Les institutions au 17è siècle
au temps de François et de Nicolas
Texte de Raymond Bélanger
La nouvelle et jeune colonie française s'organisait lentement sur le plan
religieux, politique, économique, et juridique. Si, en théorie, ces
structures sociales se veulent complémentaires, en pratique,
en raison des objectifs propres à chacun, elles sont souvent
conflictuelles. L'évangélisation, la colonisation, le commerce,
l'administration sont en état de tension réciproque et l'équilibre
instable et fragile.
François, lors de son arrivée en Nouvelle-France en 1634, constata,
comme tous les autres immigrants, la présence d'institutions rudimentaires.
Comprendre François Bellenger et Marie Guion, c'est donc les
situer en regard de ces structures et également en regard de deux
programmes de développement de la colonie: celui des Cent Associés
(1627-1663) et celui du gouvernement royal (1663).
Si la première période, sous l'impulsion de Richelieu, est marquée
par un mandat de colonisation faisant suite à une période d'explorations
et de découvertes (1608-1627), la deuxième, sous l'absolutisme de
Louis XIV et de Colbert, sera une réorganisation unifiée et coordonnée
des structures sociales. À une période d'intérêts économiques privés
marquée prioritairement par les privilèges de la possession du sol
et du commerce des fourrures souvent au détriment de la colonisation
et de l'évangélisation succédera une période de centralisation politique,
d'intégration de divers secteurs de l'économie. S'ajouteront également
aux objectifs du gouvernement royal un accroissement notable de la
population, le développement intégré de l'industrie et une subordination
croissante du religieux au politique.
Québec 1688 - à la fois siège des autorités civiles
et religieuses; place militaire et port-de-mer |
Organisation politique et judiciaire.
Nous tenterons maintenant de mettre en évidence le vécu de François
en regard de ces structures.Il importe de préciser
l'organisation politique en ce temps des origines et des rêves
collectifs et individuels confrontés durement à une réalité physique
(le froid, les moustiques, etc.) et culturelle (les Amérindiens).
Au début, l'administration et la justice
sont rudimentaires. Faute d'hommes de loi, souvent des pouvoirs
civils étaient confiés aux prêtres ou aux Jésuites. Durant
cette période des Cent Associés qui délègueront, en raison de leur
faillite, leurs pouvoirs à la Communauté des Habitants en 1645,
l'administration politique, militaire et judiciaire étaient entre
les mains du gouverneur. Cependant, dès 1647, "
car il n'est pas bon qu'un seul
dirige ", celui-ci est assisté d'un Conseil d'État composé de trois
conseillers : le gouverneur général, le gouverneur particulier de
Montréal et, jusqu'à ce qu'il y ait un évêque, par le supérieur des
Jésuites. En 1648, le gouverneur sortant de charge remplacera le
gouverneur particulier de Montréal auquel s'ajouteront deux ou trois
notables si le gouverneur général est reconduit à son poste. En 1651,
le pouvoir judiciaire devient indépendant.
Une structure intermédiaire entre le peuple et ce Conseil fut créée :
les syndics. Ceux-ci nommés par leur communauté respective avaient
voie délibérative à ce Conseil et représentaient dans les affaires
et les procès leurs " commettants ".
François Bellenger, nous dit Mgr Gosselin, était " un des principaux
habitants de la région et il avait la confiance des autorités et
des colons ". C'est cette considération générale qui
le fit accéder à cette structure de participation des syndics
dans les affaires publiques. Le neuf août 1653, affirme le journal
des Jésuites, il fut nommé syndic de Longue-Pointe qui comprenait
à l'époque l'Ange-Gardien et Château-Richer.
Pour mieux situer François en
regard des structures administratives,
nous présentons sous forme de tableau comparatif les deux types de
gouvernement au temps des Cent Associés et de l'Absolutisme royal.
