ENTREVUE AVEC FRANÇOIS KIROUAC

UN DES MEMBRES FONDATEURS DE L’AFK

ET RESPONSABLE DE LA RECHERCHE GÉNÉALOGIQUE

 

(Une mise à jour des résultats de la recherche sur l’Ancêtre des familles Kirouac

parue dans Le Trésor des Kirouac, été 2010, numéro 100)

 

Le président actuel de notre Association œuvre au sein de l’AFK depuis trente-deux ans déjà. Des quinze membres fondateurs, il est le seul qui soit encore actif au sein du conseil d’administration de l’AFK. Comme plusieurs autres, il répondit à l’appel de Jacques Kirouac en 1978 afin d’organiser une fête pour souligner le 250e anniversaire de l’arrivée de notre ancêtre en Nouvelle-France.

 

Durant toutes ces années au sein de l’AFK François a occupé plusieurs fonctions. D’abord conseiller, il devint coresponsable du dossier de la généalogie en 1981 pour ensuite occuper le poste de vice-président en 1988-1989. De 1989 à 2002, il a été secrétaire de l’Association et, à partir de 1992, il a aussi fait partie du comité de rédaction du Trésor. En 2005 il acceptait la présidence de notre association.

 

D’où lui viennent cette passion, cet engagement et cette endurance, car il en faut de la ténacité dans la recherche généalogique et historique. C’est un long voyage que l’on entreprend sans jamais en voir la fin.

 

Dans le but de vous faire mieux connaître ce pionnier de l’AFK qui accorde une importance toute particulière à la recherche des origines de notre ancêtre, Le Trésor des Kirouac lui a proposé de se prêter au jeu de cette entrevue qui aura aussi le mérite de vous présenter une rétrospective des travaux de recherche et les publications qui en ont été faites jusqu’à  maintenant. 

 

Marie Lussier Timperley

au nom des membres du conseil d’administration de l’Association des familles Kirouac et des membres du comité de rédaction du Trésor.

 

QUELQUES NOTES BIOGRAPHIQUES

 

LE TRÉSOR — Le mot généalogie venant de gène, auriez-vous hérité d’un gène de chercheur à la naissance? Racontez-nous un peu votre enfance!

 

FRANÇOIS — Je suis né en mai 1951 à l’hôpital d’Arthabaska. Mes grands-parents paternels, Augustine Lemay et Émile Kirouac, furent mes parrain et marraine. J’ai grandi à Warwick et j’y ai fait mon cours primaire. Après un an et demi de cours classique au Séminaire de Nicolet, je suis retourné terminer mon cours secondaire à Warwick et à Victoriaville. À cause de mon grand intérêt pour la nature et le plein air, je me suis ensuite dirigé vers La Tuque pour suivre un cours professionnel en foresterie en 1969-1970.

 

LE TRÉSOR — Excusez le jeu de mots, mais quel destin vous a amené de la foresterie aux arbres généalogiques?

 

FRANÇOIS — J’ai amorcé ma carrière comme journalier au Ministère des Richesses naturelles à l’automne de 1970. Puis j’ai ensuite occupé un poste de technicien en ressources minérales de 1975 à 1997 dans un service dont un des mandats était de faire l’inventaire géochimique de tout le territoire québécois. J’ai donc parcouru l’ensemble du Québec durant toutes ces années; un volet de mon travail que j’appréciais beaucoup. À la suite de changements dans les mandats du service où j’œuvrais, de 1997 à 2000, on m’a confié des tâches plus administratives dans un service d’approvisionnement du même ministère. De décembre 2000 et jusqu’en mai 2007, j’ai été conseiller en relations de travail pour un syndicat. Mon mandat était de m’occuper du règlement de diverses plaintes ou griefs présentés par les membres du Syndicat et, dans les cas où on ne parvenait pas à un règlement, préparer la preuve en vue d’une audition devant divers tribunaux administratifs ou devant des tribunaux d’arbitrage. C’était une partie très importante de mon mandat parce qu’en fin de compte, la décision d’aller ou non devant les tribunaux m’appartenait. Je m’occupais aussi du maintien de relations de travail harmonieuses dans les milieux que je représentais.

 

LE TRÉSOR — À quel moment avez-vous eu la piqûre de l’histoire et de la généalogie?

 

FRANÇOIS — Je pense que c’est ma mère qui a éveillé ma curiosité quand j’étais très jeune, car elle me disait que mon grand-père Émile était très fier de tous ses ancêtres Kirouac et qu’il connaissait les noms de chacun d’eux jusqu’au premier arrivé en Nouvelle-France. Sans doute que cette observation de la part de ma mère a marqué l’imaginaire du petit garçon que j’étais et constituée l’étincelle qui a allumé le feu sacré, mais je me suis toutefois impliqué activement qu’au moment de la naissance de l’AFK.

 

LE DICTIONNAIRE GÉNÉALOGIQUE DE L’AFK

 

LE TRÉSOR — Qui ou quoi vous a incité à vous impliquer très tôt dans le projet de généalogie de l’AFK?

 

FRANÇOIS — Alain Kirouac, le responsable du dossier de généalogie à l’AFK, m’a demandé dès 1981 si je ne pouvais pas lui donner un coup de main. Alain et son épouse avaient déjà compilé environ 1200 fiches de renseignements généalogiques. Mon épouse Francine et moi avons alors accepté son invitation et commencé la transcription de toutes ces fiches, d’abord pour sécuriser tous les renseignements amassés. Deux exemplaires des fiches valaient mieux qu’un seul! Cette première étape terminée j’ai ensuite commencé la recherche proprement dite dans les registres paroissiaux et les répertoires de baptêmes, mariages et sépultures que l’on pouvait consulter aux Archives nationales à Québec.

 

Alain et moi avons aussi profité des rassemblements organisés par l’AFK pour collecter et valider les données auprès des participants. N’oublions pas que nous étions à l’ère pré-informatique, tout était colligé sur de simples fiches de carton numérotées séquentiellement et conservées dans des boîtes de souliers! Et à ce moment-là, nous n’avions même pas d’index pour rechercher quelqu’un dans nos fiches. J’ai alors monté un index par ordre alphabétique des noms d’époux et d’épouses afin de pouvoir retrouver une personne et des liens rapidement; on parle toujours de fiches écrites à la main!

 

LE TRÉSOR — Quand et comment êtes-vous passé à l’informatisation des données?

