Hommage à mes parents



Philias & Clara avec 5 des 11 enfants: Adrien, Fernand, Simone, Rosaire et Iréné 

Maintenant parvenue à un âge que l`on qualifie souvent de «vénérable» , j`aime à penser à divers moments-clés de ma vie. À chaque fois, j`éprouve un énorme respect pour mes parents et leur incroyable générosité. J`ai pensé profiter de notre revue pour leur rendre hommage et dire à quel point leurs efforts et leurs sacrifices ont été appréciés par leurs enfants. Je suis persuadée que plusieurs de ces faits qui témoignent d`une vie gagnée très durement et toute orientée sur les enfants et la famille rappelleront des souvenirs à plusieurs et je n`ai aucun doute que plusieurs histoires semblables mériteraient également d`être racontées.

Mon père, Philias Drapeau, est né à Laval, comté de Montmorency, tout près de Québec, le 18 avril 1890 de parents cultivateurs qui sont déménagés à Normandin, Lac St-Jean, durant son enfance. Il avait peu de souvenirs de cette époque. Ma mère, Clara Gélinas, naquit à Cry, Rhode Island, USA, le 27 mai 1895 de parents originaires de Trois-Rivières en Mauricie, qui étaient ouvriers d`usine. Ils s’étaient expatriés aux Etats-Unis, comme plusieurs autres à cette époque, pour gagner de meilleurs salaires et améliorer le sort de leur jeune famille.

En 1912, ma mère, accompagnée de son père Napoléon Gélinas, est allée à Normandin visiter sa sœur Joséphine, mariée à Arthur Drapeau, le frère de mon père. Ce fut le coup de foudre! Et comme son père l`avait toujours encouragée à épouser un cultivateur et élever sa famille à la maison plutôt que de travailler dans une usine, vie qu`il trouvait difficile pour les jeunes mères de famille, ils se marièrent dès l`année suivante. Toutefois, ma mère se rendit rapidement compte qu`elle n`aimait pas la vie sur une ferme. Très unis et amoureux, le couple décida d`avoir une grosse famille, ce qui n`était pas rare à l`époque, et eut un premier enfant, Adrien, en 1914. Mais dès 1916 le couple décida de s`établir à La Tuque où la Brown Corporation, compagnie de pâte à papier, offrait de bonnes possibilités d`emplois permanents.  La ville, fondée en 1912, en était à ses tout débuts et ils y connurent une vie de pionniers. Rien n`y était facile mais mon père conserva néanmoins son emploi de cuiseur de copeaux de bois jusqu`à la retraite. Il profitait de ses rares temps libres, il faut dire qu`à l`époque on travaillait 6 jours/semaine, pour semer patates et divers légumes dans un terrain prêté par la ville aux familles nombreuses. Il avait aussi un petit jardin dans la cour pour aider à joindre les deux bouts et nourrir sa famille de 11 enfants (7 garçons, 4 filles). De plus, il coupait du bois qu`il transportait à l`aide d`un traîneau à chiens, tendait des collets à lièvres, etc. Une vie sans grand repos!
De son côté, ma mère faisait tout en son possible pour réduire les dépenses. Elle cuisait son pain deux fois par semaine, avait même ouvert dans le salon-double, un petit restaurant que l`on appellerait aujourd`hui un mini-dépanneur, en plus de s`adonner aux tâches domestiques, que tous connaissent, qu`impose une famille de cette taille. Les deux se dépensaient sans compter pour assurer la meilleure qualité de vie possible à leurs enfants. Lorsque ces derniers atteignirent l`âge adulte, mes parents réalisèrent que La Tuque avec son unique usine offrait bien peu d`avenir. Déjà, les garçons étaient obligés d`aller bûcher en hiver dans les chantiers et espérer quelques jours de travail par mois à la Brown le reste de l`année. C`est alors que mes parents décidèrent de tout sacrifier pour leurs enfants. Ils acceptèrent d`abandonner leurs amis et une vie qu`ils aimaient bien pour déménager à Montréal et offrir de meilleures perspectives d`avenir,  particulièrement aux garçons. Ma mère est même partie s`installer avec les enfants pendant que mon père, resté seul à La Tuque dans la grande maison, terminait sa dernière année de travail pour parvenir à la retraite. Cette année a dû être bien triste et longue pour lui mais jamais il n`a émis la moindre plainte ou critique. Tout avait été planifié et accepté pour le mieux-être des enfants. 
La vie semble leur avoir donné raison car tous les enfants ont éventuellement trouvé de bons emplois à Montréal.

On peut estimer que ce déménagement fut effec- tivement une sage décision pour nous tous, les enfants, mais je ne peux m`empêcher de penser que pour ceci mes parents ont dû oublier leur propre confort, leurs amis, leurs loisirs, bien que rares, et partir à l`aventure dans une grande ville qu`ils ne connaissaient pas du tout, à un âge où l`on aspire généralement au calme et au repos. Aujourd`hui à ma retraite et ayant atteint un âge équivalent au leur à l`époque, je peux apprécier la grandeur de leur geste et comprendre qu`ils ont véritablement donné tout ce qu`ils ont pu à leurs enfants. Je ne peux que les aimer davantage pour tout cela et malgré le décès de mon père en 1965 et de ma mère en 1970, ils continuent à vivre quotidiennement avec moi. 

J`ai pensé que je leur devais à tout le moins de faire connaître leur grandeur d`âme et j’espère que notre histoire aura su vous toucher ou tout au moins vous intéresser. Sans doute n`est-elle pas unique et je suis persuadée que d`autres parents en d`autres lieux et circonstances ont dû aussi faire preuve d`un tel oubli de soi et d`une si belle générosité. Mais je suis heureuse d`avoir pu parler d`eux et mentionner la grande fierté qu`ils m`ont toujours inspirée.
Rita Drapeau
 


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