Bioqraphie de Amable dit Aimé Thériault (1814 - 1895) par J. Prosper Theriault

J'ai obtenu de ma cousine Marise Thériault une biographie d'Aimé Thériault (1814/1895). notre arrière grand-père écrite par J. Prosper Thériault, notre grand-père

Écrite sur une dactylo qui n'était pas neuve en 1940, ma copie de l'originale est plutôt difficile à lire. J'ai donc reproduit cette biographie le plus fidèlement possible.

Philippe Barrette

Notice biographique écrites en 1940 et dédiée à mes enfants comme souvenir de famille

Pâques 1940 - J.-Prosper Thériault.(1873-1942).


Vie des pionniers vers 1800...

      

      

      

 

Que d'exemples de courage, de ténacité au devoir et d'abnégation de soi-même ne trouvons- nous pas dans la vie pénible et laborieuse de ces preux défricheurs qui ont fait nos terres canadiennes maintenant si propres à la culture. Les travaux les plus pénibles prolongés jusqu'à des heures tardives, la privation sur la nourriture, rien ne pouvait entraver leur marche vers le but proposé: assurer le bien-être de leurs familles (descendants) et par là coopérer à la survivance d'un peuple chrétien et heureux. Cependant malgré les misères, les peines et les souffrances qu'ils avaient endurées nous avons vu un grand nombre d'entre eux vivre jusqu'à un âge assez avancé; relativement à la moyenne de la durée de la vie humaine. C'est probablement l'indice éloquent d'une vie toujours saine et régulière.

Aussi quel modèle de foi ardente, de piété profonde et d'esprit religieux n'avons-nous pas en eux. Ils savaient quotidiennement sanctifier leur temps et leurs travaux. Par exemple, la prière du matin et du soir, la récitation de l'Angélus au son de la cloche paroissiale, l'assistance à la messe et à d'autres offices religieux étaient autant de devoirs dont personne n'aurait voulu s'abstenir. Voilà pourquoi au terme de la vie nous voyons rayonner dans leur figure une paix que seule une satisfaction du devoir accompli peut apporter. L'approche de la mort n'était pas pour eux un sujet de frayeur mais bien l'instant désiré pour aller recevoir la juste récompense d'une vie toute passée sous l'œil du Bon Dieu.

Avec un certain orgueil, d'ailleurs bien légitime, je ne crains pas de placer mon père, Aimé Thériault, dans cette catégorie de travailleurs infatigables et de fervents chrétiens. Quoiqu'il ait mené une vie plutôt obscure et humble, il a travaillé ferme, peiné et jeûné d'une manière que je crois justement qualifiée de mot "atroce" comme je l'expliquerai plus tard, mais d'un autre coté il a su maintenir dans son entourage et plus particulièrement dans sa famille, tant par ses exemples que par ses directives, l'amour de Dieu et la pratique des enseignements de l'Eglise.

Aimé Thériault (baptisé sous le nom d'Amable mais toujours connu sous le nom d'Aimé) est né à St-Jacques de l'Achigan le 1er mai 1814, de Charles Thériault et d'Ursule Marion. Il était le septième d'une famille de vingt enfants. Il est manifeste qu'à l'époque, on ne craignait pas les familles nombreuses. A la naissance d'un enfant les parents remerciaient la divine providence et lui promettaient de faire leur possible pour l'élever suivant les desseins de Dieu et faire de lui un citoyen honnête.

Dès son enfance, Aimé a connu les grandes misères et les privations sans nombre qu'apporte la pauvreté, laquelle régnait en maître dans un grand nombre de familles du temps. Elle sévissait plus spécialement chez des pauvres Acadiens qui venaient d'arriver au pays après avoir été dépouillés de tous leurs biens et déportés comme de vulgaires animaux. Son père exerçait le métier ingrat de sabotier. Il n'avait alors pour sustenter sa famille et pourvoir à ses besoins qu'un maigre revenu. Pendant les deux saisons de l'été et de l'hiver, il faisait des sabots de bois avec un outillage très primitif. Au printemps et à l'automne, grâce à la générosité d'amis et de voisins qui lui prêtaient gratuitement un cheval, il colportait ses sabots de porte en porte par les grandes paroisses d'alors: L'Assomption, l'Epiphanie, le long du fleuve jusqu'à Berthier. Il en obtenait l'énorme prix de trois sous la paire, ce qui comparé à la monnaie actuelle équivaut à deux paires pour cinq cents. Il fallait donc pratiquer la plus stricte économie pour pouvoir vivre avec le budget que suppose un tel métier. Non seulement le luxe dans les vêtements et la recherche dans la nourriture étaient complètement bannis, mais il fallait porter des vêtements un peu plus qu'usés et se serrer la ceinture à table.

Une petite anecdote, à ce sujet, m'a été souvent racontée par mon père; il fera mieux voir à quel point la famille était privée sous le rapport de la nourriture. Les érables ne faisaient pas défaut alors et la forêt couvrait au moins la moitié de la région. Chacun se faisait donc une petite provision de sirop d'érable. Un printemps, la famille de mon grand-père avait pour toute nourriture, le matin et le soir, des patates et du sirop d'érable; le midi, il y avait heureusement du lait et de la galette d'avoine comme régal!, si vous trempez des patates chaudes dans du sirop d'érable, le sirop adhère bien peu à la patate, pourtant c'était la seule manière permise de les manger. Un des enfants, Cléophas plus rusé que les autres, trouva un jour moyen d'obtenir plus de sirop. En coupant ses patates avec sa fourchette, il y faisait un petit creux et ainsi pouvait prendre un peu plus de sirop à la fois. Malheureusement pour lui, un de ses petits frères s'aperçut du subterfuge et le dénonça; il fut sévèrement semoncé pour une telle injustice commise envers ses frères.

Les écoles aussi n'étaient pas à la porte comme de nos jours, une très forte proportion des enfants ne recevaient aucune instruction. Cependant lorsque le père ou la mère ou quelqu'un de la famille savait lire et écrire, il se constituait le professeur et de la famille et des voisins. Pour Aimé, c'est la classe faite par l'aînée de ses sœurs à la maison paternelle qui lui donna l'avantage de pouvoir apprendre à lire et à écrire d'une manière convenable. Mais pour l'écriture, il possédait une si belle main, ses lettres étaient si bien formées et si régulières qu'en les voyant, on se demandait si ce n 'était pas l'écriture d'une personne pratiquant avec beaucoup de soin. Pourtant tel n'était pas le cas.

C'est en juillet 1825, à St-Jacques de l'Achigan qu'il fit sa première communion et fut confirmé par Mgr. Lartigue; il avait donc onze ans révolus. Le bon saint M. le curé Paré comme il se plaisait à le nommer lui fit le catéchisme et le prépara à ce grand événement. Son père demeurait dans le "bas de la petite ligne" qui fait maintenant partie de St-Alexis ce qui donnait une distance de plus de cinq milles à parcourir pour se rendre à l'église de St-Jacques. Il lui fallait donc faire ce trajet soir et matin. cinq jours par semaine pour assister au catéchisme. Malgré la fatigue occasionnée par ces longues marches, il nous a toujours rapporté n'avoir jamais manqué une seule de ces séances.

C'est pendant qu'il marchait au catéchisme que s'est produit un petit fait assez anodin auquel il a souvent fait allusion en racontant sa vie. Il n'avait jamais eu l'occasion d'assister à une cérémonie de baptême. Il arriva qu'un "compérage" se présenta à l'église St-Jacques. le 2 juillet. pendant le catéchisme. Comme les baptêmes se faisaient à l'arrière de l'église déjà occupée par les enfants du catéchisme il put assister à cette cérémonie pour la première fois, ce qui l'impressionna beaucoup. Mais coïncidence assez rare: il assistait au baptême de celle qui deviendra plus tard sa compagne inséparable, sa propre épouse.

A partir de ce temps là jusqu'à l'âge de 21 ans il demeura à la maison paternelle, s'embauchant, autant qu'il lui était possible, afin d'aider son père et la famille de son modeste salaire. Le travail salarié était assez rare. Les cultivateurs un peu à l'aise n'étaient pas nombreux. Il y avait bien le moulin de M. Chamberlain qui occupait quelques employés, et encore avec quel salaire! Mon père ne gagnait que 5 à 8 sous par jour jusqu'à l'âge de 16 ans. Pour recevoir 20 sous il fallait travailler tant que durait la clarté, ce qui pendant l'été fait une journée assez longue. Pendant l'hiver il n'y avait pas d'autre chose à faire que d'aider son père à faire des sabots de bois.

Aucun événement digne d'être signalé ne se produisit pendant cette période de sa vie. Ses frères et lui-même nous ont bien raconté certaines petites espiègleries, des fredaines d'enfants dont il fut témoin, plus souvent l'auteur ou l'instigateur; mais quel jeune homme de tout temps n'en a pas fait autant.

Il est pourtant l'endroit de parler de cette fameuse épidémie de choléra qui sévit dans tout le pays de 1832 à 1834 et dont la paroisse St-Jacques fut fortement atteinte. Heureusement, la famille Thériault en fut exemptée. Lorsque mon père parlait de cette épidémie, l'horreur dont il avait gardé le souvenir se peignait encore sur sa figure, cela à plus de 50 ans d'intervalle. Les personnes atteintes de cette affreuse maladie, disait-il, mouraient en moins de deux jours et assez souvent en quelques heures seulement. Aucune loi en ces jours-là ne régissait de telles épidémies. Aussitôt qu'une personne était morte, on la déposait dans une boite plutôt grossière et on la transportait au cimetière. On a même affirmé que certaines personnes avaient été enterrées vivantes, mais ceci me parait fort peu probable. On a rapporté que la famille Thériault avait fait preuve d'un grand dévouement en secourant les malheureux atteints du choléra. Avec un grand esprit de foi, ils implorèrent Dieu de les préserver de la contagion à laquelle ils s'exposaient. Et se mettant sous la protection de la Ste-Vierge en qui ils avaient une confiance et une dévotion toute particulière, ils n'hésitèrent pas, les plus vieux comme les plus jeunes, à porter de la nourriture, des remèdes, qu'ils pouvaient se procurer, et plus souvent encore les consolations chrétiennes à ceux qui se sentaient délaissés des concitoyens plus apeurés par cette maladie contagieuse. Ce qui a paru le plus avoir fait d'impression sur mon père, c'est le désespoir qui s'emparait des familles victimes de l'épidémie.

Les temps étaient durs à cette époque dans le Québec. L'industrie n'était presque pas existante et les terres n'étaient pas encore assez défrichées pour employer beaucoup de main-d'œuvre. La jeunesse se voyait obligée d'aller se chercher de l'ouvrage à l'étranger. Mon père qui avait alors atteint l'âge de vingt et un ans, et son frère Germain qui en avait vingt-trois, résolurent de tenter fortune ailleurs. Les Etats-Unis n'étaient pas encore ouverts à l'immigration des Canadiens comme ils le furent plus tard. D'ailleurs, pour ces martyrs Acadiens la perspective de se voir sous la domination des Anglophiles ne leur souriait pas et c'est vers les grands chantiers de la Gatineau qu'ils tournèrent leurs regards. Leurs parents apprirent cette décision avec beaucoup de chagrin, car ils connaissaient la vie insalubre, rustique et presque irréligieuse de ces lurons des bois; ils savaient à quel danger tant physiques que moraux ils s'exposaient en tentant d'atteindre cette région. Mais instances, supplications, rien ne pouvait les détourner de leur décision.

