MÉMOIRES DE LA SOCIÉTÉ GÉNÉALOGIQUE
CANADIENNE-FRANÇAISE

Volume 52 cahier 228 - été 2001

L’énigme de l’ancêtre Kérouac enfin résolue :
une coopération Bretagne ‑ Québec

Clément Kirouac  

Urbain-François Le Bihan, sieur de Kervoach aimait brouiller les pistes. Il s’était embusqué au plus profond des archives bretonnes et québécoises et il aura fallu des années de recherches pour découvrir ce fils de famille, devenu aventurier pour collecter les plus belles fourrures et tenir son rang[1].

U

ne étroite collaboration entre la Bretagne et le Québec a fini par venir à bout de l’énigmatique ancêtre des Kerouac, Kirouac et Kéroack d’Amérique. La grande responsable de cette découverte est madame Patricia Dagier, du Centre généalogique du Finistère, antenne de Quimper. Après trois ans de recherche soutenue, et grâce à la rigueur de cette généalogiste passionnée, le vrai visage de l’ancêtre nous était révélé à la fin de septembre 1999. Un troisième chercheur, François Kirouac de Québec, vint se joindre à l’équipe au printemps de 1998.

Cette communication se veut un encouragement à tous les généalogistes qui rencontrent des difficultés quasi insurmontables dans leurs recherches et qui, bien souvent, ont envie de tout abandonner. La démarche présentée revêt un caractère pédagogique et elle suit de façon méthodique le déroulement dans le temps des recherches menées sur l’ancêtre des Kirouac, de la fin du XIXe siècle à 1995 et de 1996 à 1999 inclusivement.

 

Préliminaires

On dénombre au Canada et aux États-Unis, pas moins de six graphies différentes de notre nom : Kérouac, Kéroack, Kirouac, Kyrouac, Kérouack, Kirouack. Au temps de nos ancêtres, où la grande majorité des gens ne savaient pas écrire, nous avons même retrouvé dans divers actes paroissiaux des Carouac, des Carunoac voire même des Keloaque, mais il s’agissait toujours de notre patronyme, nom d’origine bretonne. La première syllabe de notre nom, Ker, signifie maison ou village et on compte en Bretagne pas moins de 18 000 patronymes et toponymes commençant par un Ker. De plus, les anciens Bretons avaient l’habitude d’utiliser le K barré (K/) qui était l’équivalent du Ker. Certaines graphies de notre nom variaient selon les signatures : K/voac, K/uoac, K/voach. Des recherches récentes sur le terrain ont démontré que K/voac se prononce Kerouac. Et puis, en langue bretonne, le v et le u étaient escamotables, ce qui donnait Kéroac.

Ici, beaucoup de familles se sont intéressées à leur généalogie et ont rapidement remonté à leur ancêtre en identifiant la présence de lointains cousins du même patronyme en France. C’est ainsi que les Tardif venaient d’Étables-sur-Mer, près de Saint-Brieuc, les Legault dits Deslauriers d’Irvillac en Bretagne et les Perron, de La Rochelle. Mais en ce qui nous concerne, on n’a retrouvé personne portant le nom de Kerouac en Bretagne et ce, malgré la multitude de patronymes commençant par la syllabe Ker. Bizarre n’est-ce pas, pas un Kerouac en Bretagne et près de 3000 en Amérique.

 

Le premier document : l’acte de mariage de l’ancêtre

Tout comme l’ont fait les premiers chercheurs de notre famille, examinons les principaux éléments de l’acte de mariage de l’ancêtre, mariage qui a eu lieu à Cap-Saint-Ignace, le 22 octobre 1732. Il signe à la manière bretonne, signature que nous n’avons su élucider vraiment que durant la dernière décennie.

L’an mil sept cent trente deux, le vingt deuxième jour du mois d’octobre, après avoir eu la dispense de trois bans de mariage de Monseigneur de Samos, Coadjuteur de quebec entre le sieur Maurice Louis Le Brice de Karouac de la paroisse de Beriel, Esveché de Cornouaille fils de monsieur françois hyacinte Le Brice de Karouac Et de dame Véronique Magdeleine de meu Seuillac Ses pere et mere d’une part, Et de Louise Bernier fille de deffunt jean Bernier Et de Geneviève Caron Ses pere Et mere de cette paroisse d’autre part.

(...) en présence de Nicolas Jean de Kerverzo (...)

frere Simon Foucault miss.

Maurice Louis Le Bris S De K/voach

 

La tradition tenace de l’abbé Jules-Adrien Kirouac

Pour les Kirouac, le travail sera long et ardu pour retrouver ce patronyme de « Kervoach » qui n’en était pas un et pour identifier la paroisse natale de « Beriel » qui n’était pas une paroisse non plus. Il y a plus d’un siècle, l’abbé Jules-Adrien Kirouac, suite à un voyage en France, avait élaboré une hypothèse qui s’est transmise de génération en génération dans notre famille. Après la mort de l’abbé Jules-Adrien, c’est son neveu et héritier spirituel, le Frère Marie-Victorin, de son vrai nom Conrad Kirouac, qui reprit de flambeau et au fil du temps, la tradition allait s’adapter aux circonstances. Puis le Frère Marie-Victorin a transmis ses écrits à son ancien professeur, le Frère Lucien Serre, historien qui, lui, les colligea et en fit l’article de référence sur notre famille, article publié en 1928 dans le Bulletin de Recherches historiques [2]. Qui, dans notre famille, aurait pu remettre en question les dires de ces hommes cultivés qu’étaient l’abbé Jules-Adrien et Conrad Kirouac ? Des décennies plus tard, c’est Jack Kerouac, le célèbre écrivain américain, qui s’était rendu à Paris et en Bretagne en quête du lieu d’origine et de l’identité de son ancêtre. De son vrai nom, Jean-Louis Kerouac, il se présentait là-bas comme étant « Jean-Louis Le Bris de Kerouac », convaincu qu’il était de détenir cette particule de la noblesse bretonne [3].

