Le Seigneur de Bonsecours
Texte de Raymond Bélanger
L'un des projets majeurs dans la vie de François Bellenger fut certainement
son désir, autour de 1660, de devenir un jour seigneur. Ses engagements
sociaux comme syndic, marguillier, capitaine de milice, curateur des biens
d'Olivier Le Tardif, évaluateur foncier lui ont permis d'accéder
progressivement au titre d'honorable homme. Ce titre, originairement
attribué aux nobles, est devenu " un tire de politesse décerné à celui
qui détient un rang supérieur sans être encore de la noblesse " .
François acquit, à la suite de ces nombreuses charges, la confiance de
ses concitoyens, de l'administration civile (Duchesneau) et militaire
(Frontenac) . Celles-ci, considérées par les
nobles comme ignobles ,
étaient cependant, pour les roturiers, un excellent tremplin de promotion
sociale. Le titre de seigneur, attaché à la terre et distinct de la
noblesse des titres , était accessible même par un roturier.
L'environnement social dans lequel François Bellenger vivait alimentait
ce désir de se tailler une place plus élevée dans la pyramide sociale
ayant à sa base le Tiers-État (bourgeois, roturier) et à son sommet les
gens d'Église et de la noblesse. Dès 1637, quelques mois avant son
mariage, son futur beau-père Jean Guyon accédait lui-même au titre de
seigneur de l'arrière-fief Du Buisson à Beauport. À son mariage,
en juillet de cette même année, Derré de Gand, témoin à celui-ci et
membre de la Compagnie des Cents Associés, était d'origine noble.
Une " toile " seigneuriale commença à se tisser, plus particulièrement,
lors des baptêmes et des mariages de ses enfants. Ces cérémonies, selon
la coutume importée de France, sont souvent rehaussées par la présence
de personnages importants, symboles de l'ascension sociale. De nombreux
seigneurs provenant de la noblesse et de la bourgeoisie accompagnent les
futurs mariés chez le notaire et les nouveaux-nés de François Bellenger
et de Marie Guyon aux fonts baptismaux . De la noblesse, viennent
valoriser la cérémonie du baptême les Giffard , les Legardeur,
les Couillard, les Charles Aubert de La Chesnayes, les Clément du Vaux
(Anne Gasnier). Des seigneurs originant de la bourgeoisie, comme nous
le verrons, seront aussi du nombre.
Robert Giffard, anobli en 1658 et parrain de l'aîné Charles, né en 1640,
est propriétaire de cinq seigneuries . Jean Guyon, seigneur, avons-nous
déjà affirmé, de l'arrière-fief Du Buisson, sera parrain de Marguerite
en 1645. Françoise-Charlotte, née en 1650, aura comme parrain Charles
Legardeur de Tilly, noble, seigneur et membre influent de la communauté
des Habitants et du Conseil Souverain . De la famille des Legardeur,
anoblie en 1510, Marie-Madeleine mariée à J.-Paul Godefroy sera marrainne
de Marie-Madeleine, née en 1643 et deuxième enfant de François Bellenger
et de Marie Guyon.
Outre ces deux grandes familles pionnières nobles que sont les Giffard et
les Legardeur, rehaussera aussi la cérémonie du baptême la famille
Couillard, dont le père Guillaume fut anobli en 1654 . Jean-François,
Marguerite, Louis auront comme parrain et marraine des membres de cette
famille illustre, propriétaire de nombreuses seigneuries et occupant de
hautes charges dans l'administration publique.
Jean Cochon, procureur fiscal de Beaupré, sera parrain de Mathurine en
1652. Enfin, Jacques, né en 1662, aura comme parrain le riche commerçant
Charles Auber de La Chesnayes, seigneur en partie de Beaupré en 1662 et
anobli en 1693. Enfin, Françoise-Charlotte aura comme marraine Françoise
Clément du Vaux, épouse de Ruette D'Auteuil et fille d'Anne Gasnier.