 

FRANÇOIS — L’idée d’informatiser les données a germé vers le milieu des années quatre-vingt. Les programmes de généalogie étaient à leur début et ne satisfaisaient pas le besoin que nous avions, mais ils se sont bien améliorés depuis. Je suis donc parti à la recherche d’un étudiant en informatique qui puisse concevoir un logiciel nous permettant de faire la saisie de toutes les données recueillies et ce, dans un format qui permettrait éventuellement de les publier.

 

LE TRÉSOR — Qui avez-vous trouvé et qu’a-t-il fait?

 

FRANÇOIS — J’ai communiqué avec un jeune homme originaire de Baie-Comeau, John Ewen Cameron, qui étudiait dans un collège d’informatique de Québec. J’ai oublié qui me l’avait alors recommandé, mais je me souviens de son enthousiasme immédiat pour le projet. En l’espace de quelques semaines, nous avions un prototype et j’ai pu commencer rapidement toute la saisie des 2,900 fiches de données déjà accumulées en 1990. Comme Alain avait quitté l’AFK quelques années auparavant, j’étais alors devenu le seul responsable du projet, mais heureusement quelques autres personnes s’étaient jointes à moi pour effectuer des recherches.

 

Une fois la saisie des fiches terminée, nous nous sommes attaqués au montage du dictionnaire généalogique publié en 1991, en utilisant comme titre le nom breton que nous connaissions à l’époque : Généalogie des descendants de Maurice Louis Alexandre Le Brice de Keroack.

 

LE TRÉSOR — Ce livre est impressionnant non seulement par les données généalogiques, mais aussi par la monographie présentant l’histoire de plusieurs personnages et de certaines familles; cela a dû demander beaucoup de travail. Pouvez-vous nous raconter?

 

FRANÇOIS — Le mandat de voir à la publication de ces données m’a été confié par le conseil d’administration de l'époque vers le milieu de l’année 1990. Toutefois, le seul fait de publier uniquement des dates et les filiations ne me plaisait guère. C’est alors que j’ai décidé d’ajouter cette partie historique à propos de certains personnages de même qu’une mise à jour des connaissances que nous avions alors sur notre ancêtre.

 

Dès lors, avec le concepteur de notre logo, Raymond Bergeron qui connaissait très bien le monde de l’édition, j’ai préparé une demande de soumission pour trois imprimeurs. Dès que le choix fut arrêté, l’impression de 500 copies s’est effectuée rapidement de sorte que dès le début de l’été 1991, l’AFK en organisait le lancement à Québec, Warwick, Montréal et Nashua, au New Hampshire, lors du rassemblement annuel de 1991.

 

LE TRÉSOR — Et depuis la publication de cette généalogie il y a vingt ans, avez-vous continué le travail de recherche et de compilation?

 

FRANÇOIS — En effet, si la publication du dictionnaire généalogique couronnait une première étape, il était important de continuer, d’autant plus qu’une fois les données informatisées l’établissement d’arbres généalogiques devenait de plus en plus facile. J’ai donc continué à amasser des données auprès des membres de l’AFK, dans les archives et les répertoires quand j’en avais le temps. Il y a déjà plusieurs années, je me suis occupé aussi de la migration de l’ensemble des données vers un logiciel commercial de généalogie. J’y ai ajouté plusieurs renseignements que nous n’avions pas au départ tels les enfants qui ne portent plus le nom de Kirouac, mais dont la mère est une Kirouac, la photo des personnes lorsque disponible et, lorsque c’est possible aussi, les références des données recueillies. À ce jour, la base de données compte 14,697 personnes dont 5,941 sont en couple. Le fils aîné de notre ancêtre, Simon-Alexandre, compte 3,438 descendants répertoriés à ce jour et son frère Louis, 2,590 pour un total de 6,028 descendants.

 

DÉBUTS D’IMPLICATION DANS LA RECHERCHE SUR L’ANCÊTRE

 

LE TRÉSOR — Pendant que vous concentriez vos efforts sur la généalogie des descendants de l’ancêtre, est-ce que d’autres cherchaient à en savoir plus long sur l’ancêtre lui-même?

 

FRANÇOIS — En effet, à ce moment-là notre président fondateur, Jacques Kirouac, était le responsable de la recherche sur l’ancêtre et je suivais attentivement, comme bien d’autres, les développements des recherches effectuées par Claude Le Petit, chercheur breton engagé par l’AFK pour trouver le lieu d’origine de notre ancêtre en Bretagne. En 1993, lors de son passage au Québec il prononça une conférence et j’en avais alors profité pour discuter avec lui. J’ai commencé à vraiment m’intéresser à la recherche à cause d’un de ses commentaires : « C’est peut-être vous qui, un jour ici au Québec, aurez des éléments vous permettant de trouver une réponse à votre recherche. » Cette phrase fut l’étincelle qui alluma ma curiosité, car je constatai que curieusement, personne n’avait encore effectué de recherche au Québec, sauf peut-être l’abbé Gérard Lévesque qui avait mis à jour le contrat d’achat de la terre des Trois Ruisseaux par notre ancêtre en 1734 et la renonciation à la propriété de celle-ci en 1736 par Louise Bernier (1). À part ces deux documents, nous ne connaissions absolument rien d’autre de l’histoire de l’ancêtre que son mariage inscrit au registre de la paroisse de Cap-Saint-Ignace.

 

LE TRÉSOR — Une étincelle! Une idée et vous avez le feu sacré? Par où avez-vous commencé?

 

FRANÇOIS — Je vous rappelle que ma mère avait déjà piqué ma curiosité étant plus jeune. À vrai dire, j’ai commencé la recherche dans les archives un peu plus tard, en 1995 si mon souvenir est bon. J’avais déjà commencé activement à m’occuper du dossier de la recherche en faisant adopter par le conseil d’administration la création d’un fonds consacré spécifiquement à cette recherche. Cette initiative a connu un bon succès. Plusieurs personnes suivaient de très près l’évolution de la recherche grâce aux rapports de Claude Le Petit que Le Trésor publiait régulièrement.

 

LE TRÉSOR — Est-ce que cela a continué longtemps? Avec quels résultats?

 

FRANÇOIS — Malheureusement, en 1996, faute de fonds suffisants pour continuer la recherche en Bretagne, l’Association avait mis en veilleuse sa volonté de trouver le lieu d’origine de notre ancêtre. Toutefois, Clément Kirouac, alors président de l’AFK, reprenait à son propre compte ladite recherche, s’adjoignant ensuite une nouvelle généalogiste en Bretagne, Patricia Dagier. À ce moment-là, il était bien précisé par Clément Kirouac, lors de chacune des assemblées du conseil d’administration, que l’AFK n’était pas impliquée dans cette recherche en Bretagne et qu’il la faisait à titre privé. Toutefois, la recherche au Québec continuait tout de même, car j’avais commencé à m’y consacrer et je me faisais un plaisir et un devoir d’en partager les résultats avec Clément Kirouac. L’important pour moi et l’AFK était éventuellement de trouver le lieu d’origine de notre ancêtre.

