La Société d'histoire et de généalogie
des Hautes-Laurentides
des Hautes-Laurentides
Capsules d'histoire
par Luc CoursolCapsules d'histoire
Des pionnières héroïques
À la vaillance des pionniers de la Haute-Lièvre, il faut associer le courage des premières femmes arrivées par le chemin Chapleau. Montées sur la Kiamika et sur la Lièvre depuis la Ferme-Rouge, elles vivent les premières années de colonisation dans des conditions matérielles très difficiles, constamment inquiétées par l'isolement, le froid, le vent, le feu et les sinistres hurlements des loups dans la forêt tout proche.
Animée d'une force tranquille, la femme d'un colon vit intensément les jours courts de l'hiver dans le chantier primitif et les jours longs de l'été à épauler son homme dans la terre neuve. Alors qu'il est à la hache et au godendart dans les premiers abattis, elles conduit le cheval qui tire les plus gros arbres abattus; après les avoir effardochés, elle transporte, à bout de bras, broussailles, branchages, arbustes et bois légers sur le tas à brûler. Les brûlis éteints, elle ramasse les cendres pour les transformer en potasse; bouillies et décantées, elles donnent le lessi utilisé pour blanchir le linge et nettoyer le plancher. Rapiécé plus d'une fois, le linge est lavé à la rivière ou au ruisseau en le frottant sur une pierre.
Toujours levée à l'aube, sachant tout faire, la femme travaille avec gestes précis et paisibles, boulangeant et cuisant le pain, apprêtant et assaisonnant toute la nourriture. Loin des médecins, elle est infirmière pour toute la famille, apaisant bien des maux avec racines de mûrier, tripes de roches, herbe à dinde, fougères, écorces de tremble et de peuplier. Généreuse, elle réconforte les malades, veille les agonisants et fait la toilette des morts enterrés ici et là avant l'aménagement des premiers cimetières paroissiaux. Régulièrement enceinte, elle vit l'attente du nouveau-né dans l'anxiété, l'angoisse parfois. Elle acccouche dans le chantier où elle partage souffrances et joies avec une voisine sage-femme venue prêter main forte. Relevée de couche, elle reprend rapidement le travail, surveillant le dernier né et les autres petits souvent nombreux, leur apprenant le signe de la croix et les premières prières.
Après quelques années, le sol forestier devenu terre agricole et le chantier ayant fait place à une solide maison de pièces, elle demeure l'âme de la famille. Elle continue à voir à tout l'ordinaire d'une main sûre, barattant le beurre, préparant les conserves pour l'hiver et cuisant légumes et fruitage à petit feu. Elle travaille à la petite carde et file au rouet la laine dont elle se sert pour tricoter bas, chandails, tuques et mitaines. Elle taille et coud les chemises des garçons et les robes de filles. Seule ou avec des mains amies, elle pique de belles courtepointes. A la lueur de la lampe à l'huile, murmurant des prières pour son mari et ses fils aînés en forêt ou sur la rivière, elle actionne le métier à tisser pour confectionner couvertures, catalognes et rideaux qui habillent la maison.
Dans son grand potager bien clôturé contre la gourmandise des vaches et des poules, elle met les graines en terre, désherbe, éclaircit, butte, arrose et chasse les insectes au besoin. Récoltés juqu'aux premières gelées de septembre, fèves, betteraves, carottes, choux et pommes de terre sont servis en boulli.
Attentive à ses enfants, à l'ordinaire de la maison et à son grand potager, elle est également de tous les travaux de la ferme, cueillant les oeufs au poulailler, trayant les vaches à l'étable et nourrissant tous les animaux. Au temps des récoltes, elle passe de longues heures au champ, fauchant à la petite faux, raclant au grand soleil, mangeant de la poussière à côté du moulin à battre et engrangeant le foin avec le dernier-né accroché à une ridelle de la charrette.
Durant la saison froide, ses hommes montés au chantier, elle demeure seule pour affronter l'interminable hiver. Tout repose sur ses épaules, même enceinte: tâches domestiques, éducation des enfants et soin des animaux. A tous les jours, même par grands froids, elle tire l'eau du puits pour la charroyer au joug jusqu'aux auges dans l'étable ou bien elle mène les bêtes au ruisseau où elle brise la glace pour les faire boire. Le train fait et l'étable nettoyée, elle entre le bois de chauffage dans la maison en se frayant un chemin à travers les bancs de neige accumulés par le vent.
Avec abnégation et oubli d'elles-mêmes, les pionnières de la Kiamika et de la Lièvre vivent au jour le jour, souvent blessées par la maladie, les accdients ou la mort d'un enfant. Elles profitent des petits bonheurs qui passent sans alourdir le fardeau du jour avec celui de la veille ou du lendemain. Donnant la vie en abondance, elles assurent la relève et la continuité des premiers arrivants. Fortes, ingénieuses, calculant le moindre sou, profondément attachées à leur famille et à la terre où elles versent sueurs et larmes, elles écrivent, sans le savoir, les plus belles pages de l'histoire de la Haute-Lièvre.
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