet aux jeunes qui cherchent un gagne-pain d’être aidés, hébergés voire introduits dans de nouveaux milieux de travail. Thomas, qui n’est certainement pas étranger à l’industrie du bois de sciage pour l’avoir connue dans la région de Trois-Pistoles et de Saint-Simon, se retrouve dans la région de Sault-Sainte-Marie, là où cette industrie est florissante. Vers 1903, il est à l’emploi de la compagnie McFadden, à Blind River. C’est à cet endroit, à l’embouchure de la rivière Mississagi, sur la rive nord du lac Huron, qu’il rencontre sa Marie-Louise, dans la maison de pension tenue par Basile Turpin et sa femme Herméline McGregor. La nièce de cette dernière, Marie-Louise, fille de Richard McGregor, âgée d’à-peine dix-sept ans, aide sa tante à tenir maison, comme elle l’avait fait deux ans auparavant, à Masson, chez Antoine et Rose Duval. C’est à la paroisse Sainte-Famille de Blind River que Thomas et Marie-Louise se marient, le 16 septembre 1903, et c’est la tante Herméline qui organise la réception de mariage.

TABLEAU GÉNÉALOGIQUE

DE THOMAS BÉLANGER ET DE MARIE-LOUISE MCGREGOR

* Enfants de Olivier Bélanger et de Léa Bélanger :

Thomas, marié à Marie-Louise McGregor, le 16 novembre 1903 (Thomas est né le 6 décembre 1880),

Émilia, mariée à Joseph Pelletier, le 20 janvier 1885.

Joseph, marié à Ernestine Santerre, le 7 septembre 1886 et à Odina Deschênes, le 17 avril 1923.

Magloire, marié à Mathilde Bérubé, le 5 mars 1889. / Fortunat, marié à Éva Plourde, le 6 octobre 1891.

Théodore, marié à Céline Gagnon, le 14 février 1899. / Rose-Anna, mariée à Charles Bélanger, le 6 février 1900.

Angélina, mariée à Donat Bérubé, le 1er octobre 1901. / Maria, mariée à Paul Bélanger, le 3 juillet 1906.

 

     Thomas Bélanger s'installe à Montréal au printemps 1904. Il habite au 771, rue Ontario: on le dit commis et il travaille comme facteur. Il est en effet employé surnuméraire aux postes à l'époque des Fêtes: il est payé un dollar cinquante par jour. Pendant ce séjour à Montréal, il est en contact avec son frère Désiré et sa belle-sœur Amanda qui habitent à ce qu’il semble le quartier Rosemont. La preuve irréfutable de son séjour de près d'une année à Montréal: la naissance de son premier fils, Joseph Albert André, le 27 août 1904, et son décès, dans la paroisse Saint-Eusèbe, le 23 septembre de la même année. Des " commis ", Prosper Laflèche et François Desmarchais, des amis de Thomas, signent comme témoins de cette tragédie humaine, avec le père, Thomas, qui se dit " facteur ".

     En mars 1906, Thomas Bélanger est dans la région de Buckingham. Il achète une police d'assurance-vie de l'Union Saint-Joseph le 15 mars 1906. Rien ne laisse supposer qu'il ait séjourné à Saint-Jérôme, comme le prétend le rédacteur de la version anglophone de la plaquette anniversaire du centenaire de la paroisse Saint-Grégoire-de-Nazianze de Buckingham et rien ne permet d’affirmer qu’il a été très actif au sein du mouvement syndical avant de venir à Buckingham. Choisi président de l’union à l’été 1906, en remplacement du démissionnaire Edmond Matte, il est assassiné le 8 octobre de la même année à Buckingham. Il laisse sa veuve Marie-Louise McGregor enceinte d'environ quatre mois lorsqu’il tombe sous les balles. Elle donne naissance à un garçon, Thomas Wilfrid Patrick Bélanger, le 7 mars 1907. Louis Gervais, oncle de Marie-Louise, et Ménégilde McGregor-Gervais (Miney), tante de la mère, sont parrain et marraine du jeune Thomas. La veille de son accouchement, craignant le pire, Marie-Louise dicte ses dernières volontés au notaire Alphonse Guy. Advenant son décès à la naissance d'un enfant, elle lègue ses biens à ses beaux-parents, Olivier et Léa Bélanger, de Saint-Simon-de-Rimouski, qu'elle nomme légataires universels et tuteurs de son enfant. Si elle meurt sans laisser d'enfant, elle désire que ses biens soient divisés à parts égales entre ses beaux-parents et son frère Wilfrid McGregor, de Blind River. Sa principale richesse est une police d'assurance de l'Union Saint-Joseph d'une valeur de 1 500 $. Deux semaines après la naissance de son fils, son beau-frère Désiré Bélanger lui écrit de Montréal pour la féliciter.

Montréal, 2 avril 1907.

Bien Chère Belle Sœur,

Comment va ta santé depuis que tu es mère? Chère Enfant, j’ai vu sur les journaux que tu avais donné naissance à un garçon. Comment est-il? Gros, gras, bien portant? Je t’assure qu’Amanda a hâte de savoir de tes nouvelles, ainsi que moi. Tu reste toujours avec ta grand-mère je suppose. Ton oncle et ta tante Gervais vont te voir souvent, cela te désennuie… Chère Marie-Louise mets toutes tes souffrances et tes épreuves, tes ennuis aux pieds de la croix pour laquelle Jésus est mort et cela te sera bien méritoire pour le repos de l’âme de ton pauvre Thomas. Des saluts à Mes Gervais.