Celle-ci, noble et veuve de Clément du Vaux, sera seigneuresse de Sillery
(arrière-fief Monceaux ) et de Jacques-Cartier en 1649. En secondes noces
, elle épousera Jean Bourdon, seigneur de Saint-François promu en fief en
1655 et de Saint-Jean concédé en 1639. La famille Bourdon est propriétaire
de huit seigneuries totalisant un demi million d'arpents.
Les nombreux mariages de ses enfants, dont l'un avec un noble,
entretiennent également ce projet de se rehausser socialement. Sa fille
Marie-Madeleine avait épousé en 1656 Bertrand Chesnayes de Lagarenne,
noble et seigneur du fief de Lothainville en 1664. Trois autres enfants
avaient créé des liens avec la famille Cloutier dont l'ancêtre Zacharie
marié à Xainte Dupont était, depuis 1637, seigneur du sous-fief
LaClousterie de Beauport . En 1665, Françoise-Charlotte épousera en
premières noces Jean Langlois dit Boisverdun, dont Noël, son frère, sera
futur seigneur de Port-Joly en 1677. Mathurine, en épousant le riche
bourgeois Jean Maheu en 1673, s'associait aux familles Chavigny et Amiot,
toutes deux propriétaires de nombreuses seigneuries. Geneviève de
Chavigny, d'origine noble et mariée en premières noces à Charles Amyot,
était depuis 1672 seigneuresse de Vincelotte . Les familles Chavigny et
Amiot possèdent de nombreuses seigneuries. Deschambaut ou Chavigny, en
1640, est propriété de François de Chavigny de Berchereau. Mathieu Amiot
dit Villeneuve est seigneur en 1672 de Bonsecours.
Les témoins aux mariages des enfants de François Bellenger et de Marie
Guyon élargiront ce réseau seigneurial. Nobles et bourgeois seigneurs y
seront présents. Au mariage de Marie-Madeleine en 1656, Charles Legardeur
de Tilly qui fut gouverneur de Trois-Rivières de 1648 à 1650 signe comme
témoin. Également, Olivier Le Tardif , seigneur pour un huitième de la
Cie de Beaupré en 1646 , appose sur ce contrat sa signature. Le
prestigieux mariage de Mathurine et de Jean Maheu , en 1673 et de courte
durée à cause du décès de son conjoint l'année suivante, rassemble de
nombreux seigneurs de la colonie. Le premier témoin est le puissant et
majestueux seigneur Louis Buade de Frontenac, gouverneur de la
Nouvelle-France, de Terre-Neuve, de l'Acadie et de la France
septentrionale . Également, figure sur la liste des témoins à ce mariage
de Mathurine Jacques de Chambly, seigneur de Chambly en 1672. Enfin,
au mariage de Françoise-Charlotte avec Jean Langlois en 1665, le juge
Claude Bermen de la Martinière, de famille noble depuis le 16ième siècle
et nommé seigneur de Beauchamp ou de La Martinière en 1692, signe comme
témoin. Celui-ci avait épousé en secondes noces Étiennette Després, sœur
de Geneviève et d'Anne, celle-ci ayant mariée le chevalier Jean de Lauzon,
gouverneur de la Nouvelle-France.
Mais ce titre de seigneur, même s'il fut soutenu et alimenté par ces
nombreuses relations seigneuriales, lui fut octroyé à cause de son
mérite. Le rôle qu'il avait joué sur la côte de Beaupré lui méritait
quelques faveurs. " La concession d'une seigneurie constitue un
privilège dont bénéficient seulement certains individus choisis ".
La carte est extraite du volume de Léon Bélanger, prêtre, "L'Islet 1677-1977".
Comprendre François Bellenger, c'est exposer cette lente et longue
ascension vers le titre de seigneur, titre attaché principalement à
la possession du sol, promu en terre noble, sans que nécessairement
le propriétaire devienne noble.