 

J’ai trouvé un premier acte concernant notre ancêtre à l’été 1997. Il s’agit de celui où Louise Bernier et Maurice Louis Le Bris de K/voach cèdent leurs droits successoraux en faveur de Jacques Rodrigue, le beau-père de Louise Bernier et de notre ancêtre (2) pour une somme de 600 livres. Au cours du même été, j’avais effectué des recherches sur Louise Bernier elle-même, recherches qui m’ont permis par la suite de publier dans les pages du Trésor toute son ascendance Bernier et Caron (3) de même que l’état des connaissances que nous avions alors sur elle et sa vie commune avec notre ancêtre.

 

LE TRÉSOR — Où alliez-vous faire vos recherches?

 

FRANÇOIS — J’allais aux Archives nationales à Québec depuis le milieu des années quatre-vingt, d’abord pour établir les lignées généalogiques des descendants de notre ancêtre et ensuite pour me familiariser avec plusieurs types de documentation qu’on pouvait y trouver. J’ai alors cherché dans les rapports de l’archiviste, dans les greffes de notaires, dans les différents répertoires, dans les archives judiciaires et notamment, dans l’inventaire des ordonnances des Intendants.

 

LE TRÉSOR — Avez-vous fait d’autres découvertes?

 

FRANÇOIS — La deuxième découverte, bien que capitale, fut un peu décevante (4). En effet, il s’agissait de l’acte rédigé sous forme notariale par notre ancêtre. J’ai découvert l’existence du document, mais il me fut impossible de le consulter, car il avait été mal classé. Je n’ai donc pas été en mesure d’apprécier l’importance de cet acte parce que l’inventaire en faisant mention indiquait qu’il avait été rédigé par un certain Pierre Riou. Ce n’est que plus tard (5) que je retrouverai cet acte et que je réaliserai qu’il y avait une erreur dans l’inventaire des actes notariés. En effet, en voyant la signature de ce Pierre Riou, il était évident qu’il n’avait pas rédigé cet acte, mais que c’était plutôt notre ancêtre qui l’avait rédigé et avait signé Alexandre le Breton. Son existence constituait alors la preuve indéniable que notre ancêtre avait bel et bien reçu la formation de notaire. De plus, cet acte me permettait pour la première fois de mettre en doute l’année 1730 comme date d’arrivée de notre ancêtre en Nouvelle-France.

 

La 3e découverte fut un acte donnant le résultat d’une poursuite que notre ancêtre avait engagée contre un dénommé Joseph Martin (6); la 4e, celle de la renonciation par Louise Bernier à la communauté de biens qui la liait, à notre ancêtre (7); la 5e : un deuxième document sur le procès intenté par notre ancêtre contre Joseph Martin (8); la 6e : la lettre de notre ancêtre au gouverneur, le marquis de Beauharnois (9), lettre qui nous a permis de constater une autre fois que l’ancêtre avait bénéficié d’une scolarité de niveau supérieur; la 7e : l’ordonnance de l’intendant Hocquart pour prêter main-forte à Alexandre le Breton (10); la 8e : le contrat d’embauche d’un certain Claude Chamberlant par Alexandre de K/uoach (11); la 9: la première signature Le Bihan en 1726 (12) et la 10e : la troisième signature Le Bihan en 1727 à Montréal (13) et la 11e : la lettre d’Alexandre de K/voach à monsieur Boucher, navigateur de la basse ville de Québec en date du 8 février 1734 (14) .

 

LE TRÉSOR — Croyez-vous que les Archives du Québec recèlent encore des documents concernant notre ancêtre?

 

FRANÇOIS — C’est fort possible et je l’espère bien. Il y a d’ailleurs un mystère à éclaircir, car on ne trouve plus de traces d’Urbain-François Le Bihan en Bretagne à partir de 1721 et nous trouvons Alexandre de K/voach en Nouvelle-France en 1726, il y a donc une période muette de cinq années pendant lesquelles absolument rien n’aurait encore été découvert en Amérique au sujet de notre ancêtre.

 

SA PERCEPTION DES INFORMATIONS RÉVÉLÉES

PAR LES DOCUMENTS DÉCOUVERTS À CE JOUR

 

LE TRÉSOR – La généalogiste Patricia Dagier avait publié un premier volume sur ce qu’aurait été la vie de notre ancêtre, un livre paru en 1999 et intitulé Jack Kerouac, Au bout de la route … la Bretagne. A-t-elle publié autre chose depuis?

 

FRANÇOIS – Elle a en effet publié deux autres livres sur notre ancêtre depuis 2008. Un premier intitulé Le véritable trésor de Clément Kirouac est un recueil de l’ensemble des documents découverts à ce jour, autant en Bretagne qu’aux Archives nationales du Québec, à propos de notre ancêtre. Ce livre comprend les documents qu’elle a elle-même trouvés, ainsi que ceux trouvés par l’abbé Gérard Lévesque, Clément Kirouac et moi-même. Chacun de ces documents est commenté par l’auteure, Patricia Dagier, selon ses propres perceptions. Un deuxième livre intitulé Jack Kerouac, Breton d’Amérique (écrit en tandem avec Hervé Quéméner pour la biographie de Jack Kerouac), présente entre autres ce que Patricia Dagier imagine avoir été la vie de notre ancêtre en Nouvelle-France et celle de son épouse suite à son décès.

 

LE TRÉSOR — Que pensez-vous du récit qu’elle fait de la vie d’Alexandre de K/voach?

 

FRANÇOIS – Il m’apparaît évident que des lacunes dans les connaissances actuelles imposent encore de poursuivre les recherches sur la vie de notre ancêtre. Tout n’a pas encore été dit. Il est aussi évident pour moi qu’il faut se baser sur des faits reconnus et documentés, mais les documents laissent souvent beaucoup de place à l’interprétation; personnellement je ne peux me contenter de l’histoire romancée qu’elle nous fait, reposant principalement sur ses hypothèses et ses déductions. Bien que les hypothèses soient utiles en généalogie, elles doivent avoir comme objectif principal de faire avancer la recherche. Les accepter comme des vérités absolues imposerait alors de mettre un terme à toute recherche. Ce qui m’apparaît insensé selon la connaissance que j’ai de l’état actuel de cette recherche.