Amanda, Armand, Désiré

1111 Papineau .

     Après la naissance de son fils, Marie-Louise quitte Buckingham pour vivre quelques mois chez son beau-frère Théodore Bélanger, sur la ferme ancestrale, à Saint-Simon-de-Rimouski. Elle s’installe ensuite chez son beau-frère Joseph Bélanger, à Lewiston (Maine) et travaille dans les filatures de Lewiston et d'Auburn. Pressée par sa tante Miney d'aller la rejoindre à Cobalt, elle se décide enfin d'aller demeurer avec son oncle et sa tante. Louis Gervais, qui connaît bien le veuf Joseph Gauthier, forgeron de son métier, le présente à sa nièce Marie-Louise. Ils se marient le 30 janvier 1909 à Cobalt. Leur premier enfant, né le 23 octobre 1909, se prénomme Dolorès. Quant au fils de Thomas et de Marie-Louise, selon certains témoignages il poursuit ses études aux collèges de Sudbury et d'Arthabaska. Il est décédé le 25 mars 1979, laissant derrière lui une nombreuse descendance Marie-Louise passe quelque temps chez ses beaux-parents et son beau-frère Théodore Bélanger à Saint-Simon, avant de se rendre à Lewiston, dans le Maine, chez son beau-frère Joseph. Elle travaille à ce qu’il semble dans une filature jusqu'au jour où la terrible histoire de Buckingham étant connue de tous, elle devient le point de mire des milieux syndicaux de Lewiston. Excédée et voulant oublier coûte que coûte les événements qui ont arraché son mari à la vie, elle s’enfuit : elle accepte l'invitation de sa tante Miney et de son oncle Louis Gervais et se rend à Cobalt. Ces derniers, comme bien d’autres, ont dû quitter Buckingham puisque la liste noire des MacLaren les prive de travail.

     Marie-Louise se remarie à Cobalt le 30 janvier 1909 : l’élu de son cœur est Joseph Gauthier, forgeron, veuf de Malvina Laframboise. Celui-ci, né le 18 mars 1872, est le fils de Gésippe Gauthier et de Vitaline Sénécal de Plantagenet. Il épouse en premières noces Malvina Laframboise, à Buckingham, le 23 février 1895. Cette dernière, apparentée aux Daoust, aux Pagé et aux Lapointe mène le parfait bonheur avec son Joseph et sa petite famille jusqu’au terrible été de 1905: coup sur coup, du 9 au 15 juillet, elle perd trois de ses enfants; Albertine, âgée de cinq ans et demi, Albert, de huit ans et Rosario, de quatre ans, tous emportés par la rougeole. Terrassée par la douleur, elle se laisse mourir de chagrin et s’éteint le 29 juillet 1906, ne laissant derrière elle qu’une fille, Maria, et un garçon, Jean-Louis. Cette dernière, qui ne peut se faire à l’idée de vivre avec sa nouvelle belle-mère et qui déteste l’isolement de Cobalt, s’installe chez son oncle, le couturier Joseph E. Laframboise de Masson, puis chez sa tante Agnès Laframboise-Lapointe, où elle vivra jusqu’au début de sa vie adulte (). Son père, Joseph Gauthier, beaucoup plus âgé que Marie-Louise, meurt le 14 juin 1916.

     Thomas Patrick Wilfrid, fils de Thomas Bélanger, épouse Phillis Clarke le 18 février 1929. Décédé le 25 mars 1979, il laisse cinq enfants, Raymond Bélanger, Irène Bélanger-Beaulne, Thomas Bélanger, Elizabeth Bélanger-Saunders et Ronald Bélanger.

     Le " quasi-nomadisme " de milliers et de milliers de travailleurs de la diaspora canadienne-française neutralise quelque peu les généralisations faciles à l’effet que les Québécois sont coupés du monde extérieur, se cantonnent au Québec et ne voyagent que très peu à l’extérieur de la " réserve " québécoise. C’est tout le contraire! La nécessité est mère du risque, et nos gens sont prêts à se rendre là où il y a du travail. Le cheminement de Thomas Bélanger au cours de sa brève existence en est un bon exemple. La voie ferrée de l’Intercolonial passe à un arpent de la porte de la maison de ses parents, à la limite de Saint-Simon et de Trois-Pistoles. Vers 1901, sa sœur Angélina et son beau-frère Donat Bérubé habitent au Michigan, Fortunat et sa belle-sœur Éva Plourde sont installés dans Portneuf et Ludger se retrouve aux États-Unis, comme son frère Joseph et sa belle-sœur Ernestine Santerre. Au début de juillet 1906, sa sœur Maria se marie avec Paul-Joseph Bélanger, un employé de chemin de fer de Saint-Hyacinthe. Deux grands réseaux s’y croisent, le Grand Tronc et l’Intercolonial, avant d’entrer à Montréal ou de relier la région de Lewiston-Auburn et Portland dans le Maine. Mais Saint-Jean, Sherbrooke et Richmond sont également d’importants nœuds ferroviaires où il est facile de passer d’une ligne ou d’un réseau à un autre (). Le Canadien Pacifique, quant à lui, fait le lien entre Québec et Montréal sur la rive nord du Saint-Laurent et entre Montréal et Hull sur la rive nord de l’Outaouais… en passant par Buckingham Jonction, c’est-à-dire Masson. C’est ce même réseau qui remonte le long de la rive droite de la rivière des Outaouais, d’Ottawa à Mattawa et North Bay jusqu’à Sault-Sainte-Marie, en longeant la rive nord du lac Nipissing et en traversant Sudbury, Espanola et Blind River. C’est à North Bay, que s’effectue alors la jonction avec le Timiskaming et Northern Ontario Railway, ligne secondaire qui permet d’atteindre le centre minier de Cobalt. C’est dans un wagon de cette compagnie, en 1908, que montent Marie-Louise et son jeune bambin, à l’aube d’une nouvelle vie!

