L'ancêtre Mathurin Tessier

Par G.-Robert TESSIER

Allocution prononcées devant les membres de L'ASSOCIATION DES FAMILLES TESSIER à Sainte-Anne-de-la-Pérade le samedi 25 août 2001.

Le tout premier bulletin de l'Association (volume 1, numéro 1) donnait la liste des Tessier qui ont émigré de France au Québec de 1648 à 1747. Il y en quinze, mais tous n'ont pas laissé de descendance. L'idée de faire des réunions où on retrouve des descendants de ces familles est fort intéressante. Sainte-Anne-de-la-Pérade est un de ces lieux puisqu'il est le berceau des descendants de Mathurin Tessier qui est venu s'y installer en 1677.

Lorsque Mathurin se retrouve à Sainte-Anne, il est en Nouvelle-France depuis vingt ans déjà. Arrivé au pays en 1657, il a eu une vie passablement active, pour ne pas dire agitée, durant cette période. L'analyse de documents nous permet de connaître l'ancêtre et de découvrir certains traits de son caractère.

                D'abord, il faut posséder une certaine dose d'audace et d'attirance vers l'aventure pour se retrouver sur les quais de LaRochelle, port d'embarquement populaire pour la Nouvelle-France au début du 17 e siècle. Le 10 avril 1657, il se rend chez le notaire Abel Cherbonnier et accepte l'offre du marchand François Peron de s'engager pour le Canada pour y travailler durant un terme de trois années consécutives, ce qui était la règle à l'époque, pour permettre à l'émigré de s'acclimater aux rigueurs du pays. Ses gages sont de 60 livres par année et 30 livres lui ont été avancées plus 30 sols. Il était ainsi en mesure de s'acheter quelques vêtements appropriés et de faire de petites dépenses durant les quelques jours d'attente avant l'embarquement, date qui n'est pas connue. Cependant, on sait que le bateau sur lequel il a voyagé avec une vingtaine d'autres émigrés, Le Taureau, était un navire de 150 tonneaux qui accosta à Québec le 21 juin 1657.  Comme les traversées duraient environ deux mois, le départ a dû s'effectuer vers le 20 avril. Mathurin a donc passé une quinzaine de jours à LaRochelle et gravé dans sa mémoire les deux tours du port d'entrée.

Sur le même bateau on retrouve l'ancêtre des Simard, Noël Simard dit Lombrette accompagné de son père Pierre, qui eux aussi étaient originaires de Puymoyen, tout près d'Angoulème.

J'espère retrouver un jour l'acte de baptême de Mathurin qui se situerait entre 1639 et 1641, ou retracer le mariage des parents de Mathurin, Thomas Texier, patronyme devenue Tessier, et Élisabeth Poirier. À son mariage, il se dit originaire d'Angoulème, paroisse de Saint-Ausone, et dans un contrat de 1675 il se dit propriétaire de biens immobiliers, vergers, etc. dans le village Le Pellegrin à deux lieues d'Angoulème.

En 1972, mon épouse Berthe et moi avons visité ce coin, notamment Le Pellegrin. Village de quelques maisons. On y a rencontré une famille Tessier, mais la méconnaissance de leur généalogie ne m'a pas avancé. Même l'engagement d'une archiviste qui a dépouillé les actes de notaires de la région n'a pas eu plus de succès. Mais en généalogie il ne faut jamais désespérer.

Après ses trois ans d'engagement, comme beaucoup de nos ancêtres, Mathurin s'installe à la Côte de Beaupré et la première mention de Mathurin dans des documents canadiens est l'achat d'une terre en association avec Hilaire Charonnet le 4 avril 1660.

Elle se situe à 4,37 km (2,75 milles) à l'est de la chute Montmorency, dans la paroisse de l'Ange Gardien.

On remarquera que Mathurin effectue ses transactions avec un partenaire. Pourtant à 21 ans il devait être en mesure de voler de ses propres ailes.