 

Pour des raisons qui lui sont propres et sur lesquelles il serait inopportun de discourir dans le cadre de la présente entrevue, madame Dagier a choisi de faire de notre ancêtre un individu « contraint à l’exil, forcé de prendre le large, obligé de se faire oublier quelque temps à Huelgoat (15) ». Elle a droit, bien sûr, à son interprétation, mais elle doit aussi reconnaître le droit des autres à interpréter différemment les documents qui permettent de supposer encore bien d’autres choses.

 

LE TRÉSOR — Voulez-vous dire que l’histoire publiée à ce jour pourrait être très différente?

 

FRANÇOIS — Absolument! Mais attention, ne vous méprenez pas. La généalogiste bretonne, Patricia Dagier, a fait une recherche imposante et il serait malhonnête de nier l’existence des documents présentés. Toutefois, je crois que l’interprétation à donner à ceux-ci pourrait aussi être tout autre. Chacun peut préférer certaines conclusions, mais de là à les présenter comme étant la seule version possible, il y a une réserve qui s’impose.

 

LE TRÉSOR — Quelles seraient vos hypothèses?

 

FRANÇOIS –  La version écrite par la généalogiste Patricia Dagier voulant que l’ancêtre soit un personnage délinquant — voire même « très mauvais garçon qui avait quitté Huelgoat, sa ville natale, après 1720, après avoir défrayé la chronique » selon les propos cités dans ses entrevues publiques en Bretagne — repose essentiellement sur deux faits : l’existence d’une procédure judiciaire qui, rappelons-le, est incomplète et la présence de variantes dans les signatures que notre ancêtre a laissées en Nouvelle-France; ce deuxième fait étant, selon elle, le corollaire du premier. En effet, elle en déduit que notre ancêtre avait nécessairement quelque chose à cacher pour expliquer l’usage de variantes dans ses noms et prénoms en Nouvelle-France. Elle fait donc le pari en indiquant « qu’Urbain-François s’est si remarquablement distingué en sa Bretagne natale » (16) que les accusations portées contre notre ancêtre lors de cette noce bien arrosée de 1720 étaient sans doute fondées. Le récit qu’elle en fait par la suite est indéniablement construit en s’appuyant constamment sur cette déduction.

 

LE TRÉSOR — Pourquoi dites-vous qu’elle fait un pari?

 

FRANÇOIS — Parce que, à mon avis dans les documents ayant trait à la procédure judiciaire, il n’y a absolument rien qui puisse nous permettre de conclure que notre ancêtre a fait quoi que ce soit pouvant l’incriminer de quelque façon que ce soit et l’obliger à quitter la Bretagne comme elle l’affirme. Au contraire, certains éléments de cette procédure judiciaire permettent d’aller dans le sens tout à fait inverse, c'est-à-dire que cet évènement dans la vie de notre ancêtre aurait eu une influence plutôt minime.

 

LA PROCÉDURE JUDICIAIRE INCOMPLÈTE DE 1720

 

LE TRÉSOR – Quels sont les éléments de ces mêmes documents qui vous permettraient d’aller dans une autre direction?

 

FRANÇOIS — Considérons d’abord le procès. Je vous rappelle que ce fameux procès est une poursuite en diffamation contre ceux qui ont diffamé et molesté notre ancêtre, et rien d’autre. Dans ce procès, on le présente comme victime de différentes accusations et d’une fouille ayant eu lieu en public au cours d’une noce bien arrosée. Jamais notre ancêtre n’a été accusé et cité à procès pour quoi que ce soit, ni en Bretagne ni en Nouvelle-France. Le contenu des témoignages lors de ce procès ne peut en soi-même authentifier ce qui a été dit lors de la noce. N’oublions pas que s’il existait une procédure judiciaire permettant de poursuivre quelqu’un pour diffamation à cette époque, c’était qu’il y avait déjà des gens qui se permettaient de dire des faussetés sur d’autres, sinon cela n’aurait pas existé. En d’autres termes, il est possible que notre ancêtre ait fait l’objet de fausses accusations, ce que Patricia Dagier laissait d’ailleurs entendre dans le livre de 1999, Jack Kerouac, Au bout de la route… La Bretagne.

 

Dans les documents qu’elle a trouvés en Bretagne, on peut y lire que la Cour dit ne pas croire la version de deux des quatre intimés poursuivis pour avoir diffamé l’ancêtre. Cet aspect est majeur. Il signifie que la Cour considère que ces individus ont menti devant elle. Cela attaque toute leur crédibilité. À mon avis, dans un tel cas on ne peut que se demander si ces individus n’auraient pas aussi menti lors de la noce. Cette éventualité ouvre la porte à une condamnation possible des défendeurs pour diffamation et non à la déclaration de leur innocence. De plus, les deux autres personnes mises en cause dans cette affaire avouent devant la Cour avoir été trop intoxiquées par la boisson pour se souvenir de ce qu’elles ont dit.

 

En résumé, deux des quatre individus visés par la requête en diffamation déposée par le père de notre ancêtre ne sont pas crus par la Cour et les deux autres avouent avoir été trop intoxiqués par l’alcool pour se souvenir de ce qu’ils ont dit. On doit nécessairement tenir compte de ce fait prouvé par les documents et éviter d’évacuer complètement la probabilité que les intimés puissent être coupables de diffamation. Malheureusement, les documents de la Cour qui feraient état de l’issue du procès sont demeurés introuvables.

 

À mon avis, il n’y a qu’un seul argument qui permette d’appuyer le sens choisi par la généalogiste bretonne Patricia Dagier, soit celui de prendre pour acquis que les variantes de nom utilisées par notre ancêtre en Nouvelle-France avaient pour unique but de dissimuler sa véritable identité parce qu’il avait commis des actes reprochables, et c’est justement ces actes reprochables que la procédure judiciaire mise à jour ne révèle absolument pas. Aucune apparence de preuve ou preuve digne de ce nom ne figure dans les documents retrouvés. On ne peut donc prétendre à quelque culpabilité que ce soit.

 

Que toute cette procédure judiciaire ait eu un effet sur la réputation du jeune homme n’est pas complètement impossible. Dites n’importe quoi, il en restera toujours quelque chose. D’autres documents mis à jour en Bretagne viennent toutefois mettre un sérieux bémol sur cette possibilité.

