Petit voyage sur la côte de Beaupré
Le vrai sens de l'appartenance à la terre
Léon Bernard, Perpectives, No 12, 23 mars 1963

Un voyage sur la Côte de Beaupré est aussi un retour à l'époque de la Nouvelle France. C'est en ce coin de pays que notre histoire a commencé, au sommet des falaises qui se dressent entre Beauport et Saint Joachim où nos ancêtres, venus de Normandie, de Perche et du Poitou, se sont établis pour défricher, cultiver la terre et bâtir une nouvelle patrie.

Trois cent trente ans ont passé depuis que Samuel de Champlain et Robert Giffard y ont installé les premieres colons. Aujourd'hui, la Côte s'est transformée; la forêt a reculé, la charrue a éventré la terre, les maisons se sont multipliées, les villages ont grossi, les petits commerces et les industries locales se sont développés, mais la vie continue de battre au rythme lent de jadis, laborieuse comme un soc patient qui trace de profonds sillons, paisible comme les angelus qui sonnent et se répondent aux heures de silence.

Dans la seule région qui comprend la Côte de Beaupré, l'ile d'Orléans et la rive sud du Saint Laurent, entre Lévis et Montmagny, vous trouverez au delà de cent familles qui depuis deux cents ans ou plus continuent de cultiver la terre ancestrale dont l'acquisition, il va sans dire, remonte au régime français. La plus ancienne est celle de Georges Bélanger de L'Ange-Gardien, qui fut transmise de père en fils depuis trois cent vingt trois ans (1640).

Marcel, le fils de Georges Bélanger, est agé de vingt-deux ans. I1 descend en ligne directe de François Bellanger qui émigra de Mortagne (Perche) en 1634 et qui épousa en 1637, à Québec, devant le Père Lallemant, une jeune fille d'à peine agée de treize ans, nommée Marie Guyon.

Georges Bélanger n'a que cinquante-sept ans et se dit très heureux de n'élever qu'un seul garçon. Méme si madame Bélanger lui a aussi donné six filles, il ne se verra jamais dans l'obligation de partager sa terre. Marcel étant le seul héritier mâle de la famille. "C'est parce qu'on a demandé à Dieu de ne pas nous donner d'autres garçons, dit madame Bélanger, et qu'il nous a exaucé, que jamais la terre ni la famille ne seront divisées."

La leçon du passé reste présente en eux. Les Bélanger se souviennent des familles où les fils étaient nombreux. Elles avaient bien servi la patrie, mais la "revanche des berceaux" avait souvent entraîné le morcellement tragique des biens familiaux par la multiplication des héritages. Terres divisées, vendues et rachetées, morcelées, émiettées, réduites parfois à des dimensions de jardins potagers.

Marcel est de la onzième génération des Bélanger et ses parents nourrissent l'espoir tenace qu'il ne renoncera jamais au patrimoine qui lui revient de droit, et qu'il le conservera intact. Cette responsabilité qu'on lui demande de porter, Marcel l'accepte, méme si parfois elle peut lui peser. Depuis douze ans déjà qu'il est le compagnon de travail de son père et qu'il remue la terre avec lui, fait les semences, voit aux bêtes et à l'entretien de la ferme, amasse les moissons. I1 sait par quelle rotation de culture il peut obtenir les meilleures récoltes.

I1 connait la longue histoire du domaine qui lui appartiendra demain. Tous les vieux parchemins qui sont au grenier - certains s'y trouvent depuis trois siècles - il les a lus et compris: échanges de titres de propriété, testaments, contrats de mariage, dots et legs de la source lointaine du passé jusqu'aux avenues du présent. I1 ne manque aucune maille, jamais la vie ne s'arréte, elle se transmet et se perpétue, elle se retrouve, constante et infaillible, elle se devine auréolée de joies et de peines dans les écriture bizarres et fidèles.

Mais à vingt-deux ans, on pense aux filles, l'amour prend beaucoup d'importance dans la vie, et l'heure approche où il faudra faire un choix. Et si les filles de la campagne commencent à avoir des caprices, si tout à coup elles décident de ne plus épouser les fils de cultivateurs parce qu'elles sont plutôt attirées par les garçons des villes! Pour cette raison ou pour une autre Marcel n'a pas été ébloui par les belles de son village et c'est avec une jeune Québécoise, Noëlla Dufour, qu'il songe à l'avenir.

Le village de l'Ange-Gardien s'étend de Boischatel à Château-Richer. Si François Bellanger avait bâti sa maison en retrait du Chemin du Roy, sur la butte, là où le vieux puits est encore ajouré, l'actuelle demeure, reconstruite il y a cent dix-sept ans en pierres blanchies de chaux, est située au bord de la route, à l'est du village. L'église étant érigée dans une déclivité du sol, les lucarnes et les cheminées des maisons sont à la hauteur du clocher. Au loin, plus bas, passe le Saint-Laurent dont les eaux baignent la rive nord de l'île d'Orléans. En hauteur, au-delà du village, les terres striées disparaissent sous la neige. Plus loin encore et plus haut, la forêt se tient droite et noire sur un sol rocailleux qui devient par endroits indéfrichable.

La terre des Bélanger, que le fleuve délimite de front sur quatre arpents, monte jusqu'à "lyeue et demie" (4 1/2 milles) vers le nord, comme chacune des terres de la Côte-de-Beaupré concédées sous le régime français. Dans ce rectangle de sol argileux d'une étendue de soixante-treize acres propres aux grandes cultures et aux pâturages, Georges Bélanger et son fils retournent chaque année, suivant une rotation établie, vingt acres de terre dont les récoltes nourrissent vingt-cinq bovins et trois chevaux. En plus de tous les produits qu'ils retirent des terres pour nourrir la famille et le bétail, les Bélanger continuent d'oeuvrer durant l'hiver à la coupe du bois encore debout sur l'immensité du domaine. Puis au printemps il y a deux milles érables à entailler.