 

François Thériault

 François Thériault en 1906. Cet extrait de la photographie de l’exécutif syndical de 1906 correspond selon nous à François Thériault, secrétaire-archiviste de l’Union internationale des ouvriers de Buckingham, âgé de 45 ans au moment de son décès.

Extrait remanié. Collection Pierre Louis Lapointe.

     Lorsque François Thériault tombe sous les balles de l’armée privée des MacLaren, sa femme Élisabeth Chauvin, se retrouve seule avec cinq enfants en bas âge. L’aînée, Dorina, a 15 ans ; Émile, 9 ans ; Marie-Louise, 6 ans ; Odine, 2 ans et Eugénie, quelques mois à peine. Propriétaire d'une petit maison située dans la quatrième concession, elle survit en s'occupant d'un petit potager et en devenant femme de ménage. Son courage et sa ténacité lui permettent d'élever sa famille, mais non sans difficulté. Un document officiel témoigne des problèmes financiers qu'elle rencontre: une résolution du conseil municipal de Buckingham, proposée par le conseiller Blondin et appuyée par M. Griffith à la réunion 24 janvier 1910 se lit comme suit: " Que le secrétaire-trésorier soit autorisé à verser cinq dollars à Madame François Thériault en guise de charité (). "

     La fille aînée d’Élisabeth, Dorina, est marquée profondément par ces événements douloureux, en particulier par les accusations véhiculées par la presse à l’effet que son père était armé d’une carabine lors de la confrontation avec les détectives de la Thiel. La Patrie du 9 octobre 1906 rapporte en effet ce qui suit:

Plusieurs grévistes portaient des revolvers qu’ils avaient achetés hier matin, à Buckingham même, dit-on. François Thériault, qui a été tué, portait une carabine .

Ces insinuations dénuées de fondements sont démenties officiellement par la mère de Dorina devant les autorités.

Je suis la veuve de François Thériault, mort le 8 octobre. Mon mari n’était pas venu diner chez moi. Il était sorti de la maison le matin à 9 heures. Il n’avait pas apporté d’arme avec lui. Il ne me dit pas s’il y aurait une bataille au cours de l’après-midi. Mon mari n’avait pas d’arme avec lui et il n’en a jamais eu .

Marie-Louise McGregor, la veuve de Thomas Bélanger, effectue le même genre de déclaration assermentée.

Mon mari quitta la maison vers midi et demi. En partant, il ne me dit rien de ce qui devait se passer l’après-midi. Mon mari n’avait pas d’arme et n’en a jamais eu depuis notre mariage. Personne n’est venu rapporter chez moi un revolver que l’on croyait avoir appartenu à mon mari .

     Malgré ces démentis et malgré les nombreux témoignages qui contredisent les calomnies qui accréditent l’usage de fusils par les unionistes, il n’y a rien à faire. Les faux témoignages des détectives, des scabs et de tous ceux qui mangent dans la main des MacLaren se conjuguent pour donner l’impression du vrai. Et l’appareil judiciaire, qui innocente les MacLaren et les détectives et condamne les syndicalistes, vient peser de tout son poids dans la balance. L’opinion publique se range alors du côté des gagnants et blâme les unionistes.

     Dorina Thériault-Gauthier sera sa vie durant hantée par la mort violente de son père, disparition qui devait enterrer tous ses rêves de jeunesse. Elle doit abandonner ses études pour aider sa mère. Jusqu’à sa mort, survenue en 1973, le 8 octobre ne passe pas inaperçu. Elle ne peut s’empêcher alors de rappeler à ses filles Lucienne et Simone cette terrible journée d’automne : elle était en classe et des bruits couraient ; il s’était passé quelque chose de terrible, mais la maîtresse refusait qu’elle quitte… À la sortie des classes elle a appris ce qui s’était passé et, avec d’autres elle s’est rendue sur les lieux du drame, là où son père était tombé. Il faisait froid. Il y avait des traces de sang sur le sol… Plus tard, les policiers étaient venus à la maison pour perquisitionner; ils voulaient s’assurer que la carabine de son père était bien accrochée près du plafond, à une des poutres de la charpente. Elle y était. Et de conclure, la larme à l’œil, " M. Bélanger, lui, je ne me rappelle pas s’il avait son arme. Mais mon père ne l’avait pas son arme "!