 

UN RÉTABLISSEMENT SURPRENANT DES RELATIONS ENTRE LES ANTAGONISTES

 

LE TRÉSOR — Que nous révèlent ces autres documents mis à jour par Patricia Dagier?

 

FRANÇOIS — Que les deux familles protagonistes dans cette affaire se sont réconciliées après les évènements de 1720. Des membres de la famille Le Bihan seront parrain et marraine de deux enfants de la famille Berthelemy (ceux qui avaient porté des accusations lors de la noce) et le père de notre ancêtre qui avait déposé la requête en diffamation au nom de son fils, fera aussi office de notaire à quelques reprises au cours des années suivant le procès, pour des membres de cette même famille (17). Les Berthelemy auraient pu choisir un autre notaire, il y en avait d’autres dans la région selon la généalogiste. Non, ils décident d’aller chez les notaires Le Bihan.

 

Peut-on raisonnablement imaginer une reprise des relations entre les deux familles si toute cette affaire avait eu des suites dommageables pour Urbain-François Le Bihan et sa famille? Qui en toute logique rétablirait des relations, amicales ou professionnelles, avec des gens qui auraient ruiné la carrière ou la réputation d’un fils, d’un frère ou même d’un cousin? L’honneur était loin d’être une valeur négligeable à l’époque où les duels, même si interdits, étaient encore une manière de régler les comptes!

 

De plus, si le fond de toute cette histoire était vrai, c’est-à-dire que les accusations portées lors de la noce étaient fondées, qui referait affaire avec la famille Le Bihan dépouillée de sa bonne réputation? N’oublions pas que ce sont des notaires et que leur réputation se doit d’être irréprochable. Inévitablement si un des leurs avait perdu sa réputation, le déshonneur aurait rejailli sur l’ensemble des membres de la famille Le Bihan. Et pourtant, ils sont demeurés en affaire. Cela doit indiquer quelque chose!

 

Il me semble donc très peu probable qu’il y aurait eu un rétablissement des relations entre les deux familles si,  comme le pense Patricia Dagier, la future carrière du jeune Le Bihan avait été à jamais compromise, en plus de voir l’honneur de toute la famille Le Bihan en souffrir. Il me semble plus probable qu’une fois la poussière retombée, les deux parties en cause dans cette affaire auraient trouvé un terrain d’entente, ou bien les suites de la procédure judiciaire auraient eu peu d’effet sur l’honneur du jeune Le Bihan et de sa famille. Dans un tel cas, notre ancêtre pourrait être venu en Nouvelle-France pour une tout autre raison que celles soutenues par la généalogiste bretonne depuis plus de dix ans.

 

LE TRÉSOR — Dans un tel cas, que pourraient être alors les autres raisons de son départ de Bretagne?

 

FRANÇOIS — On ne peut se poser la question et s’abstenir ensuite de rechercher de nouvelles hypothèses. Malgré l’existence de cette procédure judiciaire, est-il encore possible que la décision de quitter la Bretagne prise par le jeune Le Bihan soit plutôt reliée à autre chose? Peut-on raisonnablement le penser? Est-il possible que ce départ pour la Nouvelle-France ait été simplement relié à un esprit d’indépendance? Ou, simplement à cause du désir de ne pas suivre les traces de son père? Ce ne serait pas le premier fils à ne pas vouloir suivre le chemin déjà tracé! Ou encore peut-on penser de façon raisonnable que son départ puisse être relié à son goût de l’aventure? Ou à l’espoir de faire fortune? Plusieurs indices imposent à tout chercheur sérieux de considérer ces possibilités : notre ancêtre a été coureur des bois, commerçant et négociant en fourrures. Cela ne révèle-t-il pas justement un goût pour l’aventure et un esprit d’indépendance? Il aurait très bien pu faire autre chose en Nouvelle-France avec l’éducation qu’il possédait. Mais là, ce sont bien évidemment des hypothèses, donc des questions sans réponses.

 

D’ailleurs, parlant d’hypothèse, il est abondamment documenté qu’à cette époque, vers 1721, une grave crise économique résultant de l’échec du système monétaire français tel que conçu par un financier écossais du nom de John Law de Lauriston (1671-1729) avait incité à l’exil plusieurs fils dont les fortunes familiales s’étaient évanouies, ce qui les privait de l’avenir facile qui leur était promis. Ce scandale avait même provoqué la répression par les armes d’émeutes dans les rues de Paris. Est-il possible aussi que cet événement historique ait pu être un motif pouvant expliquer le départ de l’ancêtre vers la Nouvelle-France? Cela mériterait à tout le moins quelques efforts supplémentaires de recherches! 

 

LES CHANGEMENTS DE NOMS OU LES VARIANTES UTILISÉES PAR NOTRE ANCÊTRE

 

LE TRÉSOR — Vous semblez ne pas du tout croire que les changements de noms utilisés par notre ancêtre en Nouvelle-France avaient pour but de dissimuler sa véritable identité?

 

FRANÇOIS — Aucun document trouvé à ce jour ne permet de conclure que l’ancêtre ait porté les prénoms d’Urbain ou de François en Nouvelle-France (18). Peut-être ne les aimait-il tout simplement pas! Qui sait? Il est indéniable toutefois qu’il a choisi d’utiliser le prénom d’Alexandre. Peut-être qu’il lui semblait plus « noble »? Regardons ça de plus près et dans la réalité des faits!

 

Comme on peut le constater à l’examen des dix-huit signatures de notre ancêtre retrouvées à ce jour, ce dernier utilisait des variantes. Une observation attentive de ses signatures permet cependant de constater qu’il avait distinctement choisi d’utiliser la particule de K/voach comme patronyme et qu’il s’identifiait couramment avec celle-ci auprès de ses contemporains. La particule de K/voach figure en effet quinze fois dans les dix-huit signatures répertoriées. Quant au prénom d’Alexandre, on le retrouve quatorze fois. Dans les trois signatures où la particule de K/voach ne figure pas, on retrouve pour la première, ce qui serait son véritable nom de famille de Le Bihan, dans la deuxième, il utilise son surnom de Le Breton et dans la dernière, il signe simplement du prénom qu’il a choisi, Alexandre.

 

Dans ces signatures, la particule de Kervoach est parfois accolée au patronyme de Le Bihan, parfois à celui de Le Bris, mais pour la majorité d’entre elles, cette particule est utilisée toute seule. L’utilisation courante par notre ancêtre de cette particule de K/voach comme patronyme a par conséquent servi à remplacer les patronymes de Le Bihan ou de Le Bris qu’il n’a respectivement utilisé que trois fois chacun. Et, c’est d’ailleurs pourquoi aujourd’hui tous ses descendants perpétuent le patronyme de Kirouac, peu importe la façon dont ils l’écrivent et non celui de Le Bihan ou de Le Bris.