Le 31 mars 1664, Mathurin change de partenaire et se dirige vers Château-Richer où Bertrand Chenay lui loue une de ses deux terres conjointement avec Jean BARON. C'est une terre de trois arpents de largeur et la durée du bail est de cinq ans commençant le 1 er avril 1664.

Le 27 mars 1666 Baron et Tessier achètent une terre à Saint-Pierre de l'Île d'Orléans et Mathurin n'est pas présent à la signature du contrat. Ils revendent cette terre le 5 juin 1667 et le contrat les désigne comme demeurant en la côte de Beaupré. Le Recensement de 1667 confirme leurs demeures à cet endroit.

Le 25 février 1670 François Hubert signe une obligation envers Mathurin de 81 livres pour loyers et services. Il faut croire que Mathurin a travaillé pour Hubert depuis la fin de son bail en 1669. Pour se faire payer, Mathurin fait une requête à l'intendant qui la renvoie au juge de Beaupré. Il fait procéder à une saisie de deux vaches, une taure et un bouf. Le juge lève la saisie vu qu'il ne reste que 44 livres à payer et qu'un minot de blé a été prêté à Mathurin, ce que nie Mathurin. On demande à Mathurin de prêter serment pour confirmer. Mathurin rétorque qu'il préfère perdre le minot de blé plutôt que de prêter serment. Hubert est condamné à payer 41 livres.

Famille Létourneau

Comme Mathurin épouse une Létourneau, il vaut la peine d'en parler.

David Létourneau devenu veuf avec deux enfants s'était remarié en France avec Jeanne Baril, veuve elle aussi d'après Michel Langlois. Il quitte la France avec ses deux plus vieux en y laissant sa femme qui avait eu deux enfants Élisabeth et Philippe. Vers 1665, Jeanne Baril vient rejoindre son mari : Élisabeth a 11 ans et Philippe 8 ans. La famille de quatre enfants est de nouveau réunie. Deux autres enfants viennent augmenter la famille Jacques en 1667, Gabriel en 1670, Guillaume né et décédé en janvier 1670.

Le 16 mai 1670, le père David Létourneau décède. Le 23 septembre 1670. Élisabeth épouse Mathurin Tessier après avoir passé un contrat de mariage le 21 août 1670. Jeanne Baril convole avec le domestique René Bin le 26 octobre 1670. Jeanne Baril devenue veuve se remarie avec Julien Bion dit Breton le 1 er janvier 1681 à Sainte-Anne-de-la-Pérade.

Le 25 septembre 1670, deux jours après son mariage, Antoine Andrieu concède une terre à Mathurin Tessier de deux arpents de largeur sur une profondeur de 42 arpents. C'était une terre enclavée représentant le tiers au centre d'une terre de 126 arpents. Il y avait accès par un chemin de pied le long du premier tiers.

De 1670 à 1675 Mathurin se rend chez le notaire assez souvent pour paiement de dettes, dont 150 livres en faveur du marchand Bertrand Chenay et envers Charles Lefrançois pour la location d'une terre. Le 20 février 1674, il confesse devoir à Jacques Doublet la somme de 20 livres. Au bas du contrat on peut lire un codicille " de plus une chopine d'eau-de-vie qu'ils ont bu et monsieur de Lavallée chez moi ". D'après l'écriture ce serait un témoin Chevalier qui aurait rédigé cette note. On peut déduire que Mathurin a payé la traite à Lavallée chirurgien de Beauport chez Chevalier. C'est la première fois que Mathurin appose sa marque. Cette affaire fut à l'origine d'une série de documents administratifs  qui dura quatre ans. L'affaire a suivi Mathurin jusqu'à Sainte-Anne où ses biens furent saisis jusqu'à concurrence de la somme de 20 livres plus intérêt pour un total de 32 livres. Même le 5 novembre 1676 le notaire Adhémar poursuit dans le dossier en allant porter une saisie de gages à Mathurin à Champlain. Mathurin dit ne pas avoir d'argent, ce qui est considéré comme un refus de payer. Il y a donc saisie entre les mains de Gabriel Benoît pour qui Mathurin travaille. Un an plus tard, en septembre 1677, Gabriel Benoît est assigné à comparaître. Un seul autre document traitant de cette affaire est daté d'octobre 1677 (d'après un index) mais il n'existe plus. Est-ce que l'entêtement serait un autre trait de caractère de Mathurin ?