     Ce récit est révélateur de l’intensité du drame vécu par Dorina Thériault et du rejet de la version selon laquelle son père était armé d’une carabine lorsqu’il s’est rendu au Landing. Mais on sent la confusion qui l’étreint, le travail de sape de la presse écrite et de l’opinion publique ayant fait son œuvre: elle est envahie par un doute et hésite à faire totalement confiance à ceux qui avaient lutté aux côtés de son père. La perturbation affective de Dorina est telle que sa mémoire se fait sélective. Autrement, comment concilier ce récit avec la déclaration de sa mère Élisabeth à l’effet que François n’avait même pas de fusil? La perquisition policière effectuée dans la maisonnette de Beauchampville avait de quoi terroriser l’adolescente qu’elle était, et la " présence " d’un hypothétique fusil accroché à une des poutres du plafond était plus rassurante pour elle et l’image qu’elle conservait de son père, que " l’absence " d’une carabine qu’il n’avait jamais eue.

 

 

 

 

 

TABLEAU GÉNÉALOGIQUE DE LA FAMILLE DE FRANÇOIS THÉRIAULT

 

 

Le défi syndical

     Nous savons peu de choses des pionniers du syndicalisme, ou si l'on préfère, de l'unionisme dans la Basse-Lièvre. La seule grève dont l'écho parvient jusqu'à nous se déroule à Buckingham en 1871 et en 1872. Les grands propriétaires de scieries, James MacLaren et James MacPherson Lemoine, demandent et obtiennent l'intervention de la "Police provinciale" à deux reprises pour mater les "désordres" causés par les travailleurs. L'un des chefs ouvriers, est un dénommé Antoine Lavictoire. La grève qui, selon certains témoignages, dura 212 jours et selon d'autres, deux semaines et demi, rapporte aux travailleurs la journée de onze heures.

     La mise en place du monopole de la compagnie ne peut faire autrement que de susciter des remous chez les ouvriers. Les monopoleurs veulent imposer des conditions de travail de plus en plus pénibles et des salaires de moins en moins compétitifs. C'est ce qui se produit en 1905 et au début de 1906: la mise sur pied d'une "union" par les travailleurs de la MacLaren en est le résultat. La confrontation, inévitable, dégénère en tragédie, le sang des victimes marquant au fer rouge la ville de Buckingham et l'ensemble de la Basse-Lièvre.

L'Affaire du 8 octobre 1906

     Les ouvriers de la MacLaren sont avant toute chose, des amis, des parents, et des camarades de travail, qui, en grand nombre, se sont joints à la section locale de l'Union Saint-Joseph du Canada organisée en septembre 1900. Cette mutuelle d'assurance-vie encourage les ouvriers à s'entraider et à protéger leurs familles de l'adversité. Des liens étroits unissent cette mutuelle à ceux qui organisent l'union des manoeuvres affiliée à la U.I.O.B. (Union internationale des ouvriers de Buckingham) Building Laborer's International Protective Union of America. Plusieurs sont membres actifs des deux organisations, d'autres sont unis par le sang. C'est une grande famille, au sens propre et au sens figuré.

     Ces liens de parenté, très denses, méritent une étude plus approfondie. Nous avons abordé cette question il y a quelques années en insistant sur les liens qui unissent les militants "unionistes". Nous avons alors été frappés par l'importance des liens de parenté et de parentèle qui existent entre eux. Une étude qui s'inspire des travaux de Vincent Lemieux sur les liens parenté-politique à l'Ile d'Orléans, permettrait de confirmer peut-être le rapprochement qu'il avait fait entre densité des liens de parenté et appui à un parti à tendance conservatrice comme l'Union nationale. Dans la Basse-Lièvre et à Buckingham, les vaincus "unionistes" de 1906 forment l'opposition au municipal. Ils y prennent éventuellement le pouvoir et deviennent supporteurs de l'Union nationale au niveau provincial.

 

     En guise de survol des événements qui précipitèrent l'affrontement du 8 octobre 1906, nous donnons la chronologie qui suit.

Printemps 1906

Réduction de la main-d'oeuvre à la compagnie MacLaren et surcharges de travail. Ce resserrement de l'administration de l'entreprise est probablement imputable aux besoins de liquidités occasionnés par l'ambitieux programme de modernisation de l'ancienne scierie Ross et par le transport de la cour à bois de Masson à Buckingham. De plus, les rentrées de fonds sont ralenties considérablement à cause du niveau exceptionnellement bas de l'eau, sur la Lièvre et sur l'Outaouais, ce qui retarde l'arrivée du bois aux moulins et les expéditions par barges de Masson.

15 juillet 1906

Première rencontre préparatoire pour la mise sur pied d'une union tenue dans le Bloc McCallum et Lahaie à l'angle de la rue Principale et de la rue Joseph.

22 juillet 1906

Deuxième rencontre tenue cette fois au Collège Saint-Michel. Quatre cent personnes sont présentes. Trois cent versent leur trois dollars et promettent de verser une cotisation mensuelle de 35 à 40 cents.

29 juillet 1906

Troisième réunion tenue au Collège Saint-Michel. Des représentants syndicaux de la région de Saint-Jean et de Montréal viennent rencontrer les membres. Élection de l'exécutif syndical. Edmond Matte est élu président; Thomas Bélanger, premier vice-président; Jean-Baptiste Clément, deuxième vice-président; François Thériault, secrétaire-archiviste; Léonard Pagé, secrétaire-financier et Thomas Lamontagne, trésorier.