 

La tradition de l’abbé Jules-Adrien Kirouac reprise par Lucien Serre

Mentionnons l’historien Robert Rumilly qui, dans un ouvrage bien connu, Le Frère Marie-Victorin et son temps publié en 1949, reprend intégralement à son compte les dires de Lucien Serre et je le cite :

L’abbé Jules Kirouac, curé de Sainte-Justine, a obtenu ces renseignements au cours d’un voyage en France. Il les a communiqués à son neveu, le Frère Marie-Victorin, qui les a lui-même transmis à Lucien Serre, en 1928. Ces renseignements et ceux qui suivent sur le même sujet ont été rassemblés par l’Institut généalogique Drouin de Montréal. Cet Institut a préparé pour nous, sur la famille du Frère Marie-Victorin, des notes généalogiques constituant un précieux document historique. Nous désirons l’en féliciter et l’en remercier[4].

Que contenait donc l’article de Lucien Serre publié dans le Bulletin de recherches historiques de 1928 ? L’ancêtre ne venait plus de Beriel mais de Kerien, dans le but évident de raccorder cette petite commune des Côtes-du-Nord aux de Kerouartz qui y avaient vécu et d’où étaient partis trois frères en 1730 dont l’un serait mort durant la traversée. A son arrivée en Nouvelle-France, Maurice-Louis de Kéroac aurait tenu commerce à Kamouraska. Son autre frère, Alexandre de Kérouack, qui n’a pas fait souche au pays, n’a laissé qu’une seule trace de sa présence, soit sa signature au baptême du troisième fils de Maurice-Louis. Le grand généalogiste, monseigneur Cyprien Tanguay, ne fait aucunement mention de ce frère et nous verrons un peu plus loin ce qu’il en était exactement de cette signature et de qui elle était vraiment, démolissant ainsi la légende des trois voyageurs.

Lors du mariage de l’ancêtre en 1732, un compatriote, Nicolas Jean de Kerverzo, signe comme témoin du marié et des historiens d’ici ont prétendu que ce Kerverzo était rentré en France par la suite. Des recherches menées en 1998 ont démontré qu’il s’agissait en fait de Nicolas-Jean Olide de Kerverzo, originaire de l’évêché de Saint-Brieuc en Bretagne, marié en 1736 à La Pocatière, et qu’il pratiqua le notariat de 1748 à 1755 laissant 365 actes notariés. Dire qu’il n’avait pas laissé de traces après le mariage de son compatriote de K/voach est tout à fait inexact.

Cyprien Tanguay écrit que l’ancêtre eut trois fils dont deux avaient fait souche, et c’est exact, mais il a eu la main moins heureuse quand il s’est agi de les nommer dans l’ordre car il a alors inversé l’aîné et le cadet. La banque de données Parchemin contenait l’explication de la méprise. En réalité, « Louis est le fils dernier[5] ». et Alexandre, dit « Alexandre-Simon, est l’aîné[6] ». Finalement, et toujours selon la tradition laissée par Lucien Serre, en mars 1736, pour une affaire de succession, et afin sans doute d’approvisionner le magasin, Le Brice de Kéroac partit du Cap-Saint-Ignace sur une goélette pour aller s’embarquer sur un navire à destination de la France. Il tomba malade vis-à-vis de Kamouraska où il mourut le 5 mars 1736. Celui qui a écrit ces lignes ne devait pas savoir que le Saint-Laurent n’était pas navigable à cette époque de l’hiver.

 

Les autres sources généalogiques

Pour ce qui est des autres sources généalogiques concernant le nom de l’ancêtre des Kirouac, tous les grands outils généalogiques canadiens-français se sont référés à l’acte de mariage de 1732. Tous ont transcrit le patronyme Le Bris par celui de Le Brice, et pour ce qui est de la particule de Kervoach, Cyprien Tanguay nous donne Kéroach dit Kéroac, dit Breton et Kuéroack. Les autres ouvrages donnent en général Kéroac, voire même Kirouac. Les seules différences qu’on retrouve dans ces ouvrages généalogiques portent sur des graphies quelque peu différentes de la signature de notre ancêtre, sans doute dues aux particularismes de la langue bretonne. Même pour nous, Kirouac, la lecture correcte de notre patronyme d’origine, K/voach, n’a été faite que récemment à la lumière des particularités bretonnes exposées plus haut, et nous verrons plus loin toute l’importance de la révision de cette lecture bretonne.

 

Le lieu d’origine de l’ancêtre

Il y a donc confusion relativement au lieu d’origine de l’ancêtre inscrit dans son acte de mariage. Le père Simon Foucault avait écrit « Beriel », graphie qui a été, comme on l’a vu dans la tradition de Lucien Serre, à l’origine de bien des affirmations douteuses. Et pourtant, dès 1892, l’abbé Jules-Adrien Kirouac ne disait-il pas s’être rendu à « Berrien » ? Et plus près de nous, le Dictionnaire national des Canadiens-Français de Drouin [7] indiquait bien que l’ancêtre des Kirouac venait de « Berrien en Cornouaille », ce qui s’est avéré être le véritable lieu d’origine de l’ancêtre.

Comme pour notre patronyme, ce sont des recherches récentes qui sont venues régler le sort de Beriel et de Kerien. Pour ce qui est de Beriel, voici la réponse de monsieur Seckel de la Bibliothèque nationale de France en 1996 : « Pas de paroisse de Beriel. (…) Nos prédécesseurs en précision généalogique, ont fait le rapprochement éventuel avec la commune bien réelle de Berrien, département du Finistère, canton de Huelgoat. » De plus, madame Jeannine Blonce, présidente du Centre généalogique des Côtes d’Armor, dans une lettre du 26 novembre 1996, affirmait ce qui suit : « J’ai consulté le recueil des trèves et paroisses des Évêchés de Dol, Rennes, St-Malo, Nantes et St-Brieuc. Je n’ai pas trouvé de Beriel et il n’apparaît pas non plus que Beriel soit devenu Kerien ». Que de détours pour en arriver à Berrien, immense paroisse à deux trèves : Huelgoat et Locmaria-Berrien, situées à la frange des Monts d’Arrée De nos jours, Huelgoat a englobé Berrien pour devenir le centre important de cette région et, comme nous le verrons, le lieu d’origine de l’ancêtre de tous les Kerouac d’Amérique.

