
La maison et les bâtiments de la grande Ferme-Rouge étaient érigés sur l'île entre les deux ponts couverts jumeaux.


L'Art de laisser des traces...Le développement durable, ce n'est pas seulement pour la forêt ! Il est aussi important de laisser des traces par l'histoire que par des coups de pinceaux !
L'équipe de bûcherons dirigés par le colosse Jos Montferrand met cinq ans, entre 1832 et 1837, pour déboiser la grande Ferme Rouge au confluent des rivières du Lièvre et Kiamika. Après défrichement, les 26 lots du premier rang du canton Bouthillier deviennent un site d'approvisionnement pour les chantiers forestiers de Baxter Bowman qui s'ouvrent dans les environs. Après le décès de ce dernier en 1864, James Maclaren devient propriétaire de l'endroit parfois appelé ferme de la Femme Rouge en référence aux cheveux roux de l'épouse de Goerges Heathen, un des responsable du site.
A compter de la décennie 1880, la grande ferme au cœur de la forêt est citée en exemple dans la campagne de la colonisation des cantons du Nord ; le curé Antoine Labelle présente la production agricole de l'endroit comme preuve de la qualité du sol de ces nouveaux cantons. Les témoignages des premiers explorateurs venus vérifier ces dires sont éloquents :
«La Ferme Rouge, au confluent des rivières Lièvre et Kiamika donne annuellement des milliers de tonnes de foin. Trois larges granges sont insuffisantes à l'emmagasinage de ces richesses.»
Guillaume-Alphonse Nantel, député de Terrebonne, 1883.
« Je suis arrivé à la ferme de la Femme Rouge au commencement de juin et les bœufs de chantiers de M. Maclaren étaient à l'herbe dans d'immenses pâturages. La ferme a 3 milles de front sur la Lièvre… il y a plusieurs granges et autres bâtisses… entre autres, une bonne maison spacieuse, un sleep house… des étables, des écuries, des greniers d'approvisionnement.»
Pierre-Basile Benoit, agronome, député de Chambly, 1884.
La Ferme Rouge avec ses 400 âcres de terre en culture, ses granges, ses maisons et dépendances forme un véritable village coquettement perché sur le bord de la Lièvre.»
Joseph Guérin, instituteur à Chambly et colon à Kiamika, 1884.
À l'appel du tenace curé, des regroupements de colonisateurs se forment dans les paroisses de la plaine du St-Laurent. En septembre 1884, depuis Chambly sur le Richelieu, les dirigeants de la Société de colonisation de Montarville remontent le cours de la Lièvre avec le curé Labelle pour prendre possession du canton Kiamika. Leur plans sont bien arrêtés : peupler tout le canton avec des fils de Chambly et fonder Montarville en face de la Ferme Rouge pour en faire le chef-lieu de la région… Le torrentiel curé n'est pas en reste, il parle des bateaux à vapeur qui atteindront l'endroit et de son chemin de fer qui traversera la Lièvre à la hauteur de la grande ferme avant de se prolonger vers la Gatineau et le Témiscamingue. L'histoire de Montarville-Kiamika s'écrira autrement toutefois…
Avec la percée du chemin Chapleau à travers les Laurentides dans les mois qui suivent, la Ferme Rouge devient la porte d'entrée pour tous les nouveaux arrivants qui défricheront la vallée de la Lièvre, depuis le rapide de la Babiche en aval jusqu'au rapide des Chiens en amont.
Outre le traversier permettant de franchir la rivière, la grande ferme offre nourriture, coucher, magasin, forge, chevaux, bœufs, voitures et embarcations aux familles courageuses qui entendent repousser la forêt et transformer le sol forestier en terre arable.
Aujourd'hui, les souvenirs de la Ferme Rouge disparaissent tels les sillons d'un canot glissant sur l'eau. Deux ponts couverts jumeaux érigés en 1903 et classés biens culturels protégés par le ministère des Affaires Culturelles en 1990 sont venus prendre le relais du traversier sur la Lièvre.
De la maison spacieuse et des bâtiments de la grande île, il ne reste rien. Seul le Montferrand de Langevin rappelle l'endroit où débuta cette épopée il y a 176 ans.
A l'heure où plusieurs souhaitent de solides assises à notre relance économique, la reconstitution des bâtiments anciens de la Ferme Rouge intégrant un musée de la vie rurale d'autrefois pourrait devenir une attraction touristique majeure. Cette réalisation serait un beau rappel de notre passé collectif, d'autant plus que plusieurs de nos municipalités, L'Ascension, Rivière-Rouge, La Conception, Notre-Dame-du-Laus, Notre-Dame-de-Pontmain, Lac-du-Cerf, Kiamika et Ferme-Neuve, sont issues de fermes d'approvisionnement semblables qui jalonnèrent longtemps les affluents au nord de l'Outaouais.