Août 1906

Thomas Bélanger devient alors président de l'Union. Il n'a que vingt-cinq ans.

 

 

. L’exécutif syndical de l’Union internationale des ouvriers de Buckingham en 1906. Cette photographie, prise vraisemblablement par Rodolphe Léger vers la fin du mois d’août 1906, circule sous forme de carte postale avec l’intitulé anglais " Fair Wage Fighters ". Le groupe est rassemblé à l’extrémité nord-est de la grande véranda de la maison de l’avocat Yvon Lamontagne. Au fond, à droite, on distingue à peine le garde-fou du pont qui enjambe alors le ravin qui traverse en diagonale le tracé de la rue Principale. Assis, au centre de la photo, Thomas Bélanger, président; assis par terre à gauche de Bélanger, Louis Landry et à droite Léonard Pagé; derrière lui, Jean-Baptiste Clément; en haut, adossé au poteau de la galerie, Yvon Lamontagne; debout, devant Lamontagne, Adélard Hamelin, et à gauche de ce dernier, Louis Gervais; en plein centre, derrière Gervais et Hamelin, vraisemblablement François Thériault.

Photographe Rodolphe Léger. Collection Pierre Louis Lapointe. Publiée dans le Ottawa Evening Journal, 25 octobre 1906, p. 1.

15 août 1906

Thomas Bélanger, Eusèbe Lafleur et Xavier Tremblay rencontrent John Edward Vallillee, gérant de la compagnie et maire de la ville.

Septembre 1906

Le Syndicat demande l'intervention des médiateurs provincial et fédéral.

10 septembre 1906

Une délégation de syndicalistes formée de Thomas Bélanger, Eusèbe Lafleur, Georges Lafleur, Léandre Lafleur, Palma Proulx, Adélard Hamelin et plusieurs autres présentent à J.E. Vallillee les demandes de l'Union, qui sont:

(i) Reconnaissance de l'Union

(ii) Réduction des heures de travail de onze heures à dix heures par jour

(iii) Augmentation du salaire de deux cents et demi de l'heure. Les ouvriers recevaient alors 12 cents et demi de l'heure.

Rejet de leur demande.

 

12 septembre 1906

Lock-out décrété par J.E. Vallillee. Fermeture des moulins.

20 septembre 1906

Envoi d'une demande officielle de rencontre à Albert MacLaren par Thomas Bélanger. Refus de rencontrer les membres de l'Union.

26 septembre 1906

Embauche, vers cette date, de la Thiel Detective Service par J.E. Vallillee.

1er octobre 1906

Félix Marois, médiateur du gouvernement du Québec se rend rencontrer Albert MacLaren qui refuse de traiter avec l'Union. Il rencontre également les membres du syndicat et transmet à Albert MacLaren une contre-offre des syndiqués, offre qui est refusée. L'offre de médiation du gouvernement fédéral est rejetée par Albert MacLaren, qui menace de cesser toute production sur la Lièvre.

     L'utilisation d'une agence privée de détectives qui se spécialise dans le "strike breaking business" donne à toute cette affaire des allures de série noire. On traite les ouvriers comme s'ils sont des criminels. On les fait suivre et espionner et des agents doubles font rapport à leur chef E.R. Carrington sous des noms fictifs. On dresse des listes de membres de l'Union et on fait tirer des photographies des leaders syndicaux afin de bien les identifier. Un de ces agents secrets signe ses rapports "Finis". Un autre donne la liste de ceux qui ont assisté à la réunion du 1er octobre tenue au Bassin (Masson) et ajoute que Bélanger est remonté à bicyclette jusqu'à Buckingham.

     Le matin du 8 octobre 1906, vers 9.00 heures, Albert et Alexander MacLaren organisent la descente de billots près du "Landing" avec treize hommes. C'est une provocation qui prend par surprise les syndicalistes. C'est aussi un guet-apens, puisqu'on les y attend, retranchés sur les hauteurs et armés jusqu'aux dents. Cette interprétation se trouve confirmée par les démarches effectuées auprès de Rodolphe Léger pour obtenir une photographie de Thomas Bélanger; par le caractère troublant d'une lettre de J.E. Vallillee à George Millen de la Compagnie E.B. Eddy en date du 3 octobre 1906, et surtout, par la nature et le nombre de blessures par balles qui vont terrasser Thomas Bélanger. Le jeune président de l'Union est désigné comme cible.

     Les unionistes marchent vers le Landing. Il est environ 13 heures. Les hommes ont l'intention bien arrêtée de convaincre les employés de quitter le travail. Ils s'approchent, parlementent et s'avancent à nouveau. Un ordre sec claque soudainement dans l'air frais de ce 8 octobre : "Shoot them"! Une rafale de coups de feu répond au commandement. Thomas Bélanger et François Thériault s'affaissent, foudroyés. D'autres sont blessés. Estomaqués, ahuris, révoltés, les unionistes montent à l'assaut et mettent en fuite ceux qui viennent d'assassiner leurs amis. Dans les heures qui suivent John Edward Vallillee obtient l'intervention de la milice, et, en fin de soirée, 117 d'entre eux s'installent à Buckingham. Le 10 octobre, un contingent des Royal Canadian Dragoons, stationné à Saint-Jean, vient relever la milice. La ville est sous occupation militaire jusqu'au 23 octobre: il n'en faut pas plus pour que le calme revienne et pour que les moulins reprennent leur activité.