 

LE TRÉSOR — Quelles conclusions tirez-vous de ces observations?

 

FRANÇOIS – Votre question en entraîne d’autres : que fait notre ancêtre lorsqu’il signe de K/voach comme il l’a fait quinze fois sur dix-huit? Il ne fait que signer le nom que son père utilisait couramment, que son grand-père avait utilisé couramment et que son arrière-grand-père avait aussi utilisé couramment. Sachant que cette particule est tout à fait unique et qu’elle n’a été utilisée que par cette famille Le Bihan, comment en conclure hors de tout doute raisonnable que nous sommes confrontés à quelqu’un qui tente par tous les moyens de dissimuler sa véritable identité. Avons-nous le droit de penser autrement? N’aurait-il pas été plus approprié pour un Breton de s’identifier simplement par Le Bihan ou même par Le Bris — deux patronymes fort répandus en Bretagne — s’il voulait vraiment se fondre dans la masse et dissimuler sa véritable identité?

 

LE TRÉSOR — Qu’avez-vous remarqué d’autre dans les documents trouvés à ce jour?

 

FRANÇOIS — Malgré toutes les variantes utilisées dans ses signatures, il ne peut y avoir aucun doute qu’en Nouvelle-France notre ancêtre était connu de tous comme Alexandre de K/voach dit le Breton. D’ailleurs pour bien saisir le personnage, il ne faut pas s’arrêter uniquement à l’observation de ces variantes, car on pourrait alors y prêter une importance exagérée et de là, porter un jugement erroné.

 

Il est absolument essentiel de considérer les us et coutumes d’alors, car il est connu qu’à cette époque les gens utilisaient facilement plusieurs noms, ou variantes de leur nom, et combien de fois, ces noms étaient orthographiés « au son »; les exemples foisonnent. À preuve, il suffit de regarder les 45 versions du nom de Kirouac provenant des documents de Philippe et publiées dans notre dernier numéro du Trésor des Kirouac!

 

Il faut aussi tenir compte du contexte dans lequel ces signatures ont été effectuées et prendre en considération ce qui s’était passé avant ou après le moment où elles ont été effectuées. C’est ce qui permet de noter que bien qu’il ait varié ses signatures, notre ancêtre se présentait tout de même à tous sous le nom d’Alexandre de K/voach et tout le monde concerné savait qu’il était Breton. L’acte où figure la signature du 25 janvier 1727 (19) est d’ailleurs fort éloquent dans ce sens. Dans cet acte où notre ancêtre a signé Le Bihan, on trouve inscrite dans le texte la présence à la cérémonie d’Alexandre Carunoac, voilà un indice difficile à nier voulant qu’il s’était présenté comme étant Alexandre de K/voach, mais le curé de la paroisse a écrit le nom « au son » dans l’acte qui figure au registre, mais notre ancêtre a bel et bien signé de sa main « Le Bihan » dans ce même registre.

 

LE TRÉSOR — Avez-vous d’autres exemples aussi pertinents?

 

FRANÇOIS — Il en est de même aussi lors de son mariage, le 22 octobre 1732 (20). À cette occasion, il utilise une autre variante devant la particule de K/voach. En replaçant les choses dans leur contexte, difficile de croire que sa belle-famille puisse ne pas le connaître sous le nom d’Alexandre de K/voach, dit le Breton même s’il utilise à cette occasion une nouvelle variante.

 

Lors de son mariage avec Louise Bernier, notre ancêtre a aussi reconnu officiellement un fils né hors mariage en février 1732, soit huit mois auparavant. Le curé avait alors inscrit dans l’acte de naissance (21), non pas la formule usuelle « né de père inconnu », mais bien « fils d’un nommé Alexandre voyageur ». On le connaît donc sous ce prénom huit mois avant son mariage et ce n’est pas un hasard non plus si ce premier fils a été baptisé du prénom d’Alexandre en l’absence du père. Sa future belle-famille le connaissait déjà sous le prénom d’Alexandre en février 1732 et, comme le 25 janvier 1727 à Québec, il se serait là aussi présenté à eux sous le nom d’Alexandre de K/voach, même si quelques mois plus tard, à son mariage, il signe le registre de Cap St-Ignace sous le nom de Maurice Louis Le Bris de K/voach.

 

LE TRÉSOR — Qu’avez-vous constaté d’autre?

 

FRANÇOIS — Autre fait intéressant : trois des sœurs de Louise Bernier, l’épouse de notre ancêtre, avaient épousé trois frères du nom de Côté, entre 1720 et 1722. Ils étaient trois des fils du Seigneur de la Rivière-Verte et notre ancêtre était déjà en relation avec cette famille en 1730, soit deux ans avant son mariage. Le seigneur Côté, qui ne savait ni lire ni écrire, lui faisait alors confiance au point de lui demander de rédiger pour lui un contrat de vente de terre sous seing privé (22). Les sœurs de sa nouvelle épouse ne pouvaient donc le connaître que sous ce nom d’Alexandre de K/voach dit le Breton puisqu’il signe ce contrat sous le nom d’Alexandre le Breton, surnom sous lequel il était déjà bien connu selon les documents de l’époque.

 

Finalement, j’ajouterais qu’on peut aussi tenir compte du fait que notre ancêtre a signé tous ces documents au vu et au su des nombreuses personnes présentes en de telles occasions. Il se présentait à eux sous le nom d’Alexandre de K/voach et il signait autrement! Lorsqu’il signe avec toutes ces variantes, les gens présents ne peuvent qu’en être conscients, du moins les notaires, les curés et les personnes servant de témoin ne semblent pas en tenir rigueur ou s’en offusquer. Pourquoi? Sans doute parce qu’on y attachait peu d’importance à cette époque-là. Bien sûr, de nos jours, ce ne serait pas accepté puisque nos coutumes et même nos lois ne sont pas les mêmes et notre ancêtre serait pris sur le fait. Mais à son époque, personne n’y attachait d’importance même si la signature de l’ancêtre était parfaitement lisible, ce qui n’est pas le cas pour tout le monde, même aux temps modernes.

 

LE TRÉSOR — Comment interprétez-vous alors les variantes de signatures utilisées par notre ancêtre?