 

Création de l’Association des familles Kirouac

Même si la tradition de Lucien Serre a duré plusieurs décennies, voire jusqu’au début des années 90, cela ne veut pas dire que chez les Kirouac d’ici, les choses stagnaient, loin de là. A la fin des années 80, un chercheur breton, M. Le Petit, était embauché avec mandat de tirer notre histoire au clair. Pendant au moins cinq ans, il examina les registres de plusieurs villages bretons dont ceux de Berrien (Huelgoat) où il retint le nom d’un certain François Le Bris et sur lequel il orienta ses recherches parce qu’il le « soupçonnait d’être le père de l’ancêtre». Il y releva aussi une mention d’un François-Joachim Le Bihan de Kervoac et les noms de quelques membres de cette famille.

Et dans une sorte de bilan de ses recherches, voici ce qu’il affirmait en 1994, dans le Bulletin des familles Kirouac : « Autant d’hypothèses livrées à la perspicacité du lecteur. »[8]  Six mois plus tard, le président fondateur de l’Association, Jacques Kirouac, commentait ces résultats en ces termes : « Toutes ces démarches devraient éventuellement produire quelque chose. En cette matière, il nous faut être patient et le hasard constitue peut-être notre meilleur allié. »[9].

 

Une recherche personnelle de 1996 à 1999

Ayant toujours été intéressé par l’histoire de l’ancêtre des Kirouac, je décidai donc en 1996, à titre personnel, de m’impliquer dans cette recherche. En mai de la même année, en préparation à un voyage en Bretagne en septembre, une centaine de cartons de recherche étaient envoyés à des Le Bris relevés dans les annuaires téléphoniques des départements du Finistère, des Côtes d’Armor et du Morbihan. L’avis de recherche a été éparpillé dans 27 communes ou municipalités de ces départements et il contenait un appât qui indiquait que le célèbre écrivain américain, Jack Kerouac, faisait partie de cette famille dite « Le Bris de Kerouac ».

Un de ces avis de recherche parvint à Pierre Le Bris, libraire et éditeur à Brest, que Jack Kerouac avait rencontré en 1965, lors de son voyage en Bretagne. [10] Ce Le Bris très connu allait par la suite contribuer au développement de la recherche. Grâce à ses contacts avec André Rivier, journaliste au Télégramme de Brest, il fit paraître intégralement cet avis dans le journal qui tirait à 200 000 exemplaires à cette époque et la nouvelle parut le samedi, 17 août 1996.[11] Voici comment Patricia Dagier décrit les retombées de cet avis de recherche :

Dans ce branle-bas de recherches tous azimuts, toutes sortes d’hypothèses furent émises. On pensait que les Kerouac pouvaient venir de Gouarec dans les Côtes d’Armor, du bourg de Muzillac dans la Morbihan, du village de Kerouac en Kernével, de la chapelle de Perguet en Bénodet, autrefois Beriet, de l’étang de Kervoarc’h en Plomelin, du bourg de Berrien, du Moustoir en Châteauneuf-du-Faou, de Carhaix et de tant d’autres. Tous ces lieux mentionnés avaient un trait en commun : ils n’avaient pas été soumis à la rigoureuse ascèse de la lecture des actes paroissiaux, actes qui auraient pu éventuellement révéler la présence de « Le Bris de Kerouac » ayant vécu en ces endroits.

 

Une étape très importante

Comme l’acte mariage de l’ancêtre indiquait qu’il était originaire de la Cornouaille, il était donc logique de faire appel au Centre généalogique du Finistère, et plus précisément, à son antenne de Quimper, ce qui fut fait. Après une visite au CGF, le dossier Kirouac fut confié à la généalogiste  Patricia Dagier. C’était pour elle un vrai départ à zéro car, pour ne pas influencer sa recherche, les hypothèses formulées par le dernier chercheur de l’Association des Familles Kirouac ne lui avaient pas été remises.

 

Patricia Dagier de Quimper, une passionnée de généalogie

Durant trois ans, madame Dagier a consulté tous les registres paroissiaux du Finistère et à ce sujet, voici ce qu’elle écrivait en 1999 :

Lorsque je dis que j’ai lu tous les registres paroissiaux du Finistère, il s’agit bien des registres (papiers ou microfilms) contenant l’intégrale des actes. J’insiste d’ailleurs sur le fait que c’est le seul moyen de faire correctement de la généalogie car tout le contenu d’un acte est important. Des tas de renseignements autres que le nom des baptisés ou mariés, et concernant les parrains, témoins, etc… peuvent être exploités et renseigner le chercheur. J’estime avoir tout mon temps et j’exploite chaque petite phrase, chaque petit indice. Si je ne l’avais pas fait pour votre recherche, j’en serais toujours à mon point de départ, car je n’aurais jamais trouvé les 4 signatures de votre Ancêtre, cachées dans des liasses énormes d’archives judiciaires.[12]

Afin de mettre toutes les chances de son côté, elle s’imposa de faire elle-même la saisie de tous les actes paroissiaux de Huelgoat pour la période allant de 1612 à 1812, établissant ainsi une banque de données lisibles sur le logiciel Accès. Cette banque contient pour cette période : 6446 naissances, 1736 mariages et 4719 sépultures. Pour ce qui est des patronymes qui nous intéressent en particulier, on y relève : 479 mentions de Le Bris, 37 de Bizien et 124 de Le Bihan. Et puis, on ne compte plus les voyages que Patricia Dagier a dû faire dans les Centres généalogiques et aux Archives de Bretagne. Combien de fois a-t-elle dû se rendre à Brest, à Saint-Brieuc, à Vannes et à Huelgoat pour consulter les différentes sources bretonnes[13].

 

Des patronymes inexistants

Grâce aux pages du Lien, bulletin du Centre généalogique du Finistère, de nombreuses questions ont été posées aux membres chercheurs. Après une année complète, aucune réponse positive n’était parvenue à toutes ces questions posées, ce qui venait confirmer les dires de madame Dagier : « Aucun Le Bris de Bretagne n’avait porté la particule de Kervoach tel qu’indiqué dans l’acte de mariage de l’ancêtre, en 1732 ».