 

 Illustration des dépouilles de Thomas Bélanger et François Thériault tel que dessiné par Henri Julien à la morgue, chez Paquette, à minuit le 8 octobre 1906.

Dessin de Henri Julien. Source: The Montreal Daily Star, 9 octobre 1906, p. 6.

     Chez les ouvriers, c'est jour de deuil, et chez les familles les plus éprouvées, il faut déjà songer à se refaire une nouvelle vie. Marie-Louise Bélanger est enceinte d'un fils, Thomas, et Élisabeth Thériault est chargée de la responsabilité de cinq enfants. Et dans les mois qui suivent, il y a cette terrible parodie de justice qui, un an après "l'Affaire", condamne seulement des ouvriers. Après l'érection d'un monument au cimetière, sur la tombe de Bélanger et de Thériault, le silence s'installe comme un linceul sur la petite ville de Buckingham. La liste noire fait le reste. Près du quart de la population quitte la ville pour Cobalt, pour Fasset, pour Bathurst, pour des endroits où il est possible de refaire sa vie et d'oublier octobre 1906.

     La ville de Buckingham bloque de sa mémoire collective ce dur épisode de son histoire. Un mot d'ordre est donné: il faut oublier! Les procès-verbaux de la ville sont d'ailleurs totalement muets à cet égard. On ne parle ni de grève, ni de lock-out, ni de troubles, ni d'occupation militaire. C'est comme si rien ne s'était passé! Les principaux acteurs du drame doivent quitter la ville et s'exiler pour gagner leur vie. Le docteur Rodrigue s'en retourne à Lachute où il devient éventuellement premier magistrat, et Léonard Pagé va faire fortune dans la région de Sainte-Thérèse. W.H. Kelly est humilié et poussé jusqu'au seuil de la pauvreté. En guise de représailles, les Kelly font transférer les cendres de leur père hors des murs de cette ville maudite. La peur, qui règne sur la ville, ne se dissipe que très lentement et très péniblement. Il flotte d'ailleurs encore comme un parfum de crainte sur Buckingham et on se refuse encore à assumer pleinement ce passé pénible.

     La paix revenue, la Compagnie MacLaren consolide son emprise sur la Basse-Lièvre. Ce n'est qu'en 1935 d’ailleurs que son monopole est ébranlé. La MacLaren, coincée par le gouvernement Taschereau, doit alors payer de meilleurs salaires et se conformer au prix-plancher fixé par le reste de l'industrie québécoise des pâtes et papiers. Plus tard, pendant la deuxième guerre mondiale, elle doit s'ouvrir au syndicalisme. Les grandes compagnies n'ont plus le même poids politique et ne peuvent plus, sans y mettre les formes, agir à leur guise et contrôler les instances politiques et judiciaires.

Un simulacre de justice

     Les procédures judiciaires qui sont entamées par les autorités au lendemain du 8 octobre 1906 prouvent l’imbrication incestueuse du judiciaire, du politique et de l'économique et les procédures sont viciées. Les dés sont pipés en faveur du pouvoir économique et politique et les syndicalistes vont en payer le prix. Une première poursuite intentée contre Alex et Albert MacLaren, J.E. Vallillee et les détectives, à la demande des avocats des syndicalistes, est renvoyée par le juge Joseph T. St-Julien parce qu'il manque la date sur un des documents. L'enquête entreprise par le Coroner Alexandre Rodrigue sur la mort de Thomas Bélanger et de François Thériault est interrompue par Lomer Gouin, Premier-ministre et Procureur-général du Québec, qui intervient personnellement dans le déroulement de l'enquête. Le docteur Rodrigue doit démissionner. Le coroner J.T.D. Fontaine de Maniwaki, nommé par le gouvernement provincial pour remplacer le coroner Rodrigue, annule l'enquête commencée par le docteur Rodrigue et démarre celle sur la mort du détective Herbert Warner, ce "repris de justice" mort le 15 octobre 1906 d'un empoisonnement sanguin lié à une blessure reçue le 8 octobre au "Landing". Ce faisant, le coroner Fontaine, décentre l'enquête en la retournant contre les victimes syndicalistes. C'est le pauvre détective qui est maintenant martyr et c'est l'action de Bélanger, Thériault et de leurs amis qui est blâmée. Malgré cette façon de faire, le jury présidé par Désiré Lahaie, rend un verdict de "non-responsabilité" dans la mort de Warner.

     L'enquête sur la mort de Bélanger et de Thériault, tenue du 26 au 31 octobre 1906 et présidée par le coroner Edouard McMahon a selon lui un jury plus "objectif". Le jury de l'enquête sur Warner se compose de onze francophones et de cinq anglophones, de dix fermiers et de six habitants de la ville de Buckingham: celui de l'enquête sur Bélanger et Thériault est fait de huit anglophones et de huit francophones, tous des cultivateurs. Les intrants ainsi contrôlés, le coroner McMahon réussit à obtenir un verdict mettant en cause Alexander et Albert MacLaren, le chef de police Kiernan, le huissier Cummings, le coroner Rodrigue, les détectives Picard, Ingram et Warner, les unionistes Adélard Hamelin, Hilaire Charette, Jean-Baptiste Clément, Colbert Bastien et Georges Robinson Croteau. Dans son rapport à Lomer Gouin, le coroner McMahon s'excuse du fait que ce verdict "va peut-être trop loin" mais il se défend en soulignant qu'il "a plu immensément au public de Buckingham".