Procès criminel en 1675

En 1675, un complot est découvert pour s'évader en Acadie et, en passant par la Rivière-du-Loup, tuer les gens du Sieur Charles Bazire et piller son magasin. Ce vol devait leur rapporter 20 000 livres. Mathurin Tessier est arrêté et mis en prison avec Nicolas Daudelin dit Champagne, Antoine Gaboury et les dénommés Laviolette et Deslauriers. C'est lors de son interrogatoire que l'on apprend que Mathurin a comme métier "tisserand en toile ouvrée" et habite la côte de Beaupré. Ce fut un long procès et finalement Mathurin fut élargi des prisons royales après avoir donné caution de sa disponibilité. Après plusieurs interrogatoires, on ne sait trop comment tout ça fini.

Il demeure que Mathurin et sa femme Élisabeth s'éloigne de la Côte de Beaupré. D'ailleurs Antoine Gaboury n'était pas un compagnon très recommandable. Il venait de sortir de prison car le 2 novembre 1668 il fut condamné à neuf années de galère par le Conseil souverain pour le crime de viol commis en la personne de Jeanne Hébert fille de François Hébert.

C'est lors de ce procès que Mathurin, pour la première fois, fut affublé du surnom " Maringouin "

Le 28 octobre 1675 Mathurin achète de Catherine Gesmier sa terre à l'île d'Orléans. Comme prix de vente, Mathurin lui paie son passage en France plus la somme de 200 livres perçues sur des biens fonds qu'il a au village Le Pellegrin, à deux lieues d'Angoulème qui consistent en terre, maison, vignes et autres choses mentionnées au Mémoire. On ne sait comment cette autre affaire se termine.

Sainte-Anne-de-la-Pérade

Quand on suit toutes ces transactions, on constate que Mathurin aime le changement. Il est absent de chez lui le 20 mars 1676, mais y est le 22 avril. Le 5 mai suivant il est rendu à Batiscan travaillant pour le compte d'Antoine Trottier et y demeure jusqu'en octobre. Le 5 novembre 1676 il est à Champlain engagé par Gabriel Benoît.

Le 20 avril 1677, Mathurin Tessier demeurant à Batiscan s'engage à travailler pour un mois au prix de 36 livres envers Pierre Dandonneau pour les semences. Finalement, c'est le 2 novembre 1677 que Mathurin Tessier et Élisabeth Létourneau s'amènent à Sainte-Anne.

                Pour connaître la période péradienne, les lecteurs et lectrices sont invités à revenir au bulletin de l'Association Le Défricheur , volume 2, numéro 2, août 2001. La vie de ce couple prend fin quand Mathurin décède à Montmagny le 19 janvier 1703 de la petite vérole semble-t-il. Puis Élisabeth est admise à l'Hôtel-Dieu de Québec le 18 mars 1708 et y meurt le 18 mai à l'âge de 52 ans d'après le registre des malades. Elle en avait 54. Il faut ajouter qu'Élisabeth connaissait cet hôpital, y ayant été hospitalisée le 11 juin 1694. Dans ce cas-ci, on y indique qu'elle est originaire de Saintonge et qu'elle a 88 ans quand elle en avait 38, peut-être que le 3 a été confondu avec un 8. (Marcel Fournier, Le registre journalier des malades de l'Hôtel-Dieu de Québec (1689-1730) Archiv-Histo, CD-ROM. 2001).

Même dans la mort, Mathurin et Élisabeth n'ont pas su fixer leurs cendres dans un des divers endroits où ils ont vécu.

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Auteur : G-Robert Tessier, Sillery, Qc ( 21 )

Source : Le Défricheur Avril 2002