 

FRANÇOIS — Revenons au mariage par exemple. Lors de la cérémonie, notre ancêtre se donne de nouveaux prénoms, ceux de Maurice et de Louis et il signe avec le patronyme de Le Bris accompagné de la particule de Kervoach. De plus, il s’invente des parents ayant l’allure de nobles par leur nom, François Hyacinthe Le Bris de Kervoach et Madeleine de Meuseuillac. Je cite ici l’auteur breton Pierre Jakès Hélias (23) : Le patron d'une ferme, ou même celui dont la famille est sur cette ferme depuis longtemps, se voit attribuer le nom de la ferme, de même que les seigneurs d'autrefois portaient le nom de leur terre. Quand on vous parle d'un Yves de Kerlaeron, n'allez pas croire qu'il s'agit d'un personnage de la noblesse, vicomte ou marquis. Sachant que la particule de Kervoach est effectivement le nom d’une propriété à Lanmeur ayant appartenu à ses ancêtres, nom qu’eux aussi ont utilisé comme patronyme, en signant le nom de Maurice-Louis Le Bris de Kervoach et en s’inventant des parents d’allure noble, notre ancêtre ne tente-t-il tout simplement pas de s’élever dans l’échelle sociale au lieu de tenter une nouvelle fois de changer d’identité comme l’affirme la généalogiste bretonne Patricia Dagier? Cherche-t-il tout simplement à faire croire qu’il est d’origine noble? Pourquoi est-ce que je me pose la question? Comment pourrait-on ignorer ce qui est demeuré longtemps dans l’imaginaire collectif des membres de notre famille? Eh oui! Que notre ancêtre était d’origine noble! En effet, durant  un  siècle, des membres de notre famille se sont présentés chez le marquis de Kérouartz en Bretagne croyant y être apparentés. Peut-on alors penser que le véritable but d’Alexandre de K/voach le 22 octobre 1732 était alors simplement de s’élever dans l’échelle sociale de l’époque?

 

L’hypothèse que notre ancêtre changeait d’identité parce qu’il ne voulait pas qu’on puisse le relier à son passé supposément peu recommandable ne tient pas la route quant à moi. Que fait-il en se donnant des allures de nobles lors de son mariage? Il attire inévitablement l’attention sur lui! Il n’y avait pas abondance de nobles à Cap-Saint-Ignace au XVIIIe siècle. Selon moi, il n’a jamais cherché à dissimuler sa véritable identité ni à se fondre dans la masse. Sachant que la particule de Kervoach avait servi à identifier tous ses ancêtres, et en plus, qu’elle est unique, il semble plutôt que nous sommes en présence de quelqu’un qui est sûr de lui-même et de ses aptitudes.

 

LE TRÉSOR — Avez-vous d’autres exemples à nous donner?

 

FRANÇOIS — En voici un autre. L’origine bretonne de notre ancêtre ne faisait aucun doute auprès de ses contemporains au point où ceux-ci avaient surnommé notre ancêtre Alexandre le Breton. Lorsqu’il signe du nom d’Alexandre le Breton en 1730, il ne cherche pas à nous laisser penser que cette variante soit alors devenue « son patronyme en lieu et place de Le Bihan », il signe de son surnom comme il était courant de le faire à l’époque! Tout comme les Houde/Houle dit Desrochers, Durocher, Desruisseaux, Duruisseau suite au partage de la terre ancestrale, aux Pépin dit Lachance et les Quemenner dit Laflamme!

 

Les suites de la lettre qu’il écrivait le 30 novembre 1733 au gouverneur de la Nouvelle-France (24), le marquis de Beauharnois, sont d’ailleurs fort convaincantes au sujet de la notoriété de ce surnom attribué à notre ancêtre. Il signe cette lettre du nom d’« Alexandre de K/voach ». Cependant, l’intendant Hocquart donnera suite à l’offre de notre ancêtre en émettant une ordonnance (25) quelques jours plus tard dans laquelle il invite la population à aider « Alexandre le Breton ». La lettre est signée de K/voach alors que l’ordonnance mentionne le Breton sans la présence de cette particule de K/voach.

 

Le contenu de ces deux documents met donc bien en évidence ce surnom donné à Alexandre de K/voach et nous permet aussi de constater que notre ancêtre était connu non seulement sous cette désignation de le Breton par la population en général, mais aussi par les autorités gouvernementales et judiciaires de la Nouvelle-France. Pour tous, il était Alexandre de Kervoach dit le Breton, peu importe toutes les variantes qu’il se plaisait à utiliser dans ses signatures. L’utilisation du surnom le Breton par ses contemporains a été d’ailleurs si populaire que très longtemps après son décès ses propres fils, ses petits-fils et même quelques-uns de ses arrière-petits-fils seront encore surnommés comme tel, certains étant éventuellement devenus des Berton et même des Burton. 

 

LE TRÉSOR – Il aimait donc se mettre en évidence?

 

FRANÇOIS – Non seulement auprès des administrateurs de la colonie, mais en plus auprès des gens ordinaires. Les documents retracés jusqu’à ce jour au Québec démontrent qu’Alexandre de K/voach menait une vie sociale très active sur la Côte-du-Sud. On trouve sa trace à Beaumont, à Cap St-Ignace, à L’Islet, à Saint-Roch-des-Aulnaies, à Kamouraska et à l’Île Verte. Il est présent lors de la signature de contrats notariés, lors d’inhumations, aussi lors d’évènements heureux tels que baptêmes et mariages. On le retrouve aussi lors d’évènements semblables à Québec et même une fois à Montréal où il est parrain d’une fillette. On le connaît partout sous le nom d’Alexandre de K/voach dit le Breton. Sa notoriété est sans conteste et elle se reflète sans équivoque lors de son décès survenu le 5 mars 1736. Lors de ses funérailles qui ont eu lieu le lendemain, le curé indique dans l’acte au registre que toute la paroisse de Kamouraska a assisté à son inhumation, un fait tout de même assez rare à l’époque puisque les archives n’en font mention que très rarement.

 

CONCLUSION

 

LE TRÉSOR – Que pourrait-on conclure des  recherches sur notre ancêtre à l’époque de la Nouvelle-France?