     Les enquêtes préliminaires s'ouvrent le 26 novembre sous la présidence du juge F.-X. Choquet de Montréal. Lomer Gouin lui confie personnellement l'instruction de ces enquêtes. Au lieu de se servir des verdicts des enquêtes de coroner pour dresser la liste des accusations, le juge Choquet fait appel au détective K. P. McCaskill pour que soient effectuées de nouvelles recherches. Résultat: l'homicide involontaire de Warner est ramené à la surface, même si l'enquête du coroner Fontaine a conclu à la non-responsabilité des syndicalistes dans cette affaire; Albert MacLaren se voit exonéré; les détectives Joseph Lalonde, Joseph Delorme et I.J. Thompson sont mis en accusation avec leurs collègues, et Louis Landry, Cyrille Tourangeau et le docteur Alexandre Rodrigue s'ajoutent aux syndicalistes qui sont traînés devant les tribunaux.

     Les procès sont entachés d'irrégularités, d'un remarquable parti-pris anti-syndical et d'interventions politiques orchestrées par Charles Lanctôt, l'adjoint de Lomer Gouin. Vraisemblablement inquiets face aux verdicts précédents rendus par des jurés, Alexander MacLaren, John C. Cummings, Francis Kiernan et les autres détectives optent pour un procès devant magistrat plutôt que devant jury. Le premier de ces deux procès, ouvert le 18 février 1907 devant le juge J.-T. St-Julien, est le théâtre de deux interventions remarquées de la part de Joseph-Timoléon St-Julien. Yvon Lamontagne, avocat des syndicalistes, qui suit assidûment les procédures et qui fournit aux avocats de la Couronne des renseignements qui servent contre la défense, se fait interdire par le juge de prendre part aux procédures malgré les objections de la Couronne, qui soutient avoir le droit de puiser ses renseignements là où elle le veut. Le juge St-Julien ne veut rien entendre. Le 23 février, l'avocat de la Couronne, qui doit se rendre à Montréal, charge son adjoint de demander un ajournement au lundi 25 février, ce qui, en temps normal, n’est qu’une formalité généralement accordée. Le juge St-Julien refuse l'ajournement et rend son jugement sur le banc, exonérant totalement Alex MacLaren, Cummings et Kiernan. En apprenant la nouvelle, l'avocat de la Couronne déclare aux journaux qu'il va faire appel de ce jugement. Mais il se ravise dans les heures qui suivent. Le 26 février, Charles Lanctôt lui fait parvenir une dépêche qui se lit comme suit : "Ne faites pas demande d'appel à Cour du banc du roi. Re: Buckingham". C.A. Wilson obéit et le lendemain, dans une lettre à Charles Lanctôt, il lui explique qu'au moment précis où il recevait cette dépêche "les pièces de procédures étaient prêtes et sur le point d'être signifiées. Comme conséquence de votre dépêche, elles ne l'ont pas été" et de demander: "Quelles sont les intentions du Département au sujet de la cause des six autres?" Des instructions précises lui sont fournies par téléphone, dans la matinée du 28 février. La volonté politique de Lomer Gouin transparaît clairement. Il faut coûte que coûte exonérer le plus rapidement possible les MacLaren et leurs amis. Les choses ne tardent pas, puisque les détectives suivent l'exemple de leurs trois amis. Le 14 mars, ils sont acquittés de la même manière, devant le même magistrat.

     Il n'en est pas de même cependant des syndicalistes et de leurs amis. Les pressions qui jouent en faveur des MacLaren auprès de Lomer Gouin jouent contre les syndicalistes. Il faut absolument qu'un certain nombre d'entre eux soient condamnés. Dans le cas d’Alex MacLaren et de ses amis, Charles Lanctôt intervient pour bloquer un "appel"; dans le cas des syndicalistes, il fait appel du jugement rendu par le juge F.-X. Talbot. Deux poids, deux mesures. Le 19 novembre 1907, Louis Landry, Colbert Bastien, Georges Robinson Croteau, Adélard Hamelin, Hilaire Charette et J.-B. Clément sont condamnés à deux mois de prison pour avoir participé à une émeute. Le docteur Alexandre Rodrigue et Cyrille Tourangeau sont, quant à eux, acquittés des accusations qui pesaient contre eux.

