Biographie du Frère Marie-Victorin

 

Les origines de cet homme exceptionnel

 

C’est à Kingsey Falls , dans les Cantons de l’Est, que naît le 3 avril 1885, Joseph-Louis-Conrad Kirouac, fils de Philomène Luneau de Saint-Norbert d’Arthabaska et de Cyrille Kirouac, petit-fils du chevalier François Kirouac descendant d’une famille bretonne. Il a cinq sœurs prénommées Adelcie, Laura, Blanche, Eudora et Bernadette. Il entretient une correspondance soutenue avec sa sœur Adelcie, la révérende Mère Marie-des-Anges, fondatrice du Collège Jésus –Marie de Sillery. Ils nous parlent de leur famille, de leurs difficultés propres à l’enseignement et aussi de spiritualité.

 

Marie-Victorin passait ses vacances d’écolier avec une dizaine de ses cousins à « La Volière » de l’Ancienne-Lorette sous la conduite de son grand-père François Kirouac. Il alternait avec Saint-Norbert chez ses grands-parents Luneau où il cultiva son premier jardin.

 

Le jeune Conrad s’amuse follement à la campagne. Il aime la vie libre des champs, aller aux fraises, aux framboises et pêcher la petite truite dans le ruisseau situé à un demi-mille de la maison des Luneau.

 

Il passe cependant la majeure partie de son enfance dans la paroisse Saint-Sauveur à Québec où son père, Cyrille, dirige un commerce de grossiste dans le domaine des farines et des grains dont lui et son frère Napoléon G. ont hérité de leur père François.

 

Dans le livre « Québec et Lévis à l’aurore du XXe siècle » publié en 1900, l’auteur A.B. Routhier nous parle de Cyrille Kirouac en ces termes : « Il naquit au mois de mars 1863. Lui aussi doit son instruction commerciale aux directeurs de l’Académie des frères des Écoles Chrétiennes, à Québec. Il a débuté dans la carrière du commerce, à son propre compte, comme marchand général, à Kingsey-Falls et Coaticook, dans les Cantons de l’Est, avant de faire partie de la nouvelle raison sociale Kirouac et fils. L’un et l’autre (Napoléon et Cyrille) se sont appliqués jusqu’à présent à marcher sur les traces de leur digne père, et à suivre les excellentes traditions dont il leur a laissé le précieux héritage. »

 

Le grand-père du frère Marie-Victorin, le Chevalier François Kirouac, est un homme remarquable qui mène une vie publique active. Il devient maire de Saint-Sauveur, échevin de la ville de Québec, président de l’Union Saint-Joseph, directeur du chemin de fer de la Rive-Nord, vice-président de la Société des Prêts et Placements. Pendant plus de quarante ans il est un membre engagé de la société Saint-Vincent -de- Paul.

 

Conrad Kirouac fréquente d’abord l’école paroissiale, puis l’Académie de Québec, institution sous la direction des Frères des Écoles chrétiennes. C’est en juin 1901, qu’il entre au noviciat Mont-de-la-Salle situé alors sur l’emplacement actuel du Jardin Botanique de Montréal.

 

Dès 1904, il enseigne la composition française, l’explication des textes littéraires, l’algèbre et la géométrie d’abord à Saint-Jérôme puis à Saint-Léon de Westmount et enfin à Longueuil. Afin de le guérir de la tuberculose dont il est atteint, son médecin lui donne l’ordre de quitter ses livres et ses élèves, et de se promener librement dans les bois et les champs. Il découvre alors toutes les merveilles qui l’entourent : il les regarde avec des yeux neufs ! Grâce à son esprit vif et curieux, il s’initie rapidement à la botanique. Il rencontre en 1904 le Frère Rolland-Germain, f.é.c., qui devient son fidèle compagnon d’herborisation et jusqu’à la fin un très compétent et très précieux collaborateur.

 

Le professeur M.L. Fernald de l’Université Harvard de Boston, aux États-Unis, dirige et encourage le frère Marie-Victorin.

 

Alors qu’il est professeur à Longueuil depuis deux ans, le Frère Marie-Victorin fonde en 1906 un cercle littéraire.

 

Grâce à son talent de grand communicateur, il sait éveiller l’esprit de ses élèves et il leur donne le goût d’apprendre et de s’instruire davantage. Il est déjà un véritable chef de file.