Mais que dire du nom de sa mère, Véronique-Magdeleine de « meu Seuillac », tel que noté dans l’acte de mariage ? Encore là, nos connaissances de la langue bretonne nous avaient fait cruellement défaut et tous les experts nous ont certifié que ce nom de Meu Seuillac était la version ancienne du patronyme « Muzillac », très connu en Bretagne et porté par une famille noble qui avait conservé ses titres de noblesse. Cette famille avait habité le château de Pratulo en Clenden-Poher et tous les noms de ses membres étaient fidèlement répertoriés et facilement vérifiables, mais on n’y trouva pas de Véronique-Magdeleine. Que penser alors ? Une invention de l’ancêtre pour essayer de faire noble, lui qui se faisait appeler « De Kervoach » ? Un petit détail en passant, le témoin à son mariage, Nicolas-Jean de Kerverzo, était fort probablement apparenté à cette famille de Muzillac par le lien d’une famille Perichou de Kerverzo. Faut-il y voir une astuce du témoin compatriote lors du mariage ? Toujours est-il qu’il n’a été trouvé, ni de « Véronique-Magdeleine de Muzillac », ni de « Le Bris de Kervoach ». Mais d’où pouvait bien provenir le nom des « Kerouac » qui s’écrivait Kervoac en Breton ?

 

Automne 1997, enfin une lumière au bout du tunnel

A l’automne de 1997, soit environ une année après le début des recherches, la lumière allait commencer à se faire et écoutons à nouveau ce qu’affirmait madame Dagier :

Après avoir remué une foule de documents et recensé tous les villages bretons portant un nom similaire, une lueur d’espoir apparaissait enfin dans un registre paroissial de Morlaix-Saint-Mélaine. Un certain Auffroy Le Bihan sieur de Kervoac à Morlaix en 1648 ! Un même Auffroy Le Bihan né en 1618 à Lanmeur fils d’un notaire. Et un village de Kervoac à Lanmeur ! La boucle était bouclée. » [14]

C’est donc en sortant du diocèse de Cornouaille et en pénétrant dans le Trégor, que madame Dagier a pu identifier trois lieux-dits appelés Kervoac Huella, Kervoac Izella et Kervoac Creiz situés à la périphérie de Lanmeur. A ce sujet, une confirmation récente et autorisée nous a été fournie par Jean-François Pellan, Président du CGF :

Je n’ai trouvé aucun autre lieu-dit en Bretagne qui s’appelle Kervoac en dehors de celui existant à Lanmeur (…) Compte tenu du fait qu’il n’y a pas d’autre lieu-dit que celui de Lanmeur, on peut donc affirmer que l’origine de ce nom est dans cette paroisse (…) Tous les porteurs de ce patronyme descendent du même personnage et un seul lieu de Bretagne porte ce nom. Voilà qui n’est pas ordinaire (…)[15].

C’est dans ce contexte toponymique qu’allait se dérouler la suite des recherches. Tel qu’indiqué plus haut, seule une famille Le Bihan, dans toute la Bretagne, famille originaire de Lanmeur, seule cette famille avait porté la particule de Kervoac, particule conservée en Bretagne par quatre générations de ces Le Bihan.

Henry Le Bihan, Notaire à Lanmeur (marié en 1609).
Auffroy Le Bihan sieur de Kervoac, marchand à Morlaix  (1618-1662).
Laurens Le Bihan sieur de Kervoac, Procureur à Huelgoat (1646-1686).
François-Joachim Le Bihan sieur de Kervoac, Notaire royal à Huelgoat (1666-1727). Marié en 1687.

La particule de « Kervoac » empruntée par cette famille Le Bihan aux lieux-dits de Lanmeur migra d’abord sur Morlaix et ensuite sur Huelgoat, point d’implantation de cette lignée de Le Bihan. Comme nous l’avons déjà vu, Huelgoat était cette ancienne trève de Berrien où on retrouvait trois patronymes apparentés : les Le Bihan, les Le Bris et les Bizien.

 

Intensification des recherches au Québec

Pendant ce temps, les recherches se poursuivaient assidûment au Québec, tant aux Archives nationales qu’à la Société généalogique canadienne-française. Au cours de l’année 1998, François Kirouac de Québec monta dans le train de Patricia Dagier, nous apportant son aide, sa détermination et le fruit de ses travaux amorcés depuis déjà quelques années. Comme l’ancêtre avait vécu dans le district judiciaire de Québec, de nombreux actes notariés non classés n’étaient disponibles qu’aux Archives nationales de Québec et c’est dans ces vieux papiers, dits liasses, que François Kirouac fit des découvertes majeures concernant l’ancêtre.

Au printemps de 1998, une collaboration Quimper, Montréal et Québec devint donc de plus en plus étroite. Le conseil de madame Dagier était clair : « Il faut tout lire ». Sa consigne ayant été suivie à la lettre par la lecture des actes paroissiaux et des actes notariés sur microfilms, tous ces efforts allaient porter leurs fruits en temps et lieu. Aux actes de baptême, de mariage et de sépulture déjà découverts depuis une vingtaine d’années, vinrent s’ajouter plusieurs actes, jusqu’alors inconnus, révélant des surprises étonnantes. C’est ainsi qu’une liste de 13 signatures de l’ancêtre a été constituée, signatures d’une très grande qualité, tranchant sur celles de ses contemporains, et laissant entendre qu’il avait sans doute reçu une instruction hors du commun voire même, une formation notariale, rien de moins.

 

Les treize signatures laissées par l’ancêtre

Examinons d’abord 11 des 13 signatures de l’ancêtre relevées entre 1730 et 1735, soit sur une durée de 5 ans. Ensuite, nous nous attarderons sur 2 signatures de 1727, découvertes en juillet 1999 et qui constituent une étape marquante dans la recherche. Ces signatures ont toutes été comparées et scrutées à la loupe et, indéniablement, se sont toutes révélées être de la main de l’ancêtre. Procédons dans l’ordre chronologique.

2 janvier 1730 : Beaumont. Registre du Conseil supérieur, procédures judiciaires en matières criminelles. Inventaire de choses trouvées chez un nommé Ménart. L’ancêtre signe de son prénom uniquement : Alexandre.