Cent Associés |
Absolutisme royal |
|
Roi: LouisXIV |
Ministre (Richelieu) |
Ministre (Colbert) |
Compagnie des Cent Associés
Communauté des Habitants
1645-1659 |
Compagnie des Indes-Occidentales 1664-1674 |
Gouverneur |
Gouverneur et Intendant |
Conseil d'État |
Conseil Souverain ou Supérieur |
|
Gouvernements particuliers
et subdélégués de l'Intendant |
Syndic: François Bellenger |
Capitaine de milice:
François Bellenger |
Habitants |
Habitants |
Cette toile, de Charles Huot, a été placé au-dessus du trône
de l'orateur dans la salle du Conseil législatif (Québec) le
10 octobre 1930. La scène se déroule au château Saint-Louis
le 18 septembre 1663 lors de la première scéance du conseil.
Le gouverneur Saffray de Mésy occupe le fauteuil du président et
Mgr Laval siège à sa droite. À gauche du gouverneur,
le greffier Jean-Baptiste Peuvret donne lecture de l'édit
royal créant le conseil. Il n'y a pas encore d'intendant en 1663. |
Si cette deuxième forme de pouvoirs
hiérarchisés conserve des éléments
de la première, elle s'en écartera par une délimitation des juridictions
et des rôles de chacun des paliers. Les affaires militaires et
extérieures relèveront du Gouverneur.
La justice, l'administration
civile (police), les finances relèveront de l'intendant.
Ces deux postes clefs de la jeune colonie, révocables, sont des
nominations du Roi et de son ministre de la marine. Le premier a un
salaire de 40,000 livres et demeure au fort Saint-Louis. L'intendant,
assisté de nombreux fonctionnaires, habite le palais de l'Intendance
et un salaire de 22,000 livres lui est octroyé. À la suite de
l'échec des Cent Associés, le Roi mandata,
"en toute seigneurie et justice", la Compagnie des Indes-Occidentales
en 1664 de prendre en charge la colonie. Mais, sous la pression
du gouverneur et de l'intendant, celle-ci perdit vite son pouvoir
de telle sorte que les intérêts privés se subordonnèrent à ceux
du public.
À cette structure importée de la métropole et, selon les historiens,
inadaptée à l'immensité du territoire canadien, s'ajouta le Conseil
Souverain composé du gouverneur, de l'intendant, de l'évêque et un
certain nombre de conseillers : cinq en 1663, sept en 1675, douze
en 1703. Cette structure administrative fondée sur la Coutume de
Paris était sous la surveillance d'un procureur du Roi qui
protégeait ses intérêts. Ce Conseil était également au-dessus des
gouvernements particuliers de la Louisiane et de l'Acadie. Cour
d'appel en matières civiles et criminelles, il recevait des litiges
en première instance. Cette Cour de justice laïque, ecclésiastique,
royale et seigneuriale avait aussi un rôle administratif. Elle tient,
selon l'Intendant Dupuy, la place d'un Parlement des Provinces et
possède un pouvoir législatif et exécutif. Également, les arrêts
du Roi sont considérés de nulle valeur si le Conseil ne les a
enregistrés.
Au bas de l'échelle de cette organisation sociale se trouve le
capitaine de milice. Choisi parmi
les habitants et non par eux comme ce fut le cas des syndics, il
contribue à l'encadrement militaire. Comme délégué de l'intendant
dans les paroisses ou régions, il transmet à la population ses ordres
et ses messages. Il lève des corvées pour les travaux de fortification
et pour l'entretien des chemins. François,
sans doute à cause de
la haute considération du gouverneur Frontenac à son égard
sera choisi comme capitaine de milice
de la côte de Beaupré. Ce poste lui vaudra
sans doute la concession
de la Seigneurie de Bonsecours en 1677.
François se présenta plusieurs
fois devant le Conseil Souverain au
cours des années 1660 et 1670 pour défendre ses droits. Nous
traiterons plus en détail ses recours devant la Justice quand nous
le présenterons comme plaideur. Qu'il nous suffise de mentionner la
saga judiciaire des héritiers de Jean Guyon, son beau-père, pour
le règlement de sa succession entre 1663 à 1670. De nombreux procès
marqueront la décennie 1670.