"Dès le XV11ième siècle, les titulaires
du monopole de la Nouvelle-France
eurent le pouvoir d'inféoder la terre : à des personnes qu'on en juge
dignes, on attribue une portion de sol portant qualité, donc promue
terre noble, hiérarchiquement supérieure à celle qui demeure sans
qualité, en roture. Le titulaire qui détient cette terre de qualité,
sans toutefois être anobli de ce fait, est élevé au dessus du commun et
nanti d'une large propriété foncière obtenue en don; s'il est noble,
le voilà avec un titre de plus et enrichi d'un bien immeuble considérable.
Dans l'un et l'autre cas, ce système est propre à attirer ceux qui
veulent s'élever dans une société où le prestige social et la possession
de la terre sont d'une souveraine importance".
(Marcel Trudel, Mythes et Réalités, page 164)
Ce titre de noblesse appartient donc au fief et non à la personne.
À celle-ci est attachée le titre de seigneur nullement intégrable et
distinct des titres de noblesse obtenus par des lettres spécifiques
du Roi. Y accéder était avant tout et principalement une forme de
libération d'un mode de servage . Ëtre seigneur, duc, comte, barron,
mais selon des degrés plus ou moins libérateurs, sont des modes de
libération de certaines contraintes . Posséder noblement la terre pour
un seigneur s'oppose à la terre en roture louée au censitaire et devant
payer des cens et des rentes, symboles de sa soumission et de sa
dépendance à un seigneur. Celui-ci, par ailleurs, est libéré de tout
paiement, parce que propriétaire foncier. Le seigneur ne peut
cependant être un homme totalement libre puisqu'il doit rendre, en guise
de soumission, Foy et Hommage, Aveux et Dénombrement aux représentants
du roi en Nouvelle-France.
Outre cette forme de liberté inhérente au titre de seigneur, que
signifiait pour François Bellenger, dans la pyramide sociale, ce titre?
Roturier à son arrivée, sans jamais être anobli comme certains le furent ,
il accédait par le fait même à la classe des bourgeois qui
" regroupait les gens de professions libérales, les seigneurs roturiers,
les maîtres de métiers, les membres de la fonction publique
(dont les officiers militaires qui ne sont pas de la noblesse),
les marchands et les hommes d'affaires " . François Bellenger, même
seigneur, occcupait la base de la pyramide sociale, le Tiers-État,
dont la bourgeoisie en était le sommet.
Cependant, ce titre de seigneur évoquait que François Bellenger n'était
plus le bonhomme Bélanger, appellation réservée au roturier, mais
Monsieur ou encore Sieur Bellenger. Ce vocable, originairement attribué
aux nobles , se généralisa progressivement, tout comme le titre
d'honorable homme, dans la bourgeoisie. Il devint lui aussi un " titre
de politesse décerné à celui qui détient un rang supérieur sans être
de la noblesse ". François Bellenger, après une première tentative vaine
de devenir co-seigneur de Beaupré en 1660, conservera par après ces
titres d'honorable homme et de Sieur. Nous y reviendrons.
Le modèle français transplanté en Nouvelle-France structurait, avons-nous
dit, la société en trois Ordres . Parmi ces seigneurs figuraient donc
une noblesse des titres, des armes, des gens de la bourgeoise et du
terroir. Le titre de noble, souvent héritée par le sang ou à la suite de
décisions se composait aussi de roturiers et d'officiers qui s'étaient
distingués par des faits d'armes (gens d'épée).
Ces nombreuses relations seigneuriales rattachaient François Bellenger,
grâce à son mariage avec Marie Guyon, à un réseau illustre de parenté
mais aussi à une oligarchie terrienne, détentrice en grande partie du
sol laurentien en 1663 . Nous reproduisons le tableau de Marcel Trudel
(Les DÉBUTS DU RÉGIME SEIGNEURIAL, P. 73-74)
montrant cette longue chaîne de seigneurs auquel nous greffons François
Bélanger.