18 février 1730 : Notaire Michon. Acte de vente d’une terre sous seing privé par Jean Costé, seigneur de la Rivière Verte, à Jacques Gueray. L’acte est rédigé et signé par Allexandre Lebreton. [16] (Note : Cyprien Tanguay indique « Breton » comme équivalent de Kerouac).

22 octobre 1732 à Cap-Saint-Ignace : Acte de mariage de l’ancêtre avec Louise Bernier. Dispense de trois bans. Première signature sous le nom de « Le Bris ».
Maurice Louis Le Bris S De K/voach.

12 janvier 1733 : Notre-Dame de Québec. L’ancêtre signe comme témoin au mariage d’Olivier Guiguin et de Marie-Louise Giraud.
Louis De K/voach

10 février 1733 : Notre-Dame-de-Bonsecours de L’Islet. L’ancêtre signe comme témoin au mariage de Jean-Baptiste Duval et de Françoise de Ladurantaye.
Maurice Louis Le Bris K/voach.

9 mars 1733 : Notaire Michon. Renonciation à Cap-Saint-Ignace à la succession de Jean-Baptiste Bernier et de Geneviève Caron, ses beaux-parents. Il signe :
Maurice Louis Le Bris K/uoach.

Quelques précisions importantes : l’ancêtre n’utilise que 3 fois le patronyme « Le Bris » et ce, en dedans de cinq mois, sur une durée de 9 ans. Durant ces 5 mois, le prénom Alexandre disparaît et l’ancêtre se donne une toute autre identité, soit celle de « Le Bris De K/voach », prénommé Maurice Louis ou Louis tout simplement ; toutefois, son patronyme De K/voach demeure.

Le 30 novembre 1733, dans une lettre de 5 pages écrite à Cap-Saint-Ignace, l’ancêtre s’adresse au gouverneur Beauharnois pour dénoncer un voleur d’église et pour lui demander de lui prêter main forte afin d’arrêter le voleur[17]. Sa signature se réduit à :
Alexandre De K/voach.

Le 3 décembre, soit 4 jours plus tard, c’est l’Intendant Hocquart qui lui répond, et comme suit : « Il est ordonné à tous les Capitaines et autres officiers de Milice de prêter main forte au sieur Alexandre Le Breton domicilié au Cap-Saint-Ignace… pour arrêter le quidam.» [18] (Note : cette réponse aussi rapide de l’Intendant Hocquart prouve sans doute que l’ancêtre avait l’oreille des gouvernants de la Nouvelle-France)[19].

21 mars 1734 : Notaire Rageot. A Cap-Saint-Ignace, lors de l’engagement d’un nommé Chamberlant, il signe :
Alexandre De K/uoach.

9 juillet 1734 : Notaire Étienne Jeanneau. Seigneurie des Aulnes, paroisse Saint-Roch. Lors de l’achat d’une terre dite des Trois-Ruisseaux, il signe :
Alexandre De K/uoach.

25 mai 1735 : Cap-Saint-Ignace. Lors du Baptême de son dernier fils, Louis, il signe :
Alexandre De K/uoach.

Note : Voici la signature attribuée à un supposé frère de l’ancêtre contenue dans l’article de Lucien Serre en 1928. Les chercheurs de cette époque ne savaient pas que l’ancêtre avait joué avec son identité et cette autre signature était bel et bien la sienne.

14 juillet 1735 : Kamouraska. Aux funérailles de Joseph Michaud, il signe :
Alexandre De K/uoach.

Note : Un fait très important est à noter, dans ces 5 dernières signatures : on constate que son nom a atteint sa forme définitive : il reprend son prénom d’origine, Alexandre et c’est la particule toponymique « K/voach » qui devient son nom de famille et ce, jusqu’à sa mort, le 5 mars 1736. Lors de ses funérailles, à Kamouraska, le curé Auclair avait écrit « Alexandre Keloaque breton de nation ».

 

Les connaissances notariales de l’ancêtre

L’étude de certains actes qui précèdent nous laisse entrevoir que l’ancêtre avait certainement reçu une formation notariale. La lettre au Gouverneur Beauharnois et l’acte de vente Costé-Guéray d’une terre dans la seigneurie de la Rivière Verte sont rédigés dans les formes notariales habituelles. Pour être valide, cet acte de vente devait être déposé chez un notaire, ce qu’avait fait l’ancêtre en le déposant chez le Notaire Michon. On doit à François Kirouac de Québec le mérite d’avoir découvert ces deux précieux documents qui viennent appuyer solidement le fait qu’Alexandre de Kervoach avait des connaissances notariales indéniables et qu’il avait su les mettre au service de ses concitoyens, comme la chose se faisait occasionnellement à l’époque.

Toujours dans ce contexte notarial, d’autres détails ne peuvent passer inaperçus : le témoin au mariage de l’ancêtre, Nicolas Jean de Kerverzo, était arpenteur et notaire. De plus, pourquoi l’ancêtre n’avait-il pas rédigé de contrat lors de son propre mariage ? Ses connaissances notariales lui suggéraient sans doute qu’il ne pouvait faire un tel acte sans décliner sa véritable identité.

 

Le « chaînon » manquant

Le 11 juillet 1999, une découverte majeure était faite à Québec par François Kirouac qui trouva, au bas de l’acte de mariage religieux de Gabriel Chartier et de Marie-Jeanne Coutance d’Argencour, la première signature d’un certain « Alexandre Le Bihan ». Dans cet acte, le curé faisait mention de la présence d’Alexandre Carunoac. La suite logique de cette découverte était donc de vérifier si le couple Chartier-Coutance d’Argencour avait fait établir un contrat de mariage. La vérification à été faite à Montréal dans la banque de données Parchemin qui indiquait bien qu’un tel acte existait et qu’il avait été passé devant le Notaire Dubreuil, le 25 janvier 1727. La lecture de cet acte microfilmé réservait toute une surprise car notre homme signait comme suit : hyacinte Louis Alexandre De K/voach Le Bihan. Patricia Dagier avait bien eu raison de dire : « Il faut tout lire ».