Ses démêlés avec Macé Gravel pour
bornage de terrain (21-10-1675), avec son beau-frère Simon Guyon
pour règlement de comptes (21-04-1670), avec les héritiers de son
gendre Jean Maheu marié à sa fille Mathurine (5-09-1674) sont autant
de procès qui lui donneront pour les siècles à venir la réputation
d'un plaideur qui lâche difficilement prise, bref un plaideur
orgueilleux. Son entêtement lui vaudra de présenter des excuses
à l'intendant et de payer une amende qui sera remise aux religieuses
hospitalières.
Richelieu 1585-1642  Peinture de P. Champaigne |
Louis XIV Le Grand 1638-1715  Peinture de A. Benoît |
Colbert 1619-1683  Peinture de N. Nanteuil |
Jean Talon 1625-1694  Peinture du Frère Luc, Récollet |
Il est intéressant de relever les
noms des gouverneurs, des intendants,
des conseillers devant qui François se défend. Le 30 juillet 1668,
il plaide devant Courcelles, Talon, Rouer de Villeray, Damours,
Gorribon, Tesserie. De nombreuses fois, c'est Frontenac (30-01-1674),
Duchesneau (21-10-1675) qui entendent sa plaidoirie. En 1677, lors
de la concession de la seigneurie de Bonsecours, ce seront le
Roi (24-10-1680), Frontenac et Duchesneau qui signeront les
ordonnances. (29-05-1680).
En guise de conclusion à cette section,
nous mentionnons, sous forme
de tableau, les nombreux gouverneurs et intendants du temps de
François avec qui il entra en communication à l'occasion
d'événements familiaux ou autres. Il appose quelques fois sa
signature à côté de celles des dirigeants de la jeune colonie.
Gouverneurs
| 1608-1635 |
Champlain |
|
| 1636-1648 |
Charles Huault de Montmagny |
François et Huault de Montmagny signent, avec une
trentaine d'invités, le contrat de mariage de Jean Guyon, fils
et d'Élizabeth Couillard, le 27 novembre 1645. (Tronquet) |
| 1648-1651 |
D'Ailleboust |
|
| 1651-1656 |
Jean de Lauzon |
Le 15 février 1654, il concède la terre No 20 de l'Ange-
Gardien à Jean Guyon, fils. Celle-ci deviendra en 1691 la
propriété de Charles Bélanger et Catherine Voyer. Cette
terre, après 310 ans, est encore habitée par leur
descendance. |
| 1657-1661 |
D'Argenson |
Il concède à François la terre du Cap Tourmente
qui sera remise à Mgr de Laval en 1669 |
| 1661-1663 |
D'Avaugour |
|
| 1663-1665 |
Mézy |
|
| 1665-1672b |
Courcelle |
Il entend de nombreuses fois, au Conseil Souverain,
les plaidoyers de François (21-04-1670) |
| 1672-1682 |
Frontenac |
Frontenac signe avec François et de nombreux autres
témoins au mariage de Jean Maheu et de Mathurine,
sa fille (17-10-1673)
Frontenac concède le premier juillet 1677
la seigneurie de Bonsecours à François |
| 1682-1685 |
Lefèbvre de La Barre |
|
Intendants
| 1663 |
Fortel |
Il n'est jamais venu en Nouvelle-France |
| 1665-1668 |
Talon |
Talon entend plusieurs plaidoyers de François
au Conseil Souverain. (30-07-1668) |
| 1668-1672 |
Boutroue |
Ordonnance de Boutroue concernant les bornes
de la terre de Château-Richer |
| 1670-1672   |
Talon |
Il entend de nombreuses fois, au Conseil
Souverain, les plaidoyers de François (30-07-1668) |
| 1675-1682 |
Duchesneau |
Ordonnance de Duchesneau (1676)
à l'effet
que François Bellenger n'a jamais été seigneur de Beaupré
car il n'a jamais payé la part de Duhamel qu'il avait achetée. |