 

FRANÇOIS — Si nous prenons en considération que notre ancêtre a utilisé la particule de Kervoach de façon courante pour s’identifier auprès de tous ses contemporains;

 

Si l’on tient compte aussi de l’unicité de cette particule de Kervoach qui aurait permis à ses contemporains de faire facilement le lien avec la famille Le Bihan d’Huelgoat, famille originaire du lieu dit de Kervoac à Lanmeur, référence ayant même permis de refaire le lien trois cents ans plus tard;

 

Si nous considérons que les variantes dans les noms étaient pratique courante en Nouvelle-France;

 

Si nous considérons aussi dans cette analyse que le type de vie sociale menée par notre ancêtre ne correspond pas du tout au profil de quelqu’un qui, parce qu’il aurait commis quelque acte répréhensible chercherait à se dissimuler n’ayant alors aucun intérêt à être repéré;

 

Si nous ajoutons à cette analyse que les conditions de l’époque en Nouvelle-France lui auraient facilement permis de se cacher si cela avait vraiment été son but, mais que, bien au contraire, il s’est mis en évidence partout;

 

Si nous considérons aussi que notre ancêtre, au lieu de fuir les autorités gouvernementales et judiciaires de la Nouvelle-France comme l’aurait fait toute personne voulant dissimuler son identité, a plutôt collaboré avec elles et, à quelques reprises, a même été engagé pour travailler comme guide par les autorités;

 

Nous ne pouvons alors faire autrement que de croire que le profil de l’individu que fut notre ancêtre ne correspond pas du tout à celui du délinquant notoire décrit avec insistance par la généalogiste bretonne, Patricia Dagier, dans ses deux récents ouvrages : Jack Kerouac, Breton d’Amérique et Le véritable Trésor de Clément Kirouac. Il y a aussi suffisamment de motifs raisonnables permettant de penser que l’importance de la procédure judiciaire de 1720 aurait eu un impact très relatif sur la vie de notre ancêtre.

 

LE TRÉSOR — Ayant en tête toutes ces informations, peut-on raisonnablement penser que tout n’a pas encore été dit dans ce dossier?

 

FRANÇOIS — La recherche généalogique entreprise en 1978 par l’AFK avait essentiellement pour but de découvrir le lieu d’origine de l’Ancêtre des familles Kirouac et rien d’autre, quoi qu’on en dise. Toutefois, cette recherche nous a apporté d’autres renseignements et d’autres interrogations. Ma philosophie de recherche est qu’il faut appuyer toutes nos affirmations sur des faits démontrés par des documents et des références fiables. Les hypothèses sont permises et nombreuses, mais ce ne sont que des questions auxquelles il faut répondre. Il faut souvent compter plusieurs mois et même des années de recherche pour parvenir à dénicher les documents d’archives qui éventuellement et finalement jettent la lumière sur un personnage ou sur un épisode de sa vie. Je pourrais remplir une page de questions, encore sans réponse, concernant notre ancêtre. J’aimerais bien un jour combler tous les vides, ou au moins quelques uns; pour le moment c’est un rêve. La réalité est souvent beaucoup plus extraordinaire que la fiction et je suis persuadé que le dossier de recherche est loin d’être fermé; je dirais même qu’il est grand ouvert.

 

LE TRÉSOR — Merci infiniment d’avoir répondu à nos nombreuses questions et permettez-nous de croire que l'énigme de la véritable histoire de notre ancêtre ne sera pas résolue sans vous. Nous vous souhaitons aussi de nombreuses découvertes et, un jour,  de pouvoir enfin les publier.

 

FRANÇOIS — Permettez-moi d’ajouter en terminant qu’il m’apparaît important de prendre en considération dans l’analyse des résultats de cette recherche non seulement ce que nous révèlent les documents découverts, les us et coutumes de l’époque, mais aussi ce qui est resté dans notre mémoire collective. N’oublions pas, non plus, qu’Alexandre de K/voach n’est pas seulement l’ancêtre de Jack Kerouac. Il est aussi l’ancêtre du frère Marie-Victorin de même que celui de quelques milliers d’autres descendants pour qui, comme pour mon grand-père, la devise des membres de notre association a une signification profonde : Fierté, Dignité et Intégrité.

 

RÉFÉRENCES :

 

(1) Le Bris de Keroack no 20, pages 6 à 8.

 

(2) Le Trésor des Kirouac no 50, pages 6 à 8.

 

(3) Le Trésor des Kirouac no 50, pages 20 à 24.

 

(4) Le Trésor des Kirouac no 51, pages 10 à 15.

 

(5) Le Trésor des Kirouac no 60, page 21 à 24.

 

(6) Le Trésor des Kirouac no 51, pages 10 à 15.

 

(7) Le Trésor des Kirouac no 52, pages 8 et 9.

 

(8) Le Trésor des Kirouac no 53, pages 9 à 12.

 

(9) Le Trésor des Kirouac no 54, pages 4 à 16.

 

(10) Le Trésor des Kirouac no 54, page 17.

 

(11) Le Trésor des Kirouac no 54, page 18.

 

(12) Le Trésor des Kirouac no 57, pages 38 à 41.

 

(13) Le Trésor des Kirouac no 65, pages 9 et 10.

 

(14) Le Trésor des Kirouac no 68, pages 20 à 27

 

(15) Jack Kerouac, Breton d’Amérique, Patricia Dagier, Hervé Quéméner, Édition Le Télégramme, page 67.

 

(16) Jack Kerouac, Breton d’Amérique, Patricia Dagier, Hervé Quéméner, Édition Le Télégramme, page 79.

 

(17) Le véritable trésor de Clément Kirouac, Patricia Dagier, page 69.

 

(18) Les changements de noms en Nouvelle-France étaient fréquents. Mais, il est intéressant de constater qu’ils étaient tout aussi fréquents en France au point où, à la Révolution, on a dû passer une loi qui visait à empêcher quiconque de porter d'autres noms et prénoms que ceux inscrits à l'état civil. (Geopatronyme.com). Notre ancêtre était bien de son temps!

 

(19) Archives nationales du Québec, registres paroissiaux de Notre-Dame-de-Québec (CE301, S1).

 

(20) Archives nationales du Québec, registres paroissiaux de Cap-Saint-Ignace CE302, S1.

 

(21)Archives nationales du Québec, registres paroissiaux de Cap-Saint-Ignace CE302, S1 en date du 28 février 1732.

 

(22)Archives nationales du Québec, Fonds Cour supérieure, greffe du notaire Abel Michon CN302, S29).

 

(23)Tradition bretonne, le savoir-vivre, 1973.

 

(24) Archives nationales du Québec, Fonds Gouverneur, Régime français R1, P40.

 

(25) Archives nationales du Québec, Ordonnances des intendants, 4 décembre 1733, Ordonnances de l’intendant Hocquart (E1, S1, P4351).