La mère et les sœurs aînées se mirent donc à la tâche, travaillant presque jour et nuit à préparer les vêtements nécessaires pour les premiers temps du voyage. Avant de partir, afin de se protéger des nombreux dangers auxquels ils auraient à faire face ils se rendirent à l'Eglise de St-Jacques pour y recevoir avec les sacrements de Pénitence et d'Eucharistie la bénédiction du bon curé Paré. Ce bon pasteur se rendit de bonne grâce à leur demande et remit en plus à chacun un chapelet leur faisant promettre de ne jamais manquer d'en réciter au moins une dizaine tous les jours; ils y seront fidèle, la suite du récit nous l'apprendra. Le départ se fit au mois d'août 1835 au milieu des larmes de leur mère et des recommandations de toute la famille. Après un dernier adieu, nos deux voyageurs partirent à pieds, leur bagage sur le dos. Le premier but était de se rendre à l'office d'une Compagnie qui faisait l'embauchage des bûcherons aux environs de Montréal. La Compagnie n'acceptait pas les services de tous les jeunes qui se présentaient, vu leur nombre. Aussi, les agents se montraient-ils sévères et difficiles dans le choix des hommes. Ils devaient avoir un physique d'apparence résistant, une force musculaire au dessus de la moyenne et surtout une certaine hardiesse peinte dans la figure. Nos deux héros, solides gaillards, n'eurent aucun désavantage à subir cet examen.

La coupe du bois et le charroyage à la rivière se faisaient en hiver. Au printemps, ce bois était mis en cages pour la drave, c'est-à-dire qu'on l'assemblait, on l'attachait de manière à former des espèces d'îlots sur lesquels un campement temporaire était construit. Un groupe d'hommes s'installait sur chaque cage et la conduisait, tantôt par la force du courant, tantôt par celle du vent, ou assez souvent encore par la force des rames. Ce pénible et périlleux voyage d'environ trois mois. s'effectuait sur la rivière Outaouais, tantôt jusqu'au "Bout de l'île", près de Montréal, ou tantôt jusqu'à Québec en passant par la Rivière des Prairies. Lorsque les cages de bois étaient rendues à destination, les hommes reprenaient de nouveau le chemin des chantiers pour un nouvel hivernement. Disons en passant que trop souvent les quelques jours de repos qu'on leur accordait étaient néfastes pour leurs économies. On avait tôt fait de dissiper le salaire de l'année.

C'est avec un de ces groupes de "cageux" que nos jeunes gens firent le trajet de Montréal à "Bytown" (Ottawa) par la rivière avec des embarcations très pesantes par elles-mêmes et fort chargées de bagages. Ils connurent alors ce que c'était que de faire le portage des bagages ou traîner les barges dans les rapides, coucher sur la rive à la belle étoile, manger froid et pas toujours des mets très appétissants car ce fut leur partage pendant les trois semaines du voyage. Cependant, la gaieté et la bonne humeur ne cessaient de régner. Il y avait bien quelques jurons lancés de temps à autres à la rencontre d'obstacles plus difficiles, mais sitôt qu'ils étaient franchis, les chansons et les rires reprenaient de nouveau.

Ce n'est pas la fatigue, la faim et le froid des nuits fraîches d'automne que mon père et son frère trouvèrent le plus pénible à endurer pendant ce voyage, ce furent les blasphèmes et les discours moins qu'édifiant qui coulaient de la bouche de ces gaillards comme l'eau d'une source. Ils n'avaient jamais entendu de tels discours et en étaient si scandalisés que le soir lorsqu'ils se retiraient à l'écart pour réciter leur chapelet, ils offraient en réparation des injures faites à Dieu dans la journée.

Rendu à Bytown, le classement des hommes se fit pour les différents chantiers, après une marche d'environ quarante milles à travers le bois (deux jours) ils arrivent à destination. Ils ont été obligés de coucher dehors toute une semaine encore, attendant la construction du chantier. Au chantier tout alla bien, il fallait bien travailler ferme, bûcher fort, mais les hommes y résistaient grâce à la nourriture substantielle qu'ils avaient: bon pain, fèves et crêpes au lard, etc, le tout arrosé d'eau froide constituait le menu quotidien. Le thé, le café et les desserts ne figuraient qu'aux fêtes de Noël et du jour de l'An, mais n'étant pas gâtés à l'avance sous ce rapport, ils s'en trouvaient bien. Pendant l'hiver, le salaire était de deux louis ($8.00) par mois. Les quelques dépenses possibles effectuées: un peu de whisky pour Noël, achat de vêtements à la vanne de la compagnie, etc. revenus à Bytown les hommes recevaient la "jolie" somme de $50.00 pour leur hivernement. Le salaire des "cageux" était de trois louis ($12.00) par mois mais les occasions de dépenses pour eux étaient plus nombreuses il ne leur restait que bien peu le travail étant fini. En avril, les hommes qui ne pouvaient s'engager pour la drave se rendaient à Bytown et souvent y dépensaient tout leur hivernement, quand c'était pas un peu plus. Mon père et son frère, par esprit d'économie d'abord et ensuite ne se sentant pas un besoin urgent de repos s'engagèrent comme "cageux" et restèrent sur le bois jusqu'au "Bout de l'Ile". Le temps accordé comme congé n'était pas assez long pour leur permettre une visite à leurs parents à St-Jacques, ils se contentaient d'une petite lettre de nouvelles, puis sans attendre de réponse, ils se remettaient en route pour un second voyage. Il en fut ainsi pendant les cinq années que mon père passa à voyager "LaHaut".

Pendant la quatrième année de ces voyages, en 1838, ils eurent la surprise de voir arriver deux de leurs frères plus jeunes pour se joindre au même convoi qu'eux, Moïse et Joseph. Ce fut un grand désennui pour les plus vieux et un bon appui pour les plus jeunes de faire route ensemble jusqu'à Bytown. Malheureusement ils ne furent pas placés dans le même chantier pour cet hiver-là. Aimé et Moïse furent désignés pour un chantier autre que celui de Germain et de Joseph, mais à courte distance, car ils purent se rencontrer tous les dimanches et ainsi se rendre service à l'occasion.

Dans ces milieux la force ordinairement primait le droit, c'est-à-dire que le plus fort avait toujours raison. Quand les discussions s'élevaient, les hommes se croyaient obligés de se battre à coups de poingts pour connaître la vérité. Dans un tel différent, celui qui pouvait le mieux rosser son antagoniste avait raison. Ces troubles étaient rares car n'ayant pas de boisson et se trouvant harrassés de fatigue, les gens ne cherchaient pas trop la dispute. Parmi eux se trouvaient des forts à bras, tel que Jos Monferrand, Gilbert Brisson, Gonzalgue Lépine, etc. qui exerçaient une certaine autorité et dont la présence suffisait souvent à régler certaines petites difficultés surtout Jos Monferrand qui n'était peut-être pas le plus fort des bras était cependant l'adversaire le plus redoutable à cause de l'agilité de son pied; un mot de lui suffisait pour établir la paix.

Dans l'hiver 1839-40 une curieuse maladie sévit dans le chantier où se trouvait mon père. Lui- même et Moïse en furent atteint très fortement, écoutons les nous en faire le récit: "Les hommes de mon chantier, dit-il, ont tous eu les fièvres tremblantes. Atteint de cette curieuse maladie nous pouvions quand même travailler dans l'avant-midi un peu aussi dans l'après-midi. Vers trois heures un gros frisson nous prenait, et rien ne pouvait nous arrêter de trembler. Nous avions beau courir nous mettre près d'un poêle surchauffé et nous couvrir de vêtements rien ne faisait, le frisson ne nous laissait que dans la soirée. Une forte transpiration faisait suite de sorte que nous devions changer de linge la nuit. Le matin nous nous levions bien brisés et affaiblis, mais pas assez cependant pour nous empêcher de travailler. Cette maladie, disait-il, fut funeste à ma santé".

En envisageant un autre point de vue de la vie des frères Thériault, il faut leur appliquer l'axiome "Avec les loups on hurle". Eux qui dans la première étape de leur voyage étaient scandalisés d'entendre blasphémer et débiter des mauvais discours tombèrent malheureusement dans le piège du démon, et voilà, que s'enivrer, parler mal de la religion, des prêtres, blasphémer, rien ne leur faisait plus peur. Ils avaient, depuis leur départ de St-Jacques, omis à peu près tout acte de religion. Dieu ne pouvait les abandonner ainsi sur le chemin de la perdition. Ecoutez mon père raconter l'incident qui le détermina à changer de régime de vie.

"Une nuit, quand tout sommeillait autour de moi, j'entendis un grand bruit qui me réveilla en sursaut; je vis des fantômes, de vrais démons qui se promenaient dans le chantier, me regardant avec des yeux de feu. La peur s'empara de moi et les cheveux me dressèrent sur la tête. Je regardai autour de moi et je vis que tout le monde dormait paisiblement à l'exception de mon frère Moïse. Ce dernier me demanda: qu'est-ce qui se passe donc dans le chantier, que veut dire ce vacarme? Je ne comprends rien à tout cela lui répondis-je. As-tu fait ta prière avant de te coucher ajouta-t-il? Non, je l'ai oublié depuis trois soirs! Alors, rien de plus pressé nous nous sommes mis à genoux et avons dit notre chapelet. A peine avions-nous commencé que tout le tumulte disparut et le calme se rétablit. Notre prière terminée nous nous sommes recouchés tranquilles mais le sommeil fut assez lent à revenir. Nous avons eu le temps de réfléchir sur ce qui venait de nous arriver. Une pensée entre autres me tracassait: comment se fait-il que nous ayons été les seuls à entendre et à voir tout cela? J'ai attendu au lendemain pour en parler à d'autres mais il est certain que personne n'a été témoin de ces choses". Le jour où il me raconta ce petit trait, je lui demandai ce qu'il en pensait maintenant. Il n'y a pas eu de mystification de la part des hommes du chantier, me disait-il, car j'aurais certainement découvert quelque chose par la suite. Il est plus vraisemblable de penser que ce fut un cauchemar, car il est bien possible que, vu les prières répétées de maman et du bon curé Paré le Bon Dieu ait permis cela pour nous arrêter sur le chemin de la perdition sur lequel nous glissions bien vite.

Une chose certaine cette apparition leur a fait plus peur que la rencontre d'une bête féroce ou d'un bandit. Avant d'avoir fini de réciter leur chapelet, il arriva accidentellement qu'un des hommes se réveilla; les ayant aperçus à genoux à dire leur chapelet cet homme se mit à rire bruyamment avec l'intention de réveiller ses copains et ce fut un succès. Alors force quolibets pleuvèrent de tous les cotés. "Vous trouverez la hache pesante demain si vous ne dormez pas"; Un autre: "vous auriez été mieux de rester près de la jupe de votre mère"; chacun ainsi y allait de son mot. C'était d'ailleurs leur habitude de les ridiculiser chaque fois qu'ils les voyaient prier. Pendant cette nuit d'insomnie, me dit mon père, j'ai fait un vrai et sérieux examen de conscience. J'ai repassé dans ma mémoire chacune de mes paroles et de mes actions depuis mon départ de St-Jacques". Il n'en fut pas très édifié. Il comprit alors qu'une telle vie allait infailliblement le conduire chez le diable et qu'il devait y renoncer au plus tôt. C'est pourquoi il prit sérieusement la résolution de ne plus blasphémer et de ne plus entretenir de discours malhonnêtes, séditieux ou blasphématoires et même de ne pas les tolérer en sa présence. Il prit aussi la résolution d'abandonner les chantiers à la première occasion et de retourner à St-Jacques pour se créer une situation plus saine et morale en même temps, plus prometteuse de bien-être. Il fit connaître cette dernière décision à ses frères mais ils se refusèrent obstinément de le suivre. Ceux-ci avaient foi en la promesse que leur faisait les contremaîtres de chantiers que les salaires seraient augmentés d'année en année et qu'en ne suivant pas l'exemple des autres bûcherons ils pourraient retourner à St-Jacques plus tard avec leurs poches remplies d'argent, fruits de leurs économies.