"Ma cabane à sucre était vieille de deux cents ans quand je l'ai reconstruite en 1945," raconte Georges Bélanger. "Aujourd'hui elle a pris de la valeur, car il vient tellement de monde, en saison, que j'ai dû ajouter une pièce pour permettre aux visiteurs de faire de la musique et de danser entre les coups de palettes. Imaginez qu'on a déjà reçu jusqu'à douze cents personnes un dimanche."

Le patrimoine des Bélanger est libre de toute dette ou hypothèque; chaque saison apporte ses fruits et récoltes, les animaux sont gras, la terre, cultivée par rotation et bien engraissée, est généreuse. En fin d'été on va à la ville vendre au marché les tubercules, les fraises et framboises, ou le boudin et les plorines préparés à la maison. Puis pour ajouter à ce revenu, les billots arrachés à la forêt par les Bélanger, durant l'hiver, sont vendus à tant du mille pieds. Les économies ne sont peut-étre pas comparables à celles d'un foreur de puits de pétrole, mais on vit rondement. La table est bien garnie, la ferme bien outillée, et Marcel recoit chaque semaine de son père quelques dollars pour les dépenses, en plus de pouvoir promener sa fiancée Noëlla dans l'auto familiale tous les dimanches et trois soirs par semaine.

Marcel n'ignore donc pas ce qu'il perdrait s'il quittait un jour la ferme où lui et son père sont rois et maîtres. ……… "Nous, les Bélanger, on a le culte de la terre," affirme Georges Bélanger. "Tous mes ancêtres ont vécu et sont morts sur la terre ancestrale. Mon grand-père, Augustin, sur son lit de mort, insistait pour que mon père, Théophile, aille quand méme bucher la forêt du domaine pour agrandir plus vite la terre à cultiver pour l'été suivant. C'était l'hiver. Mon grand?père était seul à la maison. Quand mon opère est revenu du bois, grand-père avait trépassé."

Georges épousa, en 1931, une fille de cultivateur, Marie-Louise Bédard, de Charlesbourg, qu'il allait courtiser hiver comme été, une fois la semaine, soit en marchant les 15 milles qui séparent les deux villages, soit en empruntant cheval et berline.

"Nos femmes ont toutes vécu à la campagne," dit-il. "Elles savent ce que c'est que de travailler sur une ferme et elles n'ont jamais eu peur de venir avec nous aux champs. Malgré les nombreux enfants qu'elles ont mis au monde, la fatigue ça ne les connaissait pas. Quand elles sont venues une première fois à la cueillette des fraises ou des framboises, elles sont revenues une deuxième, puis une troisième fois. Elles ne se sont pas dérobées. On savait tout de suite qu'elles étaient faites pour la campagne. Mes six filles ont chacune fait leur part sur la terre. A partir de l'âge de huit ans, du petit soleil du matin jusqu'au fanal du soir."

Des six filles de Georges Bélanger, trois: Lucienne, Lucille et Ghislaine travaillent à Québec, dans des bureaux, mais reviennent à la maison chaque soir. Les trois autres: Georgette, Lise et Rachel sont mariées. Quant à Marcel, il n'aura pas comme son père à conquérir la terre ancestrale en perdant l'affection d'aucun parent, comme ce fut souvent le drame chez ses ancêtres jusqu'à Georges. Il ne connaîtra pas la rançon de ce patrimoine dont l'échange des titres devait ravir à son père l'affection d'un voisinage qu'il aurait pourtant souhaité plus familial.

"Mon père, Théophile, m'avait, vivant, promis toute la terre parce qu'il savait combien je l'avais gagnée par mon travail. Il demandait en retour que je continue à élever la famille. I1 est mort le premier. Quand ma mère a été sur son lit de mort, je l'ai soignée, lavée sur tous les sens malgré ses scrupules. J'ai fait mon devoir de fils jusqu'à la fin. Avant qu'elle ne parte pour toujours, je lui ai demandé si le testament me donnait la terre, comme mon père me l'avait promise. Elle hésita à répondre. Elle ne savait plus. Elle agonisait. Je lui demandé de me dire la vérité. J'ai insisté pour qu'elle fasse lever le testament avant qu'il ne soit trop tard. Le notaire est venu, on a lu le testament. J'avais raison. Si je n'avais pas insisté pour voir les papiers, la terre aurait été divisée....la famille aussi. J'aurais hérité d'un terrain grand comme ma main. Avant qu'elle ne meure, le notaire a eu le temps de tout remettre en ordre, comme mon père l'avait voulu. Elle a signé, puis elle est morte. J'ai remboursé leur part à mes frères. J'ai tout payé. Méme une portion de quinze cents dollars que j'ai ajoutée au patrimoine, en 1937, pour l'agrandir..."

Bientôt, quand les filles seront parties, Marcel restera seul.

Il héritera de onze générations et devra préparer la douzième, car lui seul a maintenant le pouvoir de perpétuer le nom et l'oeuvre de ses ancêtres. La ville n'est pas loin. De la Côte de Beaupré il peut apercevoir, les soirs d'été ou d'hiver les lumières de Québec qui brillent comme une fête et il doit parfois penser que ce serait peut-étre plus facile là-bas.

C'est là-bas, quand ça lui est possible, qu'il va retrouver Noëlla, la jeune fille qu'il aime.

Mais autour de lui, dans les champs, quand la terre fume au printemps, quand les moissons blondissent à l'approche de l'automne il doit aussi se sentir attaché par des liens invisibles qui, par delà les âges, lui commandent de faire survivre la terre ancestrale.