Les suites d'octobre 1906

Un sursaut de fierté

     Pour un bref instant, l'"Affaire de Buckingham" est un stimulant pour la conscience de classe ouvrière. La solidarité des travailleurs pose des problèmes d'ailleurs à la Compagnie MacLaren, qui se plaint de ne pouvoir produire comme elle le faisait avant les troubles. Elle se voit obligée de rationner ses clients et de quémander de la main-d'oeuvre partout en région. La population, sympathique aux ouvriers, boycotte les MacLaren et appuie des candidats unionistes à l'élection municipale de janvier 1907. Une collecte de fonds est même organisée en faveur des victimes du 8 octobre et des lettres d'appui leur parviennent de tous les coins du Québec, du Canada et des États-Unis. Le point culminant de ce réveil ouvrier est atteint lors de la Fête du travail, au début du mois de septembre 1907. Des manifestations imposantes sont prévues par les formations ouvrières de la région afin de commémorer le sacrifice de Thomas Bélanger et de François Thériault. Les ouvriers de Hull se rendent en excursion à Buckingham pour participer au dévoilement du monument érigé à la mémoire des deux martyrs. Mais le sacrifice de Bélanger et de Thériault sombre tout de même dans l'oubli, d'autant plus que le syndicalisme est incriminé par l'appareil judiciaire. L'opinion publique, d'abord favorable, se tourne contre les unionistes. On opte pour l'oubli. S'ils sont condamnés par la loi, c'est qu'ils sont coupables!

La liste noire

     Il arrive qu'un employeur dresse une liste d'employés "militants" et indésirables dont il refuse systématiquement l'embauche. Il est rare par contre d'être confronté à une liste noire qui soit établie avec autant de soins et maintenue avec autant d'acharnement pour une aussi longue période qu'à la compagnie MacLaren.

     Les dirigeants de la compagnie MacLaren décident d'établir une telle liste dès le 23 septembre 1906. Dans une lettre à ses contremaîtres, Albert MacLaren dit qu'il les avisera plus tard des hommes qui pourront être réembauchés. Sous la férule de Robert MacLaren Kenny, la MacLaren refuse même de donner du travail aux petits-fils d'ouvriers qui ont été mêlés aux troubles de 1906, et ce, jusqu'en 1943, année de la reconnaissance syndicale. Cette liste est alors officiellement mise au rancart à la suite de pressions du syndicat. La Electric Reduction Company, quant à elle, respecte les consignes données par la MacLaren au sujet de l'embauche, et, malgré ses luttes avec cette dernière, elle maintient, jusqu'en 1944, des politiques relativement paternalistes à l'endroit de ses employés.

     Privés d'employeurs prêts à les embaucher, les unionistes de 1906 et ceux qui ont le malheur de les appuyer sont contraints en grand nombre de quitter Buckingham. C'est ce qu'affirme le rédacteur de la version française de la brochure publiée à l'occasion du centenaire de la paroisse Saint-Grégoire. Il s'agit vraisemblablement du curé Avila Bélanger. On soutient que la population est alors passée "de 4425 à un peu plus de 3 850 habitants".

En guise de conclusion: le caractère social des " Canadiens français "

;     L’historien Charlevoix est le premier à reconnaître l’existence d’un peuple " neuf " installé sur les rives du Saint-Laurent. Pour lui, nos ancêtres sont des " métis canadiens ", porteurs de valeurs et d’une mentalité qui les différencient déjà des Européens. Ce peuple, les Canadiens, devenus Canadiens français au tournant du vingtième siècle et Québécois après 1960, sont à bien des égards demeurés semblables à eux-mêmes. Nonobstant la rectitude politique actuelle, la psychosociologie a bien démontré l’existence de traits culturels distinctifs transmis aux jeunes enfants par la famille, caractéristiques culturelles qui perdurent jusque dans la vie adulte. Les différences culturelles s’expliquent d’ailleurs par cette transmission de valeurs et d’attitudes différenciées.

Dans sa pénétrante étude des habitants de Louiseville , la sociologue Colette Moreux souligne la honte des Louisevilliens face à la grève de l'Associated Textile, grève qui dura du 10 mars 1952 au 9 février 1953. Ce conflit de travail est perçu, dit-elle, comme une "épopée honteuse dont on ne parle qu'à mots couverts" car, ajoute-t-elle, chez les Canadiens-français de Louiseville, baptisés "Doucevilliens" par l'auteur, "l'aménité et la souplesse dans la résolution de conflits sont des valeurs centrales".

     La bonne entente est recherchée par dessus tout. Dans leur relation à l'autre, les Canadiens-français évitent généralement tout ce qui peut susciter un mouvement de recul ou d'opposition de la part de leur interlocuteur et fuient comme la peste les sujets de discussion controversés et les mises en situation porteuses de conflit. Cette peur de déplaire explique l’oubli dans lequel sont tombés les événements tragiques et humiliants de 1906 : il fallait absolument taire les cris de rage et étouffer les soupirs de désespoir des victimes afin de retrouver la " bonne entente " et la paix tant recherchées.

     L’inauguration d’un monument aux victimes d’octobre 1906, à quelques cent mètres de l’endroit où s’est déroulé l’affrontement, est un acte de courage: nous confrontons nos peurs et nous affrontons enfin nos démons " bonententistes " en disant notre fierté d’être du peuple de Thomas et de François, ces héros et ces braves oubliés, ces " martyrs du travail " !

Premier monument honorant Thomas Bélanger (1880-1906) et
François Thériault (1861-1906).

Deuxième monument en l'honneur de Thomas Bélanger et François Thériault.
Les ouvriers Bélanger et Thériault représentés par 2 espaces vides, symbolisant leur mort.
Oeuvre de Pierrette Lambert, artiste-sculpteure de l'Outaouais.

Tous les descendants de François Thériault
avec le maire de Gatineau, Marc Bureau.