Ces deux signatures, cachées dans des actes tout à fait ordinaires, comme tant d’autres, venaient de nous faire franchir un pas important. Elles confirmaient, encore une fois, la conviction que madame Dagier entretenait depuis plus d’une année à savoir, que l’ancêtre était issu de cette famille Le Bihan, originaire de Lanmeur, et que cette famille était la seule, dans toute la Bretagne, à avoir utilisé la particule de Kervoac. Il s’agissait donc vraisemblablement de l’un des descendants de cette famille Le Bihan, à la quatrième génération, soit celle de François-Joachim Le Bihan sieur de Kervoac, notaire royal à Huelgoat. Ce dernier avait épousé Catherine Bizien en 1687 et ils avaient eu treize enfants, entre 1688 et 1711. De ces treize enfants, au moins cinq étaient nés dans la période lacunaire de 1692 à 1703 inclusivement.

Dans son désir de ne rien laisser au hasard, le 15 août 1999, madame Dagier est même venue à Montréal dans l’intention d’y lire tous les actes paroissiaux couvrant la période de 1720 à 1736. Mais elle n’a eu le temps de lire que la moitié des paroisses du Québec ayant tenu registres à cette époque. L’ancêtre étant « Voyageur », madame Dagier avait mis également à son programme de lecture la liste des Forts français où on aurait pu noter sa présence. Le reste du travail de lecture a été complété par François Kirouac et par moi-même.

 

Pas encore de certitude définitive

Mais cette découverte des deux actes de 1727 ne disait pas de quel fils de cette famille il s’agissait. Il faudra attendre encore près de deux mois avant d’en arriver à un résultat concluant. Madame Dagier savait déjà que cette famille était dispersée dans le Finistère, à Huelgoat, à Brest, à Landivisiau, à Scrignac et à Saint-Pol-de-Léon. Une première lecture de tous les registres de contrôle d’actes, de contrôle de bans, de centime denier et insinuation suivant le tarif ne donnèrent aucune trace de notre Hyacinthe Louis Alexandre Le Bihan de Kervoac. Cependant, vu l’importance de cette famille dans la région, de nombreuses mentions et signatures nous offraient des pistes intéressantes et, par de multiples recoupements, il devenait de plus en plus certain qu’il s’agissait bien de l’un des fils de François-Joachim Le Bihan de Kervoac, notaire royal à Huelgoat. Mais lequel ? La réponse à cette question fut trouvée dans des  liasses de procédures criminelles de la juridiction de Huelgoat, Châteauneuf-du-Faou et Landeleau, liasses contenant une plainte déposée par le sieur François-Joachim Le Bihan de Kervoac au nom de son fils mineur, Urbain-François, impliqué dans une affaire de vol au cours d’un mariage bien arrosé. Pour nous résumer cette surprenante histoire, laissons la parole à Patricia Dagier.

C’est après avoir participé à un mariage que Urbain-François Le Bihan se retrouve à l’auberge Fournel avec le marié, la sœur de la mariée et d’autres personnes déjà sur place. Ils sont attablés autour d’une bouteille de vin dans la chambre au-dessus de la cuisine. Après s’être rendue compte qu’elle venait de perdre son argent, la sœur de la mariée, Constance Berthélemy, accuse alors Urbain-François Le Bihan d’être le voleur. Cette dernière, appuyée par son frère, Maurice, et ses autres soeurs, Louise et Françoise, décide alors de le faire descendre dans la cuisine pour le fouiller. Tout en continuant à l’injurier, ils le conduisent ensuite à l’écurie, d’où ils entendent crier que l’argent vient d’être retrouvé sous la table, celle-là même où ils étaient installés un peu plus tôt.

Une foule de personnes, attirée par le bruit et les cris, assiste à cette scène déshonorante pour le fils Le Bihan. Les Berthelemy, qui l’ont déboutonné et lui ont arraché la cravate et les manches, affirment que ce n’est pas là son premier vol, qu’il a déjà volé quarante sols à un certain Plassart qui revenait de Saint-Pol, et qu’il a déjà coupé 3 bourses sur le même chemin. Ils rajoutent qu’il est connu pour ses délits à Saint-Pol et à Cornouaille et qu’il est un gaillard subtil, capable de tout. De plus, il est accusé d’avoir voulu « forcer » ladite Constance dans un pré appelé Prat Ru. François-Joachim Le Bihan, le père, tente alors, en faisant témoigner 11 personnes, de les faire arrêter.

Il s’agit évidemment d’un conflit de classes sociales. Comment des personnes du « dernier ordre et de la lie du peuple» ont-ils osé porter atteinte à la dignité de la famille Le Bihan ? Le sieur de Kervoac qui s’est « employé à former l’éducation de ses enfants sur la probité exemplaire qui est héréditaire dans sa maison et dans celle de toute sa famille », ne peut laisser dire que son fils est un voleur, un fripon, un gaillard subtil et qu’il a de plus voulu abuser d’une jeune fille appartenant à ce ‘dernier rang’.

Lors des interrogatoires, les accusés se rétractent et nient avoir proféré de telles injures. Ils prétextent avoir trop bu ce jour-là et ne plus se souvenir de leurs propos. Aucun document ne fait état de la suite de l’affaire, mais étant donné que l’argent avait été retrouvé, on peut supposer que le tribunal aura été indulgent. Pour les Le Bihan, c’était avant tout une affaire d’honneur. Urbain-François Le Bihan n’apparaît plus sur aucun registre de Huelgoat après cet épisode et à ce jour, il n’a été localisé dans aucune autre paroisse.[20].

 

Le dernier acte d’une longue saga

Quoi qu’il en soit, le dernier acte dans cette affaire n’était pas encore joué. Il restait encore à faire la preuve que cet Urbain-François Le Bihan de Huelgoat était bien le même Le Bihan de Kervoach qui avait signé le 25 janvier 1727, à Notre-Dame de Québec. Le 2 octobre, madame Dagier présentait les résultats d’une analyse graphologique comparative qu’elle avait fait faire de quatre signatures d’Urbain-François Le Bihan en Bretagne avec quatre autres signatures de notre homme, Alexandre de Kervoach, ici en Nouvelle-France. Point de doute, nous étions en face de la même personne et ce n’est qu’à ce moment-là qu’un verdict concluant et définitif est tombé : Urbain-François Le Bihan, ce « fils de famille », alias Alexandre De Kervoach qui avait défrayé la chronique en 1720 à Huelgoat, était bel et bien le même personnage. Empruntant les mots de Maurice Berthelemy, frère de la mariée et un des accusés lors de l’audition de la plainte, madame Dagier affirmait : « Urbain-François Le Bihan, ce gaillard si subtil » est donc votre ancêtre ! ».