 

Le décès de sa mère le 3 mai 1913, à l’âge de 50 ans est une épreuve qui l’atteint profondément. Il ne se laisse cependant pas abattre ; il se consacre à la rédaction de deux volumes sur la flore du Québec.

 

En 1919, il publie RÉCITS LAURENTIENS suivi en 1920 par CROQUIS LAURENTIENS. Ces deux publications, maintes fois rééditées, établissent nettement sa réputation d’homme de lettres.

 

En 1920, il est appelé par les autorités de l’Université de Montréal à organiser l’Institut botanique.

 

Le 24 octobre 1921, son père Cyrille Kirouac décède à l’âge de 58 ans. Ce décès lui cause un profond chagrin en plus de lui causer bien des soucis car il a été désigné comme exécuteur testamentaire de l’importante succession de son père.

 

En 1924, il devient professeur de botanique à l’Université de Montréal et Mgr P.N. Bruchési, alors archevêque de Montréal et chancelier de l’Université, le charge de créer le Jardin botanique et d’en occuper le poste de directeur.

 

La petite histoire de l’Institut botanique

 

Tirée du « Bulletin du Très-Saint-Enfant-Jésus /mars-avril 1945 »

« Au début, en 1921, le laboratoire botanique est situé rue Saint-Denis près de Sainte-Catherine dans l’ancienne Université de Montréal ; le laboratoire se situe au rez-de-chaussée de même que le bureau de travail, la salle de cours, les tables de laboratoire, les collections diverses, herbier, tout se trouve dans une seule pièce. À ce moment la bibliothèque tenait tout entière sur deux rayons de bois, derrière la porte. En 1922, le Frère Marie-Victorin présente une thèse sur les FILICINÉES (fougères) du Québec et obtient un doctorat ès sciences de l’Université de Montréal. Bref, tout semblait aller avec enthousiasme lorsque périt dans un incendie ce grand effort des deux premières années. Il fallut se remettre à l’œuvre avec un nouveau courage. Monsieur Émile Jacques et, en 1923, monsieur Jacques Rousseau arrivent comme assistants, et tous les autres successivement jusqu’à former une équipe de quinze personnes. Les amis journalistes, si dévoués au Frère Marie-Victorin et à ses œuvres, voulant designer le laboratoire de botanique, disaient ordinairement : « Dans la cave de l’Université » C’était une cave inspiratrice, si l’on en juge par les travaux innombrables du Frère Marie-Victorin, qui s’était habitué à écrire dans le bruit, et qui semblait presque goûter cette atmosphère de ruche bourdonnante. Pour ne pas étouffer, on laissait les portes des bureaux continuellement ouvertes. L’herbier aux milliers de plantes précieuses, qui avait comme annexe un magasin noir peu rassurant, était souvent visité par les rats. »

 

Le Jardin botanique

 

Les plans et la construction du Jardin botanique ont été conçus en collaboration avec l’architecte Lucien Kéroack, petit cousin du Frère Marie-Victorin; il a aussi participé à la construction de l’Université de Montréal. Le Frère Marie-Victorin sait s’entourer de collaborateurs importants comme monsieur Henry Teusher, qui est nommé horticulteur en chef et surintendant du Jardin botanique, monsieur Jules Brunel, élève finissant au collège de Longueuil, devient son assistant dès 1921, de même que monsieur Émile Jacques et monsieur Jacques Rousseau. C’est le 9 juin 1931 que le Jardin botanique est fondé grâce à l’appui du Maire de Montréal, Camilien Houde. Le projet se développe et reçoit un appui unanime; la presse montréalaise le seconde vigoureusement en particulier monsieur Honoré Parent à qui le Jardin botanique doit d’avoir survécu à bien des tempêtes. Depuis lors, le Jardin est devenu, pour les scientifiques un foyer de recherches, pour le peuple, un lieu de repos enchanté et pour tous, une œuvre d’éducation.

 

 

 

L’éducateur exceptionnel

 

Le Frère Marie-Victorin est un grand pédagogue, en plus de sa classe régulière et de ses travaux personnels de littérature et de sciences, tous les jours de congé, il organise des promenades d’herborisation que suivent librement les élèves. Pendant des années, chaque dimanche soir, le Frère Marie-Victorin destine aux jeunes une séance spéciale : il lit et commente les fables de Lafontaine, qu’il illustre de projections… Il lance une école nouveau genre appelée « École de la Route » que fréquentent les professeurs avides d’herboriser en compagnie du maître, pour mieux ouvrir, ensuite, les yeux de leurs élèves aux beautés de la nature.