Ils lui représentèrent que n'ayant ni métier ni d'argent il ne pourrait pas se créer une situation à St-Jacques et qu'il serait forcement obligé de revenir demander aux chantiers sa subsistance. C'était à leur avis le seul endroit où il y avait moyen de gagner honorablement sa vie mais rien ne put faire revenir mon père sur sa décision. Ce fait et d'autres nous prouvent que c'était une note de caractère chez lui de ne jamais prendre de décision à la légère, de ne jamais faire de promesses qu'il doutait ne pouvoir tenir. La seule réponse qu'il avait à donner en ce cas était: retourner à St-Jacques pour pouvoir faire ma religion quant au reste Dieu y pourvoira! Au printemps 1840 il descendit sur les cages de bois jusqu'au bout de l'Ile comme les années précédentes. De là se rendit à l'office de la compagnie pour y retirer son salaire et toutes les économies qu'il avait faites dans ses cinq années de voyage. Il se vit alors possesseur d'une somme de $200.00 (c'était en fait une somme bien minime eu égard à la somme de travail fournie, aux misères endurées en ce laps de temps, mais d'un autre coté c'était beaucoup en comparaison avec les économies des autres bûcherons qui se trouvaient toujours bien minces arrivés à l'automne.

Il arriva à St-Jacques dans les premiers jours du mois d'août. Il est inutile de dire quel chaleureux accueil lui fut fait par ses parents et sa famille. On avait eu si peu de nouvelles de lui et des autres depuis leur départ, on était anxieux de savoir ce qui se passait là-bas, ce que ses frères faisaient, etc. On le pressa de mille et mille questions auxquelles il répondait du mieux qu'il pouvait. Les premières effusions passées il considéra qu'une question intéressait et inquiétait en même temps toute la famille. La terre paternelle devait être vendue par autorité de justice. En effet mon grand-père s'était porté caution pour un billet promisoire qu'un de ses frères, François Thériault, avait traité avec un prêteur d'argent. Ce prêteur était un usurier qui ne se gênait pas pour jouer son jeu: pour une somme de cent piastres qu'il avait prêté à François il lui réclamait, avec les frais et intérêts la somme de deux cents piastres. Voici en détail le récit du marché: François Thériault marié et père de plusieurs enfants avait décidé de se faire colon et d'aller défricher une terre dans le nord afin de mieux faire vivre sa famille. Vu son indigence et son manque d'argent nécessaire au transport des siens à l'endroit de son choix, et confiant dans son entreprise il emprunta la somme de 500 francs ($100.00) d'un prêteur de St-.Jacques . Comme ce prêteur exigeait le cautionnement d'un propriétaire de terre il demanda ce service à mon grand-père Charles Thériault qui se trouvait son propre frère. Il était entendu par ce billet promisoire que ce prêt était pour un an avec intérêt de 14% payable d'avance. Or voice qu'à l'échéance il exigea encore un intérêt de 25% encore payable d'avance. Comme mon grand-oncle François se trouvait dans l'impossibilité de payer, mon grand-père se trouvait forcé de solder la jolie somme de $2oo.oo ou de se voir enlever sa terre. C'est dans cette situation que mon père arrivant du chantier trouva sa famille. Une décision fut vite prise: spontanément et sans hésitations il prit son argent, alla à St-Jacques, paya la note se fit remettre le billet promisoire et ainsi libéra son père des griffes du lion. Mais le voilà lui-même encore sans le sou, sans position, n'ayant pour tout avoir que son courage et son énergie. A l'âge de 26 ans l'avenir sourit cependant encore aux hommes de bonne volonté: "avec un peu de patience se disait-il en lui- même, je me replacerai; mais une chose me cause beaucoup de joie c'est d'avoir rendu service à mon père".

Dans ce temps-là on parlait beaucoup à St-Jacques, de la colonisation dans le nord. De fait il est à noter que la paroisse de St-Alphonse fut fondée par des gens de St-Jacques. Mon père tourna aussi ses regards vers cette partie du pays afin de s'établir d'une manière définitive. Il résolut d'aller voir son oncle François, moins dans l'intention de réclamer l'argent dont il lui était redevable, que de voir le pays, d'en connaître les avantages et les inconvénients pour la colonisation. Il se dirigea donc vers les Townships de Cathcart où se forma plus tard la paroisse de St-Alphonse.

Voici maintenant mon père comme défricheur et colon! Ici, je regrette amèrement de n'être pas poète ou brillant écrivain pour peindre d'une manière convenable la vie pénible de ces défricheurs qui s'enfonçaient et s'isolaient dans le fond des bois n'apportant comme capital que la somme de vaillance, d'énergie et de volonté tenace que nécessitait ce rude métier. Louis Hémon a magnifiquement brossé ce tableau du défricheur de son temps; cependant la famille Chapedelaine vivait à une époque où sans être bien facile, la vie des défricheurs de terre nouvelle était de beaucoup améliorée. Par exemple, au temps de Maria Chapedelaine, les colons usaient de lampes à pétrole et de plusieurs autres choses qui leur rendaient la vie plus facile qu'au temps de mon père. Ils avaient aussi l'aide des gouvernements pour faire des chemins qui les conduisaient à leur lot, des chantiers à proximité qui leur permettaient de gagner quelques deniers pour s'acheter des vives, le secours des prêtres et des médecins, etc. etc... la vie de mon père était bien différente. Avec mes faibles ressources, je vais essayer quand même de vous illustrer cette partie difficile de la vie de mon père que je crois être la plus édifiante.

Voyons-le à l'œuvre pour mieux percevoir sa force morale et sa puissance de caractère. Peu de temps après son retour des chantiers il partit de St-Jacques pour visiter son oncle. Il passa par St-Ambroise et par le Domaine (Ste-Mélanie) pour se rendre compte par lui-même de l'endroit le plus avantageux pour s'établir faisant la comparaison entre les terres des plaines et celles des montagnes. Ayant tout examiné voilà que la facilité à rendre les terres des montagnes propres à la culture le décida de s'établir au "pays" des siens.

Son oncle, dans l'intention de s'acquitter de la dette qu'il avait contractée à son égard lui offrit de lui vendre les travaux qu'il avait fait sur son lot, ce qu'il accepta de bonne grâce. Ces travaux consistaient dans le défrichement qu'il avait fait de quatre ou cinq arpents de terre, d'un chantier qu'il avait construit, et en plus, d'une dizaine de quintaux de patates qu'il avait récoltés sur son lot, le tout contre l'acquittement de la dette. Afin de permettre à son oncle de se choisir un autre lot dans les environs et d'y construire un autre chantier pour loger sa famille, il revint à St-Jacques.

Son intention en revenant à St-Jacques était encore plus de se procurer des provisions pour passer l'hiver sur un lot et pour y faire du défrichement que tout autre chose; il s'engagea donc un mois chez un cultivateur de St-Jacques pour faire la moisson, il reçut comme salaire un quintal de fleur (112 Ibs). Il s'acheta une hache et prit une partie de cette fleur, laissant l'autre partie à la maison paternelle et en y ajoutant quelques condiments et un peu de viande, don de son père, il se fit un sac pesant environ cent livres et reprit le chemin des montagnes, en passant par Rawdon. Un autre obstacle, connu de plusieurs mais qu'il ignorait complètement, se présentait à lui: c'est qu'en passant par Rawdon il fallait faire face aux Anglais qui voulaient à tout prix empêcher les Canadiens Français de s'établir de ce coté là. Ils voulaient garder une certaine région comme domaine exclusif alors ils gardaient toutes les routes et toutes les issues possibles battant, allant même jusqu'à tuer les Canadiens qui résistaient à l'ordre de rebrousser chemin. Ce désordre dura plusieurs années et s'aggrava au point qu'il devint nécessaire au gouvernement d'y placer des troupes de soldats pour y rétablir l'ordre; ceci n'arriva que cinq ans plus tard. Rendu à Rawdon il eut donc la surprise de rencontrer des sentinelles d'Anglais qui lui enjoignirent l'ordre de rebrousser chemin. Se voyant seul contre six il se servit de subterfuge, de mensonge, pour pouvoir passer; il engagea une longue discussion avec eux. Possédant assez bien la langue anglaise, il leur fit entendre que ce n'était qu'un voyage d'occasion qu'il faisait, qu'il n'avait nullement l'intention d'y retourner, ils le laissèrent donc passer. Ces longs pourparlers furent cause d'un retard et ne connaissant pas très bien sa route il fut contraint de coucher dans le bois. J'imagine que ce ne devait pas être attrayant de coucher dans le fond des bois seul avec les bêtes sauvages.

Le lendemain il se rendit à son chantier sans autre inconvénient; son oncle qui n'avait pas eu le temps de bâtir son chantier demeura avec lui jusqu'à la fin d'octobre. Il se mit tout de suite à faire de la terre neuve, ce n'était pas une mince besogne, le bois était bien gros et planté bien dru dans cet endroit: les merisiers, les érables, les ormes, les épinettes. les pins mesurant de 30 à 40 pouces sur la souche étaient fort communs; il n'y avait pas de godendarts ni de scie d'aucune sorte en usage ce n'était que la hache et celui qui en a fait un peu usage peut se rendre compte de l'énergie qu'il fallait déployer. Les meilleurs bûcheurs pouvaient assez rarement faire un arpent d'abattis dans un mois.

Ses provisions épuisées vers la fin d'octobre il décida de retourner à St-Jacques pour aller y chercher le reste de fleur qu'il avait laissée et d'autres provisions si possible; cependant il ne commit pas l'imprudence d'y retourner seul cette fois. il s'entendit avec un autre colon qui comme lui allait se chercher des provisions, pour faire le voyage ensemble. Pour s'en aller, le voyage alla bien, ils ne virent personne sur leur route. Il n'en fut pas de même à leur retour: a peu près un mille au delà du village de Rawdon ils rencontrèrent les sentinelles Anglaises; cette fois il n'y avait pas discussions possible, les Anglais étaient comme enragés lorsqu'ils reconnurent mon père, qui les avait trompés quelque temps auparavant. Ils croyaient avoir facilement raison de ces deux Canadiens et la bataille ne tarda pas à s'engager. Ces pauvres Anglais ne savaient pas à qui ils avaient affaire, ils ne savaient pas que les descendants des Acadiens savaient vendre chèrement leurs droits et leur peau. Mon père et son compagnon du nom de Jos Robichaud y perdirent une bonne partie de leurs provisions, mais ils eurent la satisfaction de rosser durement ces anglais et cela bien à leur goût.