 

« Maistre Urbain-François Le Bihan »

Comme nous l’avons vu lors de l’étude des signatures de l’ancêtre et de certains actes rédigés par lui en Nouvelle-France, il ne fait aucun doute qu’il avait reçu une formation notariale, un fait que sont venues confirmer de nombreuses preuves en Bretagne. Disons tout d’abord, qu’il était fils de notaire. Il faut savoir, qu’à cette époque, cette formation se faisait dans l’étude même du père ou d’une connaissance. De plus, madame Dagier a relevé deux décrets de justice dans lesquels il signe pour d’autres personnes sous le nom de « Maistre Urbain-François Le Bihan ». Finalement, la plainte déposée par son père, François-Joachim Le Bihan de Kervoac, a été entendue durant l’automne 1720. Lors de l’audition de cette plainte, 15 séances ont été tenues, et de façon constante, notre homme est mentionné sous le nom de « Me Urbain-François Le Bihan ». Les relevés d’actes notariaux retrouvés dans nos archives nationales, ici au Québec, confirment aussi que l’ancêtre, Alexandre De Kervoach, dit Le Breton, avait bien reçu une formation notariale.

 

Des choses à cacher ?

Pour Urbain-François Le Bihan, cette histoire diffamante, l’affaire Barthelemy, aura probablement été la cause principale de son départ de Bretagne et de la falsification de son identité lors de son mariage, identité qu’il maquilla sous le nom d’emprunt de « Maurice Louis Le Bris De Kervoach ». A cette époque, il était bien connu que plusieurs fils de famille avaient dû fuir leur pays pour cause de déshonneur à leur famille. Mais pourquoi a-t-il emprunté le nom de Le Bris ? Comme nous l’avons indiqué plus haut, le patronyme Le Bris était très répandu à Huelgoat, tout comme celui de Le Bihan d’ailleurs. La mère d’Urbain-François, Catherine Bizien, était la cousine d’un certain François le Bris. Ce lien de parenté nous avait amenés, un moment, à penser que la particule « Kervoac », ne trouvant pas preneur chez les Le Bihan, aurait pu passer aux Le Bris, mais il n’en était rien, évidemment.

 

Les grandes conclusions de madame Patricia Dagier

 

Voici comment Patricia Dagier explique les raisons pour lesquelles cette longue histoire a fini par connaître son dénouement :

En conclusion, cette recherche ne pouvait aboutir qu’après un long et fastidieux travail de lecture et une étroite collaboration franco-canadienne. Il y avait bel et bien deux énigmes à résoudre.

Mettre en évidence les changements d’identité au Canada et en trouver la raison en Bretagne. Reconstituer la vie de l’ancêtre au Canada. Ne pas tenir compte uniquement des actes qui le concernaient directement, mais plutôt chercher à déceler sa présence dans tel ou tel endroit grâce à sa signature.

Malgré les lacunes dans les archives de Huelgoat, reconstituer la vie de cette famille Le Bihan et de tous ses membres même si certains d’entre eux, comme Urbain-François, n’y apparaissaient que très peu du fait de son jeune âge. Ce sont en effet ses frères aînés qui, en général, étaient sollicités pour représenter la famille. La noce de 1720 était une exception et surtout le début de la vie publique du jeune homme. L’on connaît la suite…

 

Quelques précisions sur Urbain-François Le Bihan

L’issue de la procédure criminelle


Alors que nous avons la chance d’être en possession de cette grosse liasse détaillant la plainte de François-Joachim Le Bihan Sieur de Kervoac, les dépositions des onze témoins appelés à la barre qui donnent de formidables détails sur le déroulement de l’affaire et les interrogatoires des accusés qui se rétractent en expliquant avoir trop bu, il n’est pas possible de connaître le dénouement judiciaire et la sentence de la cour royale. En effet, dans la série d’archives de la cour royale de Châteauneuf, Huelgoat et Landeleau, il manque précisément le registre d’audiences civiles entre le 11 janvier 1720 et le 2 mars 1723, registre qui nous en aurait certainement dit plus.

Sa date de naissance


Le fait qu’il n’y ait pas d’archives entre le début 1692 et 1704 fait qu’il nous est impossible de connaître la date de naissance de Urbain-François Le Bihan. Par déduction, en tenant compte des dates de naissance de ses frères et sœurs, on peut tout de même dire qu’il est né vers 1702.

La particule de Kervoac


L’on peut s’interroger sur le fait que ce soit le cadet de la famille, François-Urbain, qui porte la particule de Kervoac et non ses frères. En fait, il était d’usage d’attendre que le père soit mort pour qu’un fils puisse lui aussi porter la même particule. François-Joachim Le Bihan, sieur de Kervoac, n’étant décédé qu’en 1727, ses fils aînés, Laurens et Charles-Marie-François, ont, dès leur entrée dans la vie active, attaché de nouvelles particules à leur patronyme Le Bihan. Laurens Le Bihan s’est donc appelé Le Bihan, sieur du Lézard, et son frère, Charles-Marie-François Le Bihan, sieur du Rumain ou du Rumen. (Nom d’une terre de Locmaria-Berrien). Pour les deux, ceci avait d’ailleurs un caractère définitif du fait de leur profession de notaire et de l’obligation de faire enregistrer leur signature le jour de leur réception au sein de la cour royale.