 

Fondateur puis président de la Société canadienne d’histoire naturelle, il oriente avec le R. Frère Adrien, c.s.c., les destinés des Cercles des jeunes naturalistes qui comptent bientôt 30,000 membres. Le Frère Marie-Victorin s’est impliqué à plusieurs niveaux et par différents moyens dans l’éducation des jeunes de tous âges.

 

Les voyages scientifiques.

 

Il voyage beaucoup, en 1929 une expédition le conduit en Afrique de Sud et au cours du voyage il se lie d’amitié avec l’abbé Breuil, paléontologiste français puis il rencontre Pierre Teilhard de Chardin, le savant qui réconcilie le catholicisme et la biologie darwinienne. Ces rencontres ont un effet décisif sur toute l’orientation du botaniste québécois le rendant apte à jouer un rôle dans la lutte aux préjugés religieux qui paralysaient notre vie scientifique nationale à cette époque. Il profite également de ce voyage pour visiter l’Afrique, le Proche-Orient et l’Europe.

 

En 1933, le Frère Marie-Victorin est l’invité d’honneur au Congrès de Leicester en Angleterre puis il participe au Science Congres à Vancouver.

 

En 1934 il est délégué au chapitre général de sa communauté à Lembecf-Lez-Hal en Belgique à l’occasion d’un congrès destiné à la formation des maîtres religieux. Au cours de ce voyage, il parcoure quelques pays d’Europe et se rend en Angleterre pour se joindre à la délégation du Conseil de recherches du Canada, au congrès de la British Association for the Advancement of Science qui se tient à Aberdeen. Il représente en même temps la Société royale du Canada dont il est membre de la section scientifique depuis 1927.

 

Enfin en 1939 il effectue son premier voyage scientifique à Cuba. Ses deux sœurs, Laura et Eudora, l’accompagnent. En avril 1942 il visite Haïti, puis il passe dix jours à Po et revient à Cuba. Sa santé depuis longtemps précaire, nécessitait plus de soleil que n’en peut donner notre pays. Lors de ces voyages il prend de nombreuses photos et en profite pour recueillir des données qui lui seront très précieuses lors de la rédaction de ses travaux scientifiques.

 

Publication de La Flore Laurentienne

 

Guidé par son génie, le Frère Marie-Victorin, durant trente années a travaillé au livre qui l’a fait le plus connaître dans le monde scientifique : La Flore Laurentienne, qu’il publie en 1935. Cette véritable bible pour botanistes est encore, de nos jours, un outil indispensable, un guide sûr utilisé par ceux qui s’intéressent à la flore de notre beau pays.

 

Plusieurs prix sont venus couronner l’œuvre du Frère Marie-Victorin pour n’en citer que quelques-uns, mentionnons :

 

En 1936, la médaille d’or de la Société Provancher d’Histoire naturelle pour la publication de La Flore Laurentienne.

 

En 1937, le gouvernement du Québec, lui décerne le titre et la cravate de Commandeur du Mérite agricole, la plus haute distinction que l’État pouvait donner à un bon serviteur de la terre et de l’agriculture.

 

Son décès tragique.

 

Le 15 juillet 1944, le Québec perd un de ses plus illustres savants. Le Frère Marie-Victorin meurt des suites d’un accident d’automobile survenu lors d’une excursion d’herborisation à Black Lake dans les Cantons de l’Est. Témoignage de Louis–Philippe Audet dans l’Action Catholique du 17 juillet 1944

 

« Le Frère Marie-Victorin fut un savant de réputation mondiale. Il laissa quatre-vingt-dix-neuf travaux de science pure, deux cent vingt-sept articles et notules de littérature et de vulgarisation scientifique, sans compter de nombreux ouvrages en cours de publication. Il fit des études profondes sur la botanique, la géologie et divers sujets, qu’il compila en de multiples journaux de voyages illustrés de ses propres photographies. Les Itinéraires botaniques dans l’île de Cuba, publiés en collaboration avec le Frère Léon, f.é.c., de Cuba, lui valurent les plus grands éloges. »