Ils se rendirent le même soir à leur chantier respectif, non sans ressentir une fatigue extrême et sans garder quelques blessures sur le corps, mais ce n'était pour eux qu'un petit souvenir dont ils ne se plaignirent pas trop. N'est-ce pas que c'était là des voyages assez pénibles, mais pour eux ce n'était que des incidents assez négligeables. Les conséquences les plus graves de ce voyage furent que mon père ayant perdu une partie de ses provisions se trouva de court pendant l'hiver qui suivit, il fut obligé de ne manger que des patates qu'il avait eu avec son lot et du poisson qu'il prenait dans le lac à mesure qu'il en avait besoin; cette nourriture n'était pas très soutenante pour un homme qui travaille fort, qui bûche tout l'hiver, mais il ne s'en plaignait pas trop puisqu'il avait du sel pour les assaisonner. Son voisin X. Rivest, ayant manqué de sel au mois de février et n'ayant lui aussi que du poisson et des patates à manger, avait été obligé d'attendre au printemps pour s'en procurer.

Dès le premier hiver que mon père passa sur son lot, il pensa à se construire une étable, espérant pouvoir se procurer un bœuf et une vache au cours de l'été suivant, ainsi qu'une grange pour abriter la récolte qu'il escomptait avoir. C'était chose plus difficile que de notre temps, il n'y avait pas de moulin à scie pour se procurer la planche nécessaire il n'y avait pas de clous dans les magasins, ils étaient faits par le forgeron et il n'y avait pas de forgeron dans les environs, si ce n'est à St-Jacques. D'ailleurs il n'avait pas l'argent qu'aurait nécessité ces achats. Le seul moyen de construire était donc de faire des poteaux mortaises sur deux cotés et sur toute la longueur, qu'on mettait debout à une distance de quatre pieds l'un de l'autre; cette espace était remplie au moyen de cales faites de la manière suivante: on coupait des bûches de pin ou de cèdre de 4 pieds de longueur qu'on fendait à la hache à trois ou quatre pouces d'épaisseur; ces cales étaient amincies à chaque bout de manière à pouvoir les introduire dans les mortaises des poteaux et on les fixait aux poteaux au moyen de chevilles de bois, tout comme avec des clous, ceci formait les murs, La toiture était faite de grands bardeaux de trois pieds de longueur posés sur des barres distancées de deux pieds et fixés aux chevrons; ce bardeau était lui aussi fixé avec des chevilles de bois. Pour construire ainsi il fallait beaucoup de chevilles de bois de toute grosseur et de toute longueur afin de remplacer le clou; il fallait donc travailler longtemps pour faire une bâtisse de cette manière.

Pendant tout l'hiver, lorsque la température ne lui permettait pas de bûcher de l'abatis, il occupa ses loisirs à faire des chevilles de bois et a fendre des cales, si bien, que le printemps arrivé, la plus forte partie du bois nécessaire à sa construction était préparée. Au printemps il a bien fallu penser à se procurer des provisions: il retourna à St-Jaques comme l'année précédente pour y faire un mois salarié et s'acheter un peu de vivres. Ce fut la dernière fois qu'il prit sa subsistance hors de son lot; dans la suite il sera capable de faire produire assez à sa terre pour se sustenter.

Les colons de la localité, qui étaient obligés de faire un voyage à St-Jacques, ne le faisaient plus seuls, ils formaient une vraie caravane. A un endroit et à un jour fixé, ils se réunissaient pour partir ensemble; ainsi ils pouvaient parer aux attaques des Anglais en passant à Rawdon. Celui qui avait, soit un bœuf, soit un cheval l'attelait sur un "JUMPER", un espèce de sleigh d'hiver, pour trainer les bagages, les provisions et les jeunes enfants des nouveaux colons; les grandes personnes devaient faire le trajet à pieds. En voyageant de cette manière il est certain que les Anglais n'étaient pas tentés de les attaquer. Chose remarquable, c'est que d'un coté comme de l'autre il n'était pas question de se servir d'armes à feu ni d'armes tranchantes dans ces batailles: les bâtons ramassés au hasard et les poings étaient les seules armes dont on se servait. Ce fut avec une telle caravane que mon père retourna de St-Jacques à son lot.

Pour comprendre ce récit il faut dire que si les colons passaient toujours par Rawdon pour aller à leurs lots, au lieu de passer par St-Ambroise, c'est parce qu'il n'y avait pas d'autre pont que celui de Rawdon pour traverser la rivière Ouareau et que, de plus, s'il n'y avait pas de chemin de voiture de Rawdon en montant, il y avait cependant un sentier qui leur permettait de se servir d'un "JUMPER" où ils pouvaient faire la traction animale; voilà ce qui les forçait à passer par là.

Au retour de ce voyage il se fixa donc définitivement sur sa terre. Pendant les 3 années qui suivirent, il travailla ferme pour agrandir son défrichement, pour construire des bâtisses convenables, même plus grandes que le besoin de l'heure, en prévision de l'augmentation de ses revenus. Il vécut seul dans son chantier, faisant sa cuisine et la réparation de ses vêtements lui-même. Les 2 premières années, ses voisins étaient trop éloignés pour pouvoir se désennuyer en se voisinant et s'entre-aidant dans le besoin. II y avait bien sur son lot même un vieux sauvage qu'on nommait Jean-Pierre, qui vivait seul avec sa fille Marie, mais il était le type de vrai sauvage: il n'aimait pas les relations avec les blancs, donc pas d'appui de ce coté. Ce n'est que la 3ième année après son arrivée qu'il eut le plaisir de voir arriver trois nouveaux colons dans ses voisinages: Nazaire, Mercure et Joseph Henrichon. Ils venaient de prendre les deux lots aboutant au sien et se construisirent des chantiers tout près du sien; ils y demeurèrent environ 12 ans. Cependant, comme il n'y a pas de joie sans peine, il arriva que ne connaissant pas les limites, le bornage de son lot, papa avait défriché environ trois arpents de terre sur le lot de Mercure qu'il perdit de ce fait; c'était le travail d'au moins trois mois. Mercure n'avait pas d'argent pour le payer de ces travaux, mais en retour il se montra bien généreux pour lui rendre service à l'occasion. Le troisième de ses nouveaux voisins était un vieux français, qui était monté seul avec sa femme, trop âgé et pas assez d'expérience pour défricher une terre. Il resta un an à peine. Un jour il vint trouver mon père et lui dit en entrant: "M. Thériault, je ne suis pas venu dans le but de vous visiter, mais de vous vendre mon lot, je suis décidé de retourner dans mon pays. Ici il n'y a pas moyen de vivre: les galettes d'avoine nous dévorent l'intérieur et les maringouins l'extérieur; cela ne prendra pas deux ans qu'il ne nous restera que les os". Mon père qui ne se souciait pas d'acheter un autre lot, se voyant déjà assez chargé d'ouvrage pour défricher celui qu'il possédait déjà, tâcha de le faire revenir sur sa décision, mais impossible il se vit obligé d'acheter ce lot. Son unique peine était de perdre un voisin! Heureusement qu'il revendit ce lot peu après avec profit à Jean-Baptiste Rocheleau; il eut cette fois un voisin plus stable.

Lorsqu'il vit que le défrichement de sa terre était assez avancé et que ses bâtisses étaient assez confortables pour y loger convenablement une famille, il pensa à se marier, à fonder un foyer. Il y avait alors une vraie pénurie de filles à marier dans la colonie, car tous les colons étaient arrivés célibataires ou jeunes mariés avec de jeunes enfants. Aussi il était assez difficile de s'adresser aux filles "d'en bas" car bien peu d'entre elles auraient consenti à laisser leur famille pour s'exiler au fond des bois et partager les grandes misères des colons. Voilà pourquoi un grand nombre de ceux- ci, arrivés célibataires, ne se mariaient qu'avancés en âge et prenant des femmes beaucoup plus jeunes qu'eux. Toutefois au printemps de 1844, une grosse famille composée du père et de la mère, de 7 filles et 2 garçons vint s'établir: c'était celle de Charly Johnson. Ce citoyen de pur sang anglais avait été élevé parmi les Canadiens Français et marié à une canadienne française: Zoë Provost. Il aimait et possédait toutes les mœurs et coutumes des canadiens français, si bien qu'on avait francisé son nom: on le nommait Charlot Jeansonne, nom que ses descendants gardèrent par la suite. L'aînée de cette famille, Aglaé, âgée de dix-neuf ans, était grande (5 p. et 9 po.) et d'une apparence de force et d'énergie extraordinaire; Aimé crut voir en elle la femme qui lui convenait. Comme les fréquentations longues n'étaient pas à la mode, après quelques veillées passées ensemble pour se connaître, le mariage ne tarda pas: il eut lieu vers le mois de juillet 1844.(Toutefois je ne peux pas préciser ici la date exacte de son mariage ayant perdu les notes que j'en avais; j'ai cependant organisé moi-même leurs noces d'or en 1894) Ses prévisions ne l'ont pas trompé. En effet, il trouva en elle la femme à la hauteur de la position: femme d'une santé qui ne lui fit jamais défaut, d'une force physique remarquable, travaillante, remplie d'ambition, économe, pieuse, dévote sans scrupule, charitable, enfin elle avait toutes les qualités requises pour être la vraie femme de colon. Toutefois, comme tout être humain, elle avait bien ses petits défauts qui consistaient à ne pas reconnaître que les autres pouvaient avoir moins de force de vigueur, d'endurance qu'elle-même. Lorsqu'une personne travaillant à ses côtés se plaignait de fatigue, de courbature, elle croyait que c'était de la paresse. Si elle voyait qu'une personne aimait à se régaler, à flatter son palais c'était pour elle une gourmande; ainsi elle grognait souvent sans toutefois être de mauvaise humeur, croyant ainsi rendre service, convaincre son entourage à prendre de bonnes habitudes: travailler plus fort, faire plus d'économie,...etc. Un fait qui me fut rapporté par mon père servirait ici à illustrer la très grande vigueur et la force d'endurance de cette femme qui fut ma mère, dans le mois de juillet 1848. Mon père devait faire un voyage d'urgence à St-Jacques: afin de ne pas le retarder et sous prétexte de visiter ses parents et amis qu'elle n'avait pas vus depuis longtemps, elle s'offrit de faire le voyage elle-même, avec 2 enfants, l'un de 3 ans et l'autre de 10 mois. Elle fit le trajet de 25 milles à travers le bois dans sa journée; elle portait continuellement le plus jeune dans ses bras, faisant marcher l'autre à ses côtés, et souvent, elle était obligée de les porter tous les 2.

      

      

Une telle compagne n'était pas de nature à modérer l'ardeur au travail de mon père, ni son ambition de se procurer une modeste aisance; au contraire il se remit ardemment à la tâche. Quand il s'est marié, il avait déjà près de trente arpents de terre de défrichée. Son cheptel se composait d'un cheval, d'une paire de bœufs de 2 vaches à lait de 2 taures et de 4 moutons. Il récoltait suffisamment pour nourrir tout ce bétail et il était reconnu comme le colon qui avait le mieux réussi dans la région, même on le considérait comme riche.

Comme je l'ai dit déjà, ces terres étaient très dures à défricher et le bois était gros et difficile à bûcher; mais le plus difficile était de le brûler. On n'attendait pas qu'il fut sec pour faire brûler les abatis, aussitôt que les feuilles étaient un peu sèches on mettait le feu. Les feuilles, la mousse et la tourbe, répandues sur la terre, brûlaient assez pour faire un beau noir sur toute la surface de la terre, mais le tronc des arbres, et spécialement celui du bois mou ne faisait que noircir et restait à leur grosseur; il fallait alors pour réussir les entasser de manière à faire des espèces de bûchers et ce n'est qu'en répétant plusieurs fois la même opération qu'on réussissait à consumer complètement ce bois. Notons en passant un autre inconvénient assez grave, presqu'un martyre, que ces défricheurs avaient à endurer: les maringouins et les moustiques. Imaginez-vous un homme qui travaille dans le charbon, les mains noires, suant à grosses gouttes et qui est obligé de se défendre contre une nuée de ces bestioles; vraiment on aurait cru qu'ils étaient tous sortis du bois pour visiter leur patient; il lui fallait les écraser dans sa figure, les enlever de dedans ses yeux, ses oreilles et sa bouche, cela aurait suffit pour décourager l'homme le plus tenace de la terre, mais ces colons-là résistaient à tout et ne se plaignaient pas trop.

Non moins dur était l'ensemencement de ces terres neuves, voici comment on procédait. D'abord, il faut dire que dans ce temps-là il n'y avait pas de fabrique d'instruments agricoles; chacun devait donc fabriquer son outillage. Le colon se faisait une herse avant de commencer les semailles. Il choisissait un arbre (érable ou merisier) ayant poussé en forme de fourche dont les deux branches étaient d'égale grosseur; il coupait ces fourches environ 6 pieds de longueur et les équarrissait sur toutes les faces pour qu'elles aient de 7 à 8 po.; ensuite il perçait des trous pour y ajouter des chevilles de bois en guise de dents de herse, et pour compléter il ajustait une espèce d'anse de panier qui servait à transporter l'instrument: alors la herse était prête à opérer. Ce travail ainsi qu'une bonne provision de chevilles pour les dents qui se brisaient assez souvent étaient faits au cours de l'hiver. Pour faire le hersage ainsi que tout autre travail dans les terres neuves, les bœufs étaient préférés aux chevaux pour la bonne raison que ces derniers marchaient trop vite. Avec les chevaux la herse faisait des sauts sur les racines et ne portait pas à terre, tandis qu'avec les bœufs un homme pouvait mieux la tenir pour déchirer la tourbe et faire de la mie afin d'enterrer le grain. Afin de perdre le moins de terrain possible on se servait de pioches pour enterrer le grain près des souches et entre les grosses racines où la herse ne pouvait pas porter. Un homme qui pouvait herser un demi minot dans sa journée disait qu'il avait fait une bonne journée: il ne devait pas avoir eu la malchance de casser et remplacer trop de dents à sa herse pour y réussir. Les imprévoyants et les négligents qui n'avaient pas pensé à se faire une bonne provision de dents et à les faire sécher à l'avance le regrettaient souvent pendant les semailles car une dent bien sèche résistait mieux aux coups qu'elle recevait sur les racines. Je dirai en passant que j'ai fait moi-même ce travail, pourtant avec une herse moins primitive, et je peux attester, que lorsque j'avais tenu le mancheron de la herse et que je l'avais trimbalée près des souches et entre les racines toute la journée, j'étais content de me reposer le soir.

La culture des patates était relativement assez facile, je dirai même plus facile que de nos jours et elle donnait un meilleur rendement; c'est probablement dû à ce fait que la terre de cette partie des Laurentides contenait en grande quantité les éléments nutritifs nécessaires à ce tubercule. Il en était d'ailleurs pour tous les végétaux et tout ce qui était cultivé: foin, avoine, etc..., poussaient en abondance. La diminution subséquente provient semble-t-il du fait qu'on a pas su rendre à cette terre l'humus qui lui était enlevé chaque année. Dans ce temps-là le seul ennemi de l'agriculture dans la région était les gelées tardives du printemps et hâtives de l'automne. Les patates étaient semées à la "Butte", c'est-à-dire, la tourbe était enlevée au moyen d'une pioche jusqu'à la bonne terre, on déposait 3 ou 4 petites patates qu'on recouvrait avec de la terre mêlée à de la tourbe de manière à former des buttes. Partout où les souches et les racines le permettaient on faisait de ces petites buttes sans aucune symétrie; on voyait donc une série de ces petites buttes et c'était tout pour la semence. Il n'y avait ni sarclage ni renchaussage en été. A l'automne on renversait ces buttes, toujours avec une pioche, et les patates apparaissaient grosses, nettes et en grande quantité. Cette culture était réservée surtout à la femme et aux enfants. La récolte des patates était abondante et suffisait beaucoup plus que pour la consommation des habitants de la colonie; les animaux en avaient donc une bonne part.

La récolte du grain était un peu plus pénible, car on n'utilisait que la faucille pour couper le grain. Une personne pouvait souvent couper un arpent par jour, mais gare aux reins faibles. Le battage et le vannage se faisait au fléau et au van à bras; Par expérience j'affirme que c'était un des ouvrages les plus fatigants qu'un homme pouvait faire, surtout lorsque le plancher de la batterie n'était pas uni comme c'était souvent le cas dans ce temps-là. Donc un homme qui battait et vannait 10 minots de grain par jour devait se servir de la chandelle pour allonger les courtes journées d'hiver.

La terre leur fournissait tout tant pour la nourriture que pour le vêtement: la peau des animaux était tannée et préparée à domicile; le lin et la laine de même étaient cultivés et préparés à la maison; enfin tout était fait de leurs mains et à force de travail. Ils travaillaient le jour et presque toute la nuit pour y parvenir; ils travaillaient en se reposant mais ne se reposaient pas pour travailler. Encore s'ils avaient eu la lumière électrique pour travailler dans la soirée, mais c'était la chandelle de suif fixée à la table ou la lumière projetée par la bûche du foyer qui faisaient les frais de l'éclairage.

L'argent était rare chez eux; au besoin ils avaient recours au troc. Avaient-ils besoin d'acheter quelques choses l'un de l'autre, c'était un échange de marchandise; avaient-ils recours au service d'un autre, le salaire se payait encore en marchandise. Toutefois les sous de temps à autre étaient nécessaires pour acheter des condiments, de la fleur de blé et différents menus articles qu'on ne pouvait faire produire à la terre: L'argent nécessaire pour ces dépenses provenait de certains d'entre eux qui, à cause de leur trop grande nécessité allaient faire du travail salarié dans "les bas" ou provenait encore des nouveaux colons qui arrivaient et à qui ils pouvaient vendre quelques produits de leur terre.

Les détails que je viens de donner sont peut-être superflus ou pour le moins un peu monotones, mais je désirais faire mieux connaître ainsi dans quelle situation pénible se trouvaient placés ces pauvres défricheurs, et à quelle difficulté mon père eut à faire face pour réussir dans son entreprise. Nous pouvons donc nous rendre compte facilement qu'il lui fallait un courage sans borne et une confiance illimitée dans le succès de son entreprise; nous pouvons aussi constater qu'il ne revenait pas sur le passé mais toujours il regardait le futur, sachant bien que la seule récompense qu'il devait recevoir lui-même sur cette terre de tout son labeur de ses fatigues et de ses privations serait la satisfaction de se dire qu'il avait fait son devoir pour assurer un avenir heureux à ses descendants.

Une autre cause d'ennui grave, c'est qu'il n'y avait ni église ni prêtre pour leur permettre de remplir leurs devoirs de religion. Les colons se contentaient d'aller à St-Jacques une fois par année et cela en été seulement car les chemins n'étaient pas ouverts en hiver. Il en est de même pour le médecin: ceux qui pratiquaient dans la colonie étaient soit des sages-femmes ou quelques vieux sauvages qui traitaient les maladies bénignes avec des plantes sauvages. Lorsque les soins d'un médecin étaient absolument requis dans le cas de maladies graves on allait à St-Jacques; heureusement mon père ainsi que les membres de sa famille n'eurent jamais à souffrir d'aucune maladie grave aussi longtemps qu'ils furent isolés.

En 1845 à la naissance de son premier enfant ce fut tout un problème pour le faire baptiser; voici comment s'effectua le voyage des compères au dire de mon père. La marraine montait à cheval tenant l'enfant dans ses bras, le parrain marchait à côté tenant le cheval par la bride, et le père, une hache à la main passait en avant afin d'enlever les branches d'arbre qui pouvaient obstruer la route. Ils se dirigeaient ainsi vers St-Ambroise à travers le bois anxieux d'y trouver le curé présent parce que le même prêtre desservait en même temps la paroisse de Ste-Mélanie, demeurant une semaine dans chaque paroisse. Force était donc de se rendre parfois à Ste-Mélanie quand le curé y résidait et cela encore à pied, non pas à cause du manque de chemin mais plutôt à cause du manque d'argent nécessaire pour se payer le luxe d'un charretier. Ce cortège parti de grand matin de S. Alph. n'était de retour qu'à l heure avancée de la soirée et au prix de quelques fatigues! Mon père dut faire le même trajet pour les 3 aînés de sa famille, mais il fut assez chanceux; iI ne se rendit qu'une seule fois à Ste-Mélanie.

Ce n'est qu'en 1841 qu'on eut l'avantage d'avoir la messe dite dans la colonie." Le 10 février 1841 les habitants des Augmentations du Township de Kildare et ceux du Township de Cathcart firent une requête à Mgr. I. Bourget, dans le but d'obtenir la permission de bâtir une chapelle. M. François Gagnon, curé de Ste-Geneviève-de-Berthier, nommé par l'évêque pour déterminer le site de cette chapelle, choisit un terrain donné par M.Jos Bazinais. M. Robert alors desservant de Ste-Mélanie et de St-Ambroise du Grand Ruisseau ou Kildare, venait déjà de temps en temps confesser dans la maison d'un particulier et même y célébrer la messe basse. En l'hiver 1842 on érigea une construction 40 x 30, dont le haut devait servir de chapelle, et le bas de logement au missionnaire. La bénédiction en fut faite par M. Paré, curé de St-Jacques-de-l'Achigan. La première grand-messe y fut chantée par M. L'Abbé Robert, pendant l'hiver de 1843. Cette chapelle fut mise sous le patronage du Bienheureux Alphonse de Rodriguez, que le St-Siège venait de proclamer bienheureux et qui fut canonisé par Léon XIII le 8 janvier 1888.

Cet événement fut le départ d'un réel progrès, d'un développement rapide de la colonie. Les nouveaux colons affluèrent de tous côtés, si bien qu'en peu d'années tous les lots qui formèrent la paroisse de St-Alphonse telle que constituée maintenant furent achetés. Les Anglais de Rawdon, d'abord maîtrisés par les soldats que le gouvernement avait casernés d'une manière permanente, puis conseillés par le curé à qui ils étaient assez soumis étant en majorité catholiques, avaient cessé leur guerre. Sans être en parfait accord ils faisaient assez bon ménage ensemble. C'est parmi eux qu'on eut à compter le plus grand nombre de nouveaux venus.

En me parlant de cette époque, mon père me disait: l'ouverture de cette mission, étant en quelque sorte la création de la paroisse, me parut comme une lumière, un rayon de soleil qui entrait dans mon existence; c'était comme la dissipation des nuages après un orage. Il voyait alors la fin de son isolement après plus de 10 longues années. De fait, ce fut le commencement d'une ère de prospérité pour lui, mais ce ne fut pas un temps qu'il employa à dormir sur ses lauriers ou à se reposer; au contraire ce lui fut une belle occasion de multiplier ses activités. La réunion des colons à la chapelle était pour eux une occasion propice pour créer un plan d'ensemble, et un moyen de travailler au développement d'un plan général de la paroisse, au plus grand bien de la communauté, enfin un moyen de se consulter, de se conseiller, de s'édifier les uns les autres pour que tous arrivent au succès.

Un certain dimanche alors que les colons réunis à la porte de la chapelle après la messe discutaient sur les meilleurs moyens à prendre pour faire les chemins de voiture qui leur permettraient de voyager dans les rangs et plus spécialement de communiquer avec les autres paroisses, car le temps était venu où la plus grande majorité des colons avaient des chevaux et des voitures. On décida d'envoyer une délégation à Berthier pour rencontrer le conseil du Comté. Celui- ci avait apparemment juridiction pour nommer un Grand Voyer; cet homme pouvait d'après les lois de l'époque fixer l'endroit où devaient se construire les chemins publics. Bien qu'il ne fit pas partie de la délégation mon père fut nommé Grand Voyer. Cette nomination était faite dans le but de prévenir toute discussion ou tout malentendu pouvant surgir entre les colons à ce sujet. Il occupa cette charge pendant plusieurs années à la satisfaction de tous. Pendant qu'il remplissait cet office, il apprit, sans le faire connaître aux autres, que cette nomination avait été faite d'une manière irrégulière et illégale, toutefois ses administrés ne le sachant pas obéissaient à ses ordres sans critiquer. Voici quelque détail à ce sujet. Le gouvernement avait fait faire le cadastre quelques années avant que les colons commencent à prendre des lots toutefois on n'avait pas placé d'argent des terres de la couronne pour faire prendre les billets de location et désigner des lots à ceux qui désiraient s'établir. Il arriva donc que chacun choisissait son lot seul, et assez souvent sans en connaître la délimitation; c'est pourquoi il n'y avait pas d'octroi du gouvernement pour faire des chemins de colonisation. De plus chaque colon se trouvait forcé de faire sa part de travail dans ces chemins dans les frontières et les montées étaient faites en commun, chacun y coopérant bénévolement par son travail. Mon père fit sa large part de travail dans ces chemins en plus du temps qu'il était obligé de perdre pour dresser le tracé de tout les chemins de la paroisse. Ce n'est que lorsque la paroisse fut érigée canoniquement et civilement que le gouvernement s'occupât de faire régulariser les titres des propriétaires, de faire payer les redevances à l'État et aussi c'est alors qu'il commença à s'occuper de construire des chemins avec les allocations de colonisation.

Mon père, un homme très charitable, avait le cœur très large pour les pauvres; il compatissait beaucoup aux misères qu'il voyait autour de lui, essayant continuellement de soulager et d'aider son prochain par toutes sortes de moyens. Les revenus que lui rapportait sa terre lui permettaient de distribuer de la nourriture aux plus dépourvus et il ne forçait jamais un créancier s'il croyait priver sa famille du nécessaire. Il engageait souvent des employés pour travailler pour lui, toujours avec l'intention de les secourir dans leurs grands besoins. Mais, d'un autre côté, comme il avait le revenu de leur travail à son profit, il payait des hommes engagés au prix courant et reconnu comme raisonnable dans le temps; et s'il jugeait ce prix insuffisant, il ajoutait de la nourriture au prix convenu. Il nous racontât qu'un jour, un M. Perrault, père de 6 enfants, se présenta à lui pour demander de lui avancer de la nourriture pour sa famille qui mourait de faim lui promettant en retour de le payer en travail; il fut convenu entre eux qu'il ferait un arpent d'abatis si mon père lui donnait immédiatement un quintal de fleur d'avoine et une fois son travail terminé une taure devant mettre bas prochainement, ce qui procurerait du lait à ses petits enfants. Après avoir bûché pendant deux semaines et avoir fait environ un demi arpent d'abatis, Perrault affaibli d'avance par la trop grande privation de nourriture, se trouva malade et complètement épuisé, il vint donc offrir à mon père de lui remettre une partie de la fleur qu'il avait eu et le pria d'annuler son engagement. Touché de pitié papa lui dit de garder toute la fleur et d'emmener la taure quant même lui faisant croire qu'il l'avait bien gagnée. Le voyant aller avec sa vache, il dit à ma mère : Voici comme Perrault s'en va content, je n'ai pas de plus grande satisfaction que de rendre un homme heureux, ne le serait-il qu'un instant.

Chaque fois qu'il engageait un homme pour travailler avant même de parler de salaire ou du genre de travail qu'il avait à lui donner, il posait la condition qu'il ne devait pas sacrer ou blasphémer ni tenir des discours malsains nulle part ni faire usage de boisson enivrante. "Si vous pensez de ne pas garder ces conditions je vous conseille, leur disait-il, de ne pas venir travailler ici". Il ne se serait certes pas gênés de les reprendre s'ils avaient eu le malheur d'y manquer.

Aimé, mon vénéré papa, mesurait 5 pieds et 9 po.; il était gros, de forte carrure, avait les épaules larges, l'estomac gonflé, sans obésité, et pesait environ 175 Ibs. Il avait une figure imposante, une physionomie sévère et sérieuse : il ne paraissait pas savoir rire. Sa voix était grave, lorsqu'il parlait on l'aurait toujours cru fâché mais sous cette apparence rude se cachait un cœur tendre et sensible. Il était gai et aimait beaucoup rire et taquiner les autres, ne laissant jamais passer une occasion de jouer des petits tours; ma mère en savait quelque chose car elle était très souvent l'objet de ses mystifications et de ses tours. Il était patient, se fâchant presque jamais; à l'ouvrage il n'y avait pas de difficultés, de tracas assez grands pour lui faire perdre patience, c'était alors qu'il lançait des mots d'esprit qui faisaient rire ses compagnons. Ma mère, au contraire, disputait sans répit et elle donnait des tapes à l'un ou à l'autre de ses enfants à tout propos; fort heureusement elle n'avait pas la main pesante car j'en ai reçu ma part sans avoir pour cela contacté aucune infirmité. Quand elle essayait de se montrer fâchée nous la craignions moins. D'ailleurs n'est-ce pas là l'habitude de toutes les mères de famille. Assez souvent dans la journée elle interpellait mon père lui disant: "mais Aimé donne donc une bonne fessée à celui-là il ne veut pas m'écouter"! Alors papa nous disait: "Ecoute ta mère, sois bon garçon, sois obéissant... ou tout autre parole semblable. Si l'offense devenait plus grave, il nous regardait avec son œil sévère et nous disait: " ne fais plus cela" ou bien "je ne veux pas que tu fasses cela". C'était compris, il n'avait pas besoin d'expliquer plus longuement car le récidiviste qui avait la visite de sa main s'en rappelait longtemps. Pour ma part, je me rappelle de n'avoir reçu qu'une tape dans le fessier et je vous assure que je n'ai jamais voulu recevoir une deuxième visite semblable. Il était pieux et dévot sans bigoteries; il était très fidèle à la récitation de la prière du matin, du chapelet et de la prière du soir en famille, ponctuel aux assistances des offices de l'Eglise et ne tolérait pas de négligence de la part de ses enfants ou ses employés sous ce rapport. Jamais il n'oubliait de réciter l'angélus quand il entendait sonner la cloche d'une église. Enfin s'il aimait beaucoup à prier ce n'était pas hypocrisie mais seulement pour acquérir des mérites devant Dieu à qui il renvoyait toute la gloire de ses actions; il ne cherchait donc pas à se faire seulement une réputation de saint devant ses concitoyens. Un jour, vers 1890, dans une réunion d'environ une vingtaine de personnes, j'entendis 2 vieillards, qui avaient bien connu mon père et qui même avaient partagé un bonne partie de sa vie de colon, en faire le portrait suivant: "Aimé Thériault était un homme impossible à comprendre, son extérieur ne reflétait pas son intérieur; s'il riait ce n'était que dans son intérieur care sa figure était toujours sérieuse; S'il était fatigué, malade ou tracassé par quelques soucis il ne le laissait pas paraître dans son air ou son apparence; il était dévot et pieux tout en paraissant bien indifférent à la religion; il paraissait toujours de mauvaise humeur et ne l'était jamais; il était économe tenait beaucoup à son argent, toutefois il ne refusait jamais à celui qui lui en demandait; enfin c'était un homme qui ne vivait que dans son intérieur et que personne ne pouvait juger par l'extérieur: c'était là l'opinion que moi-même je me suis toujours fait de lui.

Vers 1855 il conçut le projet de se construire une maison plus spacieuse et plus confortable pour y loger sa famille qui augmentait d'un membre à tous les deux ans. Il commença donc à couper et faire sécher le bois qui lui serait nécessaire à cette fin. Heureusement un moulin à scie venait de se construire sur la rivière de l'Assomption à environ 2 milles de chez lui et un forgeron était arrivé dans la localité, ainsi il put faire scier son bois et faire forger le clou dont il aurait besoin. Cet été là, il engagea un homme pour faire les travaux de sa ferme; n'ayant qu'à le surveiller cela lui permit de consacrer tout son temps à équarrir les pièces de bois pour faire le carré et la charpente de la maison, à couper et charroyer les billots au moulin à scie, à placer le bardeau, à faire les portes et châssis, etc. Il avait l'avantage d'être assez bon menuisier pour tout faire ces ouvrages de ses mains. Il réussit ainsi à tout préparer son bois et l'été suivant, en 1857 il était prêt à bâtir. Si cette nouvelle manière de construire évitait un peu de travail, il fallait par contre avoir l'argent pour payer le sciage au moulin, le forgeron et pour acheter différents articles. Il lui fallut donc trouver le moyen de s'en procurer car il ne voulait pas s'endetter. Alors après avoir travaillé bien dur tout l'été comme je l'ai relaté il alla s'engager avec l'un de ses chevaux dans un chantier de bois exploité par M. B. Joliette, sous la direction de M. D. Scallon, à environ 5 milles de chez lui. Naturellement il ne pouvait pas laisser sa femme et ses 6 enfants seuls à la maison pendant tout l'hiver; il voyagea donc du chantier à la maison tous les soirs. Le matin lorsque les hommes partaient pour le bois il était déjà rendu pour commencer sa journée en même temps qu'eux, et le soir sitôt après le souper il se mettait en route pour sa maison. Arrivé chez lui au lieu de prendre le repos qu'il avait pourtant bien mérité il se remettait à l'ouvrage; il battit sa récolte au fléau, il bûcha le bois nécessaire pour le chauffage de la maison pendant l'année, il fit tous les pelletages, soigna ses animaux enfin il fit tout le travail requis sur sa ferme. Il passa ainsi 3 hivers consécutifs.

Tant va la cruche à l'eau qu'enfin elle se casse: dit un proverbe! Il a pu la méditer par la suite; en effet, tant de surmenage ne pouvait durer indéfiniment, il aurait fallu qu'il fut de fer et non de chair et d'os pour résister à ce travail incessant. Il eut donc la malchance de contracter une hernie grave qui le fit souffrir le reste de sa vie. De plus au printemps 1857 il fut atteint de la fièvre typhoïde qui le cloua au lit pendant environ 5 semaines; ces maladies eurent raison de lui et elles terrassèrent sa forte constitution. Peu habitué de se donner de bons soins, d'être douillet pour son corps il pensa pouvoir se remettre à l'ouvrage aussitôt sorti du lit; mal lui en prit car pas plus de 3 semaines après un jour qu'il travaillait dans une échelle en plein soleil pour construire sa maison il fut frappé d'amnésie, c'est-à-dire, il ne savait plus ce qu'il faisait ni qui il était ni où il se trouvait; il était complètement égaré. Cette maladie a duré 10 longs mois.

Ma mère ne fut pas celle qui eut le moins à souffrir pendant cette maladie. En plus de la souffrance morale qu'elle endura à voir son mari dans cet état lamentable elle mit au monde un huitième enfant. Quel surmenage pour elle! Elle devait alors prendre soin de ses enfants et de son mari; et en plus d'engager, de diriger et de surveiller les hommes pour faire les travaux de la terre elle devait prendre soin d'un gros troupeau d'animaux, filer et tisser la laine ainsi que le lin récolté pendant l'année, fabriquer et entretenir toute la lingerie nécessaire à la famille, enfin voir à tout sans avoir l'aide de servante. Ses proches, père et soeurs, faisaient tout en leur possible pour l'aider et la soulager, mais tous avaient leur besogne et devaient y voir eux aussi.

Cette maladie causa à mon père une espèce de manie de la persécution; il croyait que ses voisins qui venaient pour aider à sa femme, ou que les employés qui travaillaient sur la terre étaient des ennemis qui voulaient détruire ses propriétés, lui causer des dommages; s'ils donnaient de la nourriture aux animaux, il croyait qu'ils voulaient les empoisonner. Il se faisait ainsi toutes sortes d'imaginations croyables ou incroyables. Fort heureusement, il était très docile à sa femme et à son beau-père, nul autre ne pouvait le contrôler et d'ailleurs il n'était pas bon pour un homme ordinaire de lui faire face car il était doué d'une force musculaire telle que personne n'osait le braver.

Ce n'était que dans le cours du mois de mars de l'année suivante (1858) qu'il revint à lui. Il s'est en quelque sorte réveillé de sa léthargie. Cette période lui apparaissait par la suite comme une nuit qu'il avait passée dans un profond sommeil rempli de cauchemars. Il n'avait aucune notion du temps écoulé. Amaigri, faible et sans énergie, il fut contraint de prendre trois bons mois de repos pour se remettre sur pied. Sa santé, sans être aussi bonne qu'avant ces maladies lui revint suffisamment pour lui permettre de travailler: il reprit donc sa construction. A l'automne elle était assez avancée pour que sa famille en prit possession; il l'a termina l'année suivante. Il travailla encore beaucoup, mais il prit un meilleur soin de lui-même. Par la suite nous l'avons vu mener une vie régulière: II adopta, en quelque sorte, une vie monastique, travaillant à des heures régulières, se couchant le soir, se levant le matin et prenant ses repas toujours à la même heure, il lui fallait une raison grave pour y manquer.

Le lot qu'il avait eu de son oncle François portait sur les Nos 22,23, et sur une faible partie du No. 24 du premier rang de Cathcart. Comme ces lots étaient coupés par le lac Pierre, il vit qu'il ne pourrait jamais tirer profit de la partie nord du lac, qui à cause de ses bâtisses, se trouvait inaccessible. Il vendit donc cette partie à Antoine Lépine et acheta le lot 21. En 1855 il acheta les lots de Nazaire Mercure et de Jos Henrichon qui étaient les lots Nos. 11 b et 12 a du demi-rang des augmentations de Kildare et de plus il racheta le lot qu'il avait vendu à J. B. Rocheleau No. 12b du même demi-rang. Ainsi en 1865 il possédait une terre de 300 arpents dont une bonne moitié était en culture. Il avait en plus une bonne maison, une grange et une étable de 30 x 20 pieds, une remise à voiture, une bergerie, une porcherie, etc... en un mot il possédait toutes les bâtisses qui pouvaient lui être utiles. Il était donc un gros cultivateur, ce n'était plus le défricheur d'il y a 20 ans. Il avait lieu de se féliciter de son succès, mais sans mérites; s'il pouvait alors jouir d'une certaine aisance, il voyait ses labeurs récompensés. Bien que physiquement déprimé et ruiné il pouvait se réjouir à la vue de ses 12 enfants, gros, gras, pleins de santé, de sa femme encore vigoureuse, en bonne santé et relativement heureuse; il ne pouvait pas y avoir de plus grand bonheur pour lui!

Le 9 octobre 1858 la paroisse fut érigée canoniquement et civilement le 3 mai 1859. La population devait être à ce moment-là d'environ 500 âmes." En 1858 les francs tenanciers dressèrent une requête demandant l'autorisation de bâtir l'église actuelle; ce qui fut accordé le 4 février 1859. Le terrain, sur lequel est construit ce temple, a été donné par M.et Mme. J. Robichaud. L'Eglise fut bénie par Mgr. Bourget le 6 juillet 1861. (Extrait du : "LE DIOCESE DE MONTREAL" à la fin du 19 se.) Voici quelques explications: la chapelle, construite une quinzaine d'années précédemment devenait beaucoup trop petite pour les besoins, il fallait donc bâtir une nouvelle église. Une grande difficulté surgit entre les paroissiens au sujet du site de cette église: si la chapelle avait été bâtie à l'endroit où elle se trouvait à ce moment-là c'est parce qu'on avait cherché à accomoder le plus grand nombre de colons au moment où on l'avait bâtie mais ce n'était pas le centre géographique de la paroisse. Les Anglais et les Irlandais, qui gardaient une certaine animosité, quand ce n'était pas une haine jurée vis-à-vis des Français étaient massés dans le bas de la paroisse. Comme ils avaient probablement eu l'intention de ne pas trop s'éloigner de leur paroisse natale, ils se mirent en tête de la révolte, ne voyant que leur intérêt personnel. Ils firent donc tout ce qui leur fut possible pour garder l'église au même endroit, un peu appuyés par quelques Français dépourvus d'esprit public, mais toutefois plus faciles à contrôler. Les Anglais tinrent tellement leur bout que 5 à 6 familles abdiquèrent et ne revinrent jamais à l'église catholique, même aucun de leurs descendants et bon nombre d'autres quittèrent la paroisse à cause de cette difficulté.

L'autorité ecclésiastique du diocèse prit l'affaire en mains. Après une enquête sérieuse, après avoir pesé les avantages et les inconvénients qui pourraient résulter plus tard, elle désigna le lot No. 20 du premier rang de Cathcart comme étant l'endroit le plus avantageux et le plus central pour le moment et pour l'avenir. Ce lot se trouvait près de 2 milles de l'ancienne chapelle et plus au nord. C'était le lot voisin des lots de mon père. Il se trouvait donc à l'avenir assez près de l'église sans toutefois en être trop rapproché pour en subir les inconvénients pour la culture. Il eut ainsi un marché pour écouler les produits de sa terre car les habitants du village venait s'approvisionner chez lui. Il adopta une culture en rapport avec les exigences de la circonstance, produisant tout ce qui pouvait être en demande, et ainsi fournissant presque toute la nourriture que les journaliers et industriels du village pouvaient avoir besoin.

      


      

De nos jours les pouvoirs publics, gouvernements, conseils municipaux, Commissions scolaires, fabriques, ne craignaient pas de s'endetter sans sembler se rendre compte qu'il faudra que ces dettes se paient un jour. On se donne du confort autant que possible, on construit de beaux édifices, de bonnes routes, etc. enfin on fait tout ce qui peut rendre la vie agréable et aisée, toujours en contractant des dettes et malheureusement il en est ainsi pour un trop grand nombre d'individus dans la vie privée. On ne pense pas assez que cette vie d'aisance est faite au dépend des générations futures. Nous nous plaisons à admirer le dévouement de nos pères nous les remercions de s'être dépensés sans compter pour nous procurer une existence moins pénible que la leur mais nous devrions nous demander ce que nos enfants penseront et diront de nous, comment ils aimeront l'héritage que nous leur laisserons. Bien loin d'agir comme nous, nos ancêtres faisaient tout en leur possible pour ne pas s'endetter plus que ce qu'ils pouvaient payer; s'ils se voyaient dans l'obligation de recourir à un emprunt, ils le faisaient en prenant les moyens de payer à brève échéance; en voici une preuve.

Le déplacement de l'église entraînait des dépenses assez considérables, si l'on tient compte des finances des cultivateurs qui devaient les supporter. Il y avait la construction de L'église et du presbytère qui nécessitaient de fortes dépenses. Pour les réduire à leur plus simple expression chaque cultivateur contribua de sa part de travail manuel ou fournit du bois de construction. Aussi il fallait bien un peu d'argent; alors on emprunta une certaine somme à courte échéance et on paya fidèlement chacune des créances ce qui fit qu'en peu d'année la dette était disparue. Mon père fournit tout le bois de charpente et travailla plusieurs jours au presbytère.

De plus il y avait la réfection des chemins; il devenait nécessaire d'abandonner plusieurs chemins déjà en usage et d'en faire des nouveaux pour accommoder le public. Le nouveau conseil municipal, dont il fit partie verbalisa et fit faire ces chemins avec quelques octrois d'argent de colonisation du gouvernement mais les cultivateurs durent y contribuer pour la plus grande part. Ce fut autant de dépense d'argent qui affectèrent un peu le budget de mon père mais auquel if fit face sans s'endetter.

Pendant la période de 1860 à 1870 il occupa les charges de conseiller municipal, de commissaire d'école, de marguillier, soit tour à tour et quelque fois simultanément. Il s'acquitta de ces charges avec ponctualité et avec esprit de justice. Un fait, venu à ma connaissance démontrera à quel point il mettait l'intérêt public avant le sien. Pendant 17 ans je fus secrétaire trésorier de la municipalité et comme j'avais la garde des archives voici ce que j'y ai puisé: une demande de passer un règlement avait été faite au conseil pour autoriser l'entretien pendant l'hiver d'un chemin public passant sur les lacs Pierre et De Vase; ce chemin avait pour but d'éviter plusieurs côtes et de raccourcir la distance pour tous les cultivateurs du Lac Cloutier qui devaient se rendre au village. Cependant mon père en devait souffrir de graves inconvénients : non seulement il trouverait s'isoler du chemin public, entretenir sa sortie seul mais même il devait être chargé de l'entretien de dix arpents de plus que dans le chemin d'été et cela loin de son domicile. Après discussion sur la matière il y eut partage d'opinion; le vote fut pris et mon père vota en faveur du changement malgré que ce fut contre son intérêt personnel.

En 1856, l'aînée de ses filles fut demandée en mariage et l'aîné des garçons devenu majeur lui fit part de son intention de fonder son foyer prochainement; il se maria en effet l'année suivante. Le temps était donc arrivé pour lui de commencer à établir ses enfants, de partager les biens qu'il avait si chèrement acquis. En achetant les terrains de ses voisins il avait eu l'intention de placer ses trois garçons autour de lui. S'étant donc longuement concerté avec son épouse il résolut ainsi le problème: il diviserait ses terres en trois parties égales à ses trois garçons et les neuf filles recevraient chacune un petit ménage et une petite somme d'argent, le dernier des garçons aurait la maison paternelle et lui paierait une rente suffisante pour qu'il puisse vivre avec son épouse. De cette manière il croyait avoir tout prévu; mais l'homme propose et Dieu dispose. En faisant ces projets de partage il croyait que les douze enfants dont la providence l'avait gratifié alors formeraient pour toujours sa famille complète; il ne prévoyait pas que la cigogne pouvait le visiter de nouveau car sa femme avait alors 41 ans et lui-même en avait 52. Quelle fut sa surprise en 1869, 4 ans après la naissance du dernier de ses enfants de voir arriver un autre garçon. Il se vit donc obliger de faire de nouveaux projets pour établir celui-là quand viendrait son tour. Mais sa surprise fut bien plus grande encore 4 ans plus tard, soit en 1873, sa femme lui fit don d'un autre garçon; celui-ci dut lui paraître encombrant. Il l'était bien d'ailleurs et le fut toujours, car c'était mon humble personne qui faisait son apparition en ce monde; (que celui qui me connaît en juge). Après mon arrivée, tous les projets dont il avait rêvé tombèrent à l'eau. Il s'est voué à la grâce de Dieu et fit ce qu'il put. Il faut ajouter que l'ainée de ses filles, morte en 1871, laissait 4 enfants en bas âge. Il se vit contrait d'adopter un fille de 10 jours et de l'élever en plus de tous les siens; il a donc élevé 15 enfants.