La particule de Kervoac était donc disponible. Etant donné la distance qui séparait Urbain-François de sa ville natale, rien ne l’empêchait de se l’approprier avant le décès de son père. En effet, après la mort de François-Joachim Le Bihan de Kervoac dans le dernier semestre de 1727, aucun Le Bihan n’a revendiqué la particule de Kervoac, ce qui prouve qu’il y avait un consensus dans la famille : tous savaient bien qui la portait. [21]

 

Date du départ de Urbain-François

Cette famille Le Bihan, présente à Huelgoat, à partir tout au moins de 1650, ne passait pas inaperçue à cause de son rang social et des liens qui unissaient ses membres. Les travaux de Patricia Dagier lui ont permis de suivre à la trace les nombreux déplacements de ses membres pour assister aux grands événements familiaux, que ce soit à Huelgoat, Carhaix, Scrignac, Brest et Saint-Pol-de-Léon. Ces renseignements nous sont fort utiles pour marquer l’année du départ d’Urbain-François Le Bihan. Divers actes paroissiaux ou notariaux nous ont été laissés, actes contenant 8 mentions de sa présence, entre 1717 et 1721, date après laquelle il n’apparaît plus dans aucun registre de la région.

Où était-il donc après 1721 ? Il nous faudra attendre jusqu’au 25 janvier 1727 avant de voir réapparaître les signatures de notre homme et ce, à Notre-Dame de Québec, lors du mariage Chartier-Coutance d’Argencour. Comme cet événement arrive en hiver, il faut supposer que l’ancêtre était en Nouvelle-France, tout au moins depuis 1726. De plus, les rôles d’embarquements des navires voguant vers la Nouvelle-France ne fournissent qu’un nombre minime de listes de passagers et nous ne sommes pas encore parvenus à répondre à cette question.

Pour conclure ce compte-rendu de recherche, on peut affirmer que l’ancêtre des Kirouac a su faire sa marque dans son nouveau pays et voici comment Patricia Dagier décrit ce personnage hors du commun :

Le fils du notaire de Huelgoat, avait réussi, grâce à sa finesse, son audace et son exceptionnelle bravoure, à en imposer auprès du gouvernement de son pays d’adoption. Alexandre de Kervoach, simple “coureur de bois” et “voyageur” à son arrivée au Canada, accédait enfin à une situation digne de son rang.[22]

Aux dires de bien des généalogistes d’ici, le cas de l’ancêtre Kirouac constituait une énigme des plus difficiles à élucider et pour cause. Si les Kirouac d’ici avaient appliqué plus tôt la méthode de Patricia Dagier, celle du “tout lire”, il est probable que cet ancêtre qui « s’était embusqué au plus profond des archives bretonnes et québécoises » nous aurait révélé son vrai visage. C’est grâce à la prise en main de la recherche de l’ancêtre Kirouac par Patricia Dagier du Centre généalogique de Quimper, en Bretagne, à l’automne 1996, et à la collaboration assidue de deux chercheurs d’ici, que cette enquête ardue a pu être réalisée et aboutir aux résultats que l’on connaît. C’est pour célébrer cet heureux dénouement qu’en juillet 2000, un groupe de 32 Kirouac d’Amérique foulait pour la première fois le sol breton et, lors des festivités entourant l’événement, les hautes autorités du Centre généalogique du Finistère (CGF) ont tenu à témoigner éloquemment de la qualité des travaux menés sur l’ancêtre Kerouac. Ces hautes instances sanctionnaient ainsi les résultats de longues années de recherche. De plus, l’accueil enthousiaste des Mairies de Lanmeur, de Huelgoat, de Quimper et du Conseil général du Finistère constituaient indéniablement la reconnaissance officielle de la découverte de l’ancêtre Urbain-François Le Bihan de Kervoac alias Alexandre de Kervoach.


1.                    Patricia Dagier et Hervé Quéméner. Jack Kerouac, au bout de la route…la Bretagne, Éditions An Here. Couverture 4.

2.                    Lucien Serre. Bulletin de recherches historiques 1928, no 266.

3.                    Jack Kerouac. Satori à Paris. Gallimard, NRF, 1966, p. 125.

4.                    Robert Rumilly. Le Frère Marie-Victorin et son temps. Les Frères des Écoles chrétiennes, Montréal, p. 1.

5.                    Notaire Noël Dupont. Contrat de mariage de Louis Caroach, 10 janvier 1757.

6.                    Notaire Noël Dupont. Contrat de mariage d’Alexandre-Simon Caroach, 13 juin 1758.

7.                    Drouin. Dictionnaire national des Canadiens-Français (1608-1760), Éd. 1958, tome II.

8.                    Bulletin « Le Bris De K/voach », no 38, décembre 1994, p. 10.

9.                    Bulletin « Le Trésor des Kirouac », no 40, juin 1995, p. 15.

10.                 Jack Kerouac, op. cit., p. 124-128.

11.                 Le Télégramme de Brest. Samedi 17 août et dimanche 18 août, 1996.

12.                 Patricia Dagier. « Le Trésor des Kirouac », no 59, mars 2000, p. 10.

13.                 Registres des paroisses, trèves et communes du Finistère. Archives bretonnes : Série E (BMS) : actes notariés et registres contrôles d’actes. Série C : registres des contrôles de bans de mariages et registres relatifs aux impôts. Série B : registres de la juridiction relatifs aux affaires judiciaires. Série G : registres de fabrique. Série M : registres des recensements. Plans du cadastre et matrices cadastrales.

14.                 Patricia Dagier. « Le Trésor des Kirouac », no 61, septembre 2000, p. 36.

15.                 Jean-François Pellan. « Le Trésor des Kirouac », no 62, décembre 2000, p. 10.

16.                 Notaire Abel Michon. Contrat sous seing privé déposé le 18 février 1730.

17.                 Archives nationales du Québec. Fonds Gouverneur, régime français, cote (R1), R1/1.

18.                 Archives nationales du Québec. Fonds Intendant, E1, série E1, S1/11, ordonnance.

19.                 François Kirouac. Lettre au Marquis de Beauharnois et Ordonnance de l’Intendant Hocquart. On lira avec intérêt l’éclairante étude de ces deux documents dans « Le Trésor des Kirouac », no 54, décembre 1998, pp. 4-18.

20.                 Archives départementales du Finistère, cote 4B 401. Plainte déposée, septembre 1720, par François-Joachim Le Bihan sieur de Kervoac. Commentaires de Patricia Dagier.

21.                 Patricia Dagier. « Le Trésor des Kirouac », no 61, septembre 2000, p. 37-38.

22.                 Patricia Dagier et Hervé Quéméner, op. cit., p. 177.