En 1872 il lui est arrivé un autre accident qui cette fois faillit lui coûter la vie; la grange de son voisin ayant pris feu pendant la saison des foins, papa sauta sur le dos d'un cheval qui paissait près de sa maison et sans bride ni rien pour le conduire il partit au galop pour aller porter secours à son voisin. En descendant une forte crête son cheval buta et le projeta tête première en avant; il se frappa la tête sur une pierre et perdit connaissance. Avant de partir de la maison il avait averti ses hommes que, s'ils voyaient revenir le cheval tout de suite ils n'auraient pas besoin de s'occuper de lui, mais si d'un autre coté le cheval ne revenait pas ils devaient venir prêter main forte eux aussi. Comme le cheval, laissé à lui-même revint tout de suite à la maison ils ne s'occupèrent donc pas de lui et ce n'est que 5 heures plus tard qu'une voiture venant à passer par là le trouva sans connaissance et baignant dans son sang.

Après cet accident il fut près d'un an sans travailler et même une fois assez rétabli pour se remettre à l'ouvrage il garda toujours une maladie qui ne devait jamais se guérir. Toutes les semaines, il avait un gros mal de tête, qui durant une journée ou deux le faisait souffrir atrocement. De plus il ne se coucha jamais dans un lit comme le commun du monde, il dormait assis sur une chaise ou sur son lit de sorte que je ne l'ai jamais vu couché. C'était bien curieux de voir comment il dormait paisiblement assis, sans s'appuyer la tête nulle part et sans jamais pencher d'un côté ou de l'autre. Ce mal de tête qui le prenait chaque semaine s'aggrava toujours d'année en année au point qu'en 1885 une journée qu'il en était atteint, il eut une crise d'hystérie. Jamais je n'ai vu ni entendu parler d'une maladie semblable chez d'autres individus.

Il eut sa première crise un dimanche. Comme il se sentait mal en train le matin, il n'était pas allé à la messe, il était resté seul à la maison. A l'heure de la grand-messe il se rendit chez son fils qui demeurait à quelques pas de chez lui pour dire son chapelet avec sa famille, sa bru et ses enfants. Comme sa bru était occupée à faire la toilette des enfants quand il est arrivé il s'était assis et causait tranquillement avec elle, en attendant qu'on put dire le chapelet. Tout à coup sans avoir donné aucun signe de nervosité préalable, il se mit à crier et à courir dans la maison comme une bête féroce : il s'imaginait voir toutes sortes de choses épouvantables. On s'imagine facilement la peur qu'eut cette jeune femme en se voyant seule avec ses jeunes enfants. Elle s'enferma dans sa chambre à coucher avec ses enfants et attendit l'arrivée de son mari. Cette maladie dura près de 11 ans, alternant toujours bien régulièrement par 3 jours. Mais pendant les trois jours qu'il était bien, il était aussi lucide, aussi dispos que s'il n'avait jamais été malade et même il travaillait un peu. Mais pendant les 3 jours de ses crises il criait, courait, frappait partout, n'arrêtait pas un seul instant de jour ni de la nuit et ne mangeait pas du tout.

Vu que j'étais le plus jeune des garçons de la famille, au fur et à mesure que les autres se marièrent ils me laissèrent à la maison paternelle; je dus prendre soin de mon père les derniers jours de sa vie. J'ai eu beaucoup de trouble, beaucoup de misères, j'ai passé bien des nuits sans sommeil et j'ai perdu bien des jours qui me paraissaient bien précieux afin de lui donner les soins que requérait son état. J'avais une grande terre à cultiver, un gros troupeau à soigner, j'étais contraint de travailler fort toute la journée et ensuite de passer la nuit sans sommeil pour l'empêcher de se causer du mal ou de sortir de la maison pour aller s'égarer dans les champs. J'avais bien l'aide de ma sœur et de ma mère mais cette dernière commençait à vieillir et à perdre un peu de vigueur. Les trois dernières années j'eus aussi l'aide de ma femme mais d'une manière générale les femmes ne pouvaient pas le contrôler toutes seules, j'étais toujours obligé de me tenir près de lui pendant ses périodes de crises.

Pendant les 3 jours que duraient ces crises nerveuses il avait aucun instant de repos ni le jour ni la nuit : une force invisible et incontrôlable le commandait sans cesse; toutefois il discernait le bien du mal répondait censément aux questions qui lui étaient posées, mais pas toujours. Il n'avait aucune malice mais pouvait inconsciemment frapper sur n'importe qui ou n'importe quoi. Sans vouloir faire aucun dommage, il brisait cependant tout; s'il se promenait dans le champ en ayant l'idée que la clôture n'était pas en condition pour empêcher les animaux de traverser dans le grain, aussitôt il voulait la réparer; il la défaisait donc complètement mais avant de la reconstruire il changeait d'idée et l'abandonnait ainsi, c'était souvent ainsi qu'il agissait.

Chose curieuse, quand il avait passé 3 jours dans cet état, il revenait complètement à lui et revenait aussi lucide que s'il n'avait jamais eu de ces crises. Il se rappelait de tout ce qui s'était passé pendant sa crise de tout ce qu'il avait fait et de tout ce qu'on lui avait dit. "Je m'aperçois, disait-il, que tout ce que je fais est mal mais il y a en moi une force intérieure qui me fait agir. Bien que je sache que je ne dois pas faire une chose, je ne peux m'en empêcher". Il nous suppliait toujours, de ne jamais le faire interner disant qu'il réalisait trop où il était et qu'il mourrait d'ennui de se voir interné. Je n'ai jamais songé un seul instant à le faire interner : j'aimais mieux subir n'importe quel trouble, n'importe quel tracas que de lui imposer un nouveau supplice, j'aimais mieux passer des nuits blanches pour en prendre soin plutôt que d'en passer à me reprocher d'augmenter son martyre. Je n'ai jamais épargné de dépenses pour le faire soigner, j'ai eu recours aux plus grandes sommités médicales du temps, et jamais je ne me suis reproché l'argent que j'avais dépensé pour cela.

Une vie aussi déprimante, tant pour le déploiement d'une énergie sans borne au travail que par ces souffrances atroces qu'il a endurées devait naturellement prendre fin. C'est entre une crise et un repos qu'il rendit son âme à Dieu pour aller recevoir la récompense d'une vie passée au service de Dieu. C'est le 28 janvier 1895 à cinq heures de l'après midi, dans la 81ième année de sa vie qu'il mourut paisiblement. Il avait tant souffert durant sa vie que Dieu permit que ses derniers moments fussent sans souffrance : il est mort sans aucune résistance, sans aucune lutte apparente à la mort.

Maintenant je m'en voudrais de terminer ce récit sans dire quelques mots des dernières années de ma mère. Elle a survécu à son mari pendant près de 16 ans bien qu'elle eut élevé ses 14 enfants et en plus sa petite fille, adoptée à l'âge de 10 jours; bien qu'elle eût travaillé bien fort, et partagé les peines, les labeurs et les privations de son mari, elle avait toujours gardé une santé extraordinaire. Grande, forte et grasse, car elle pesait 220 Ibs., elle était agile et pouvait marcher toute la journée sans fatigue; elle était habile à son travail, faisait bien ce qu'elle faisait. Elle a travaillé jusqu'à la dernière semaine avant sa mort, elle passait ses moments de repos à tricoter ou a filer du lin ou de la laine; jamais nous ne l'avons vu autrement qu'au travail. S'il y avait quelqu'un de malade dans sa famille, elle allait les soigner et à l'occasion les assistait à la mort. Elle assistait aussi toutes ses filles et ses brus à la naissance d'un enfant. Tous mes enfants qui sont nés avant sa mort ont tous reçu d'elle leurs premiers soins. Je n'ai jamais dû engager de servante à la naissance d'un de mes enfants, c'est elle qui soignait ma femme et prenait charge de tout l'ouvrage de la maison. Comme preuve de sa grande vigueur et de sa grande endurance je dois dire : nous l'avons toujours vu jeûner et observer toute la rigueur du carême de ce temps-là jusqu'à l'âge de 80 ans. Un jour quelque temps avant sa mort, alors qu'elle était âgée de 85 ans elle fit le trajet à pieds de Ste. Béatrix ou elle demeurait dans le temps à S.Alphonse soit une distance d'environ 5 miles dans les montagnes pour venir me rendre visite. Si elle fit ce voyage à pieds ce n'était parce qu'elle ne pouvait pas se faire conduire en voiture, c'était simplement par plaisir, même elle voulut retourner chez elle le lendemain encore à pieds, mais je l'en ai empêchée, je suis allé la conduire en voiture..

Vers la fin du mois de juillet 1910, alors qu'elle tournait son rouet, elle se sentit malade : elle alla se coucher. Le lendemain, comme elle faisait beaucoup de fièvre, sa sœur avec qui elle demeurait fit venir un médecin; après un examen minutieux, le docteur déclara que c'était la fièvre thyphoide et que vu son grand âge, elle ne résisterait pas longtemps. On fit donc venir le prêtre, elle reçut pieusement les derniers sacrements et mourut le 5 août 1910 après huit jours de maladie.

Réf:
1 ) Récit de mon père
2) Récit de ma mère, après la mort de papa, et des parents et amis de ce dernier.
3) Mes propres souvenirs rétrospectifs.
4) Archives de ma paroisse de Saint-Alphonse
5) Papiers de famille qui me sont tombés dans les mains après que j'eus pris possession de la maison paternelle.
N.B. Il est possible qu'il y ait des erreurs dans les dates que j'ai recueillies de la bouche d'autres personnes, qui eux me les donnaient de mémoire, mais d'une manière générale j'ai lieu de croire qu'elles sont assez exactes. J'ai encore bien gravé dans ma mémoire les différentes péripéties de sa vie dans tous leurs détails. Comme je l'ai dit déjà le souper se prenait régulièrement à 7 hres. Aussitôt son repas fini, mon père appuyait ses bras sur la table et nous racontait quelques phases de sa vie; nous étions tous pendus à ses lèvres car il avait une manière intéressante de raconter. Ce n'était pas par vantardise ni par orgueil qu'il nous racontait ces faits; son seul but était notre édification. Il voulait nous encourager à supporter les épreuves que nous devions inévitablement rencontrer dans la vie. En ce moment là je m'étais proposé, même j'avais presque promis d'écrire ses récits. Je prenais donc des notes sous sa dictée et pour les compléter j'ai cueilli tous les renseignements que j'ai pu, mais un peu par manque de temps, et un peu par négligence, j'ai toujours retardé de mettre ce projet à exécution. Maintenant j'ai à souffrir ce retard, car 50 ans se sont écoulés depuis et je m'aperçois que j'ai perdu beaucoup de ces notes. Faute de ne pouvoir donner des précisions, je suis forcé de mettre de coté plusieurs faits intéressants. Dans ce récit je n'ai rien tiré de mon imagination; ce n'est pas un roman que j'ai voulu écrire ni un page littéraire vous vouvez le constater. Je n'ai que rapporté des faits aussi fidèlement qu'il m'a été possible.

Terminé à Pâques 1940 J.P.Thériault

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Monument installé en septembre 2009, au cimetière de St-Alphonse-Rodriguez, par la Société d’histoire, en hommage